Alcahali, xxv, n
2. Sur les écarts auxquels certains Ilaliens en résidence à Valencia s'abandonnaieut, cf. Timoneda, Me/noria Valenlina, Valencia, iSôg : « Ano de mil quinienlos y treynta y dos, a veynte y nueve de Junio el Provisor del Arçobispo sacô â la verg-uença un hombre Genovés, porque de contino bayiaua; y dezia que le (juedo, porque yendo bayiando con otros companeros, passo el sanclissinio Sacramento, y no se arrodillaron, y por milagro se quedaron bayiando. Y por ser maldad lo açotaron porValencia ; y despues jamas baylù. » Les Italiens, par ces écarts de conduite, étaient-ils devenus suspects? Evitait-on de les introduire dans des corporations officielles?
lOÔ L ART DRAMATIQUE A VaLENCÎA.
actrices. La vérité, c'est que les rôles féminins étaient tenus par des hommes, en particulier par les chantres de la cour : Louis Milan nons^ dit sans ambages que, dans la fête de Mai, les chantres de Son Excellence étaient déguisés en nymphes et que, dans la mascarade des Troyens et des Grecs, la nymphe appelée Syringe et le dieu Apollon étaient représentés par « deux grands musiciens ». D'où l'on peut conclure qu'au début du seizième siècle, les actrices étaient inconnues, même sur les théâtres de salon.
11 n'en reste pas moins que, hormis les dames, tout le monde à la cour de la vice-reine pratiquait lart dramatique. Auteur, acteurs d'occasion, musiciens de métier, tous, qu'ils soient professionnels ou amateurs, appartenaient à ce cercle fermé qui constituait l'entourage de Germaine de Foix. G était un théâtre aristocratique, aussi bien par les pièces qu'il représentait que par son organisation.
Ce caractère d'exception fit à la fois la faiblesse et la force du théâtre italien tel qu'il s'était implanté à Valencia. Il disposait de trop de ressources, il avait des alliés trop puissants pour ne pas obtenir un succès immédiat; mais il était trop artificiel, il s'imposait par des moyens trop étrangers à l'art dramatique pour que la faillite ne succédât pas promptement à la prospérité. Ces spectacles de luxe ont disparu avec celui qui les avait suscités, et ils n ont guère laissé de traces. Les préférences allaient à un théâtre plus espagnol dont les Valenciens connurent quelques modèles dès la première moitié du seizième siècle, et dont ils apprécièrent les mérites.
On aurait tort de croire que les importations italiennes, même au temps de leur plus grande faveur, ont étouffé ou contrarié toute autre manifestation de l'art dramatique. Pour la clarté de l'exposition, il a fallu distinguer dans cette étude du théâtre laïque à ses débuts plusieurs courants, issus de
LES ORIGINES. lOI
sources différentes et se développant sans se confondre; mais ils ont traversé Valencia en même temps et non successivement. En face de l'Italie, la Castille a exercé son influence, d'autant plus efficace qu'elle se prévalait d'une suzeraineté administrative. Sans insister sur des œuvres dont la plupart relèvent à peine de Valencia, il convient de marquer brièvement leur importance.
L'influence jDrépondérante de Jean del Encina sur le théâtre castillan pendant la majeure partie du seizième siècle a été suffisamment mise en lumière par la critique pour qu'il soit inutile de revenir ici sur ce sujet. En réalité, l'apparition du Cancioiiero de 1^96 est un fait important dans l'histoire de la littérature dramatique de la péninsule. Ce recueil contenait, en effet, au milieu d'autres poésies, huit Eglogas dramatiques, ou representaciones , qui allaient servir de modèles à un grand nombre d'auteurs. Le nombre de ces pièces s'augmentait encore dans les éditions subséquentes : deux autres étaient publiées dans celle de lôo" (de Salamanque), et deux encore (dont VAiito del Repelôn) dans celle de 1009 (de Salamanque également). Il y faut ajouter deux églogues nouvelles, assez différentes des antérieures, qui restèrent en dehors de ces collections (P/dc«"c/a j Vitoriano, Cristino y Fehea). Que le succès de ce théâtre ait été grand et rapide, le nombre des éditions suffirait déjà aie prouver* : l'on n'en compte, en effet, pas moins de sept en vingt ans, de 1^96 à i5i6. Ce succès est attesté plus éloquemment encore par le nombre considérable d imitations qui en furent faites au cours du seizième siècle; il y eut véritablement une (( Ecole de Jean del Encina », dont les principaux représentants sont bien connus, et dont les productions restèrent remarquablement fidèles au type fixé par Encina ou par son émule et compatriote Lucas Fernândez.
Ce type d'églogue dramatique castillane , ou salmantine , offre des caractères distinctifs qui le séparent nettement d au-
I. Gallardo, II, art. Enzina; Menéndcz Pelayo, Antologia, VII, xxvi sq. ; Kohler, Sieben span. Eklogen, t5-i7.
très œuvres contemporaines se rattachant, par exemple, à l'école de Torres Naharro, et plus encore du théâtre postérieur de Lope de Rueda : par ses personnages, par ses sujets, par sa langue, il est éminemment populaire, malgré ses origines classiques et virgiliennes, et malgré le rôle qu'il joua dans les représentations aristocratiques et les fêtes ecclésiastiques. Le caractère religieux y est fortement marqué, et il ne s'en émancipa que timidement. Il reste fidèle à la forme versifiée et à une langue un peu composite et arbitraire dont les éléments sont empruntés à une variété du dialecte salmantin (sayagués). Sans pousser plus loin cette définition de Téglogue encinienne, sur laquelle tout a été dit, il convient de constater la rapide diffusion de cet art vraiment national sur tous les points de la péninsule, diffusion attestée par le nombre relativement considérable des auteurs ainsi que des œuvres conservées* et de celles dont il n'est resté que la mention et le souvenir^. L'influence d'Encina et de Lucas Fernândez, qui devait se faire sentir jusqu'à Rome et à Naples, s'étendit certainement de bonne heure jusqu'à Valencia. Nous nous bornerons ici à en donner une double épreuve. En i5i3 sort des presses valenciennes une édition (très probablement la première) de la Ciiesliôn de Amor. L'on sait que dans cette curieuse nouvelle sentimentale et historique, si bien expliquée par M. Benedetto Croce^, se trouve une églogue dialoguée^, que Flamiano et phisicui's de ses amis jouent pour divertir la cour de la duchesse de