I. El Corlesano
LES OftIGtNES. 79
nière, qui est pleine d'astuce. Ces formes vides que sont les règles de la civilité et du protocole, il les considère sans sourire apparent, il les reproduit complaisamnient dans sa pièce, il les traite avec respect et même il en exagère l'ampleur; mais, isolés ainsi de tout ce qui les accompagne dans la vie réelle, ces usages traditionnels du beau monde nous découvrent leur futilité; au moindre souffle de l'auteur ils s'écroulent, comme ces outres gonflées qu'une piqûre d'épingle réduit au néant. Et ainsi se manifeste, par prétermission plutôt que par outrance, l'intention moqueuse du « Colloque ».
Faut-il laisser à Jean Fernândez le mérite d'avoir deviné quelle riche matière la satire des pratiques mondaines offrait à un écrivain bien né.^ Une trentaine d'années avant lui, un autie poète valencien, de bonne race et de verve irrévérencieuse, Mossen Jaime Gazull, avait déjà dénoncé dans Lo Sompni de Joan Jocui les minauderies et caquetages du beau sexe. Lo Sompni de Joan Joan nous introduit au milieu d'une nombreuse assemblée, dans la chambre d une accouchée, rendez-vous très fréquenté en ce temps-là, si nous en croyons peintres et écrivains. La conversation s'engage sur l'aptitude comparée des vieillards et des jeunes gens pour le mariage ; cette comparaison avait fait le sujet d'un poème intitulé Lo Procès de les Olives, écrit par Bernard Fenollar, avec la collaboration de Gazull, et qui tranchait la question débattue en faveur des vieillards. Lo Sompni de Joan Joan, publié presque en même temps que Lo Procès (octobre 1497), frappe d'appel, au nom des dames, le jugement qui dans Lo Procès a condamné les jeunes gens. Mais la sentence finale que rend Vénus en personne, a beau être favorable aux appelantes, elles n'en reçoivent pas moins au passage quelques horions, et Gazull incrimine notamment leur talent naturel à parler de tout sans rien comprendre :
Elles veulent i>arler de tout le monde ; elles se mêlent de tout. Vous taisez-vous? Elles vous enUeprennentpour vous arracher des nouvelles, et sans ce.s.sc elles soumettent autrui à leurs objections et à leurs épreuves. « Et vous, que faites-vous? Et l'autre, comment se trouve-t-il
L ART DRAMATIOL'E A VALENCIA.
aujouririnii ? » Et vite de dire du mal de leur voisin, de leur voisine. Voici maintenant que, causant médecine, elles indiquent des remèdes; alléguant les chartes et les lois, elles ne né^lii^ent rien et, sur chaque chose, elles énoncent et commentent leur opinion. Vous les entendrez parler du ciel et de la terre, tantôt de paix, tantôt de guerre et de l'enfer, ou de l'été et de l'hiver; sans effort, elles vous conteront tout ce que au cours de l'année elles ont entrepris, tissé, ourdi, mené à Lien; tous les fils employés pour une dentelle, elles vous les énuméreront, sans vous laisser répondre à votre tour. Et tandis qu'elles chuchotaient, je les ai vues préoccupées de tant de bag-atelles qu'elles semblaient une nichée d'hirondelles dont le simple coiiic rouie, si vous êtes non loin, suffit à vous assourdir'.
N'y a-t-il point là une ébauche du tableau que Jean Fernândez peindra? Sans doute, les traits dont il l'a formé sont pour la plupart différents, mais l'impression qu'on garde de l'une et de l'autre peinture est analogue, et cette analogie est d'autant plus frappante que d'une satire à une saynète les procédés d exécution varient. Le satirique et le dramatui'ge s'accordent à dénoncer les propos et usages mondains. Si le dramaturge en a saisi avec tant de clairvoyance la futilité, c'est peut-être bien que son devancier lui avait ouvert les yeux.
Ni GazuU, ni Fernàndez ne s'en sont tenus à cette satire discrète et impersonnelle. Si GazuU a nommément désigné plusieurs de ses contemporains, dont il trace des portraits en général bienveillants; si, par exemple, il nous présente « Mossen Bernard de FenoUar, un homme qui porte la tonsure ecclésiastique, riche en malice, en imagination et en savoir, très cormu dans le monde pour ses qualités, pour son esprit gracieux et original », Jean Fernàndez, de son côté, met sur la scène des personnages tels que, sans qu'il les nomme, les spectateurs n'ont eu aucune peine aies reconnaître. Les indications du texte suffisaient, sans doute, pour permettre ces identifications, et le jeu des acteurs devait y aider, soit que ceux-ci imitassent les gestes, les intonations familières de l'original,
I. Le fragment a été réimprimé dans les Notas al canfo de Tuiia, de Cerdâ (édil. de 1802, 3 1 2-1 3) et dans Poètes catalans : les noves rirnades, la codolada, de Milâ y Fontanals, 56-57.
soit que le rôle fût tenu par celui-là même qui en avait fourni le modèle. j\ "est-il pas vraisemblable que Jean Fernândez, le jour où l'on représenta son « Colloque », s'est chargé du rôle de Fernândez, puisque, d'autre part, en affublant ce personnage, par une exception unique, d'un nom patronymique au lieu d un simple prénom, il a clairement indiqué que Jean Fernândez à la ville et Fernândez au théâtre ne faisaient qu un.^ Nous manquons aujourd'hui des documents nécessaires pour mettre un nom sur chaque héros du a Colloque », mais nous pouvons affirmer que le succès obtenu par la pièce tint en grande partie aux allusions dont elle était remplie. La preuve en est dans les vicissitudes ultérieures du « Colloque ». Lorsque, plusieurs années après, on en organisa une reprise pour satisfaire un caprice de la duchesse de Calabre, que fit l'auteur.^ Il s appliqua surtout à en rafraîchir et accroître 1 intérêt présent, sans craindre d aller jusqu'à la charge. Il nous en avertit dans une note préliminaire : a (Pour cette reprise), . . . il a fallu faire un autre début, dans lequel on voit Jean Fernândez et sa femme solliciter le duc de Calabre de mettre sa demeure à leur disposition pour y représenter la visite, et, dans leur dialogue, ils imitent un seigneur et une dame qui étaient leurs proches voisins. » Il n y avait pas moyen d'avouer plus clairement que le « Colloque » était une œuvre à clef. Cette préoccupation de l'actualité n'a pas empêché le (( Colloque » de survivre à son temps. La grâce de l'écrivain a été plus forte que les circonstances ; il a versé dans son œuvre assez de vérité et de talent pour qu'elle résistât sans trop de dommage à l'épreuve du temps. Il y a, dans cette humble petite pièce, deux courants qui se rencontrent. Il y a d'une part une copie minutieuse de la réalité, il y a d'autre part un pastiche et comme une caricature de cette même réalité, en sorte que l'auteur, au moment précis oii il semble la respecter dans ses moindres détails, la dénonce à nos moqueries d'un trait à peine perceptible de sa plume. Et la difïîculté que son art d'écrivain a résolue, ça été précisément de concilier ce scrupule de fidélité avec cette velléité de satire, ça été de cher-
L AUX DHAMATIÔLf: A VALENCIA.
cher — et de Irouver — le point exact où la caricature commence sans que la vérité en souffre.
Le « Colloque des dames valenciennes » représente, à l'origine du théâtre valencien, l'élément autochtone. Ni le sujet, ni les personnages, ni l'auteur n'en avaient été importés d'un pays étranger.
Les Valenciens allaient bientôt ressentir, même en matière dramatique, le besoin d'élargir leur horizon. Le port du Grao leur donnait un moyen commode de multiplier leurs relations avec les autres régions de leur péninsule, avec la France et surtout avec l'Italie. Or, vers le début du seizième siècle, une poussée de la population valencienne se produisit dans la direction de la mer. Le chemin qui reliait la ville au port fut amélioré, des maisons se construisirent sur chacune de ses rives et la reine Germaine, pour favoriser ce mouvement, décida que les pêcheurs, les artificiers, les chaudronniers et tous ceux qui exerçaient des industries bruyantes, dangereuses ou mal odorantes, résideraient obligatoirement hors de l'enceinte, à proximité de la route du Grao. En même temps, elle fit édifier dans ces parages des maisons pour sa domesticité, pour les hallebardlers et les gardes-côtes*. Le Grao devint ainsi un simple faubourg de la grande ville, et celle-ci prit de plus en plus figure de cité maritime.
C est vers l'Italie, c'est vers Naples et la Sicile que les Valenciens dirigeaient tout naturellement leur navigation. La dynastie aragonaise, la même qui avait régné dans leur pays, avait poussé là-bas de si fortes racines qu'ils s'y retrouvaient chez eux. Le climat, la douceur d'un ciel également bienveillant, les caresses de la même brise rendaient l'illusion plus complète. Dans l'une et l'autre péninsule, sur chaque rivage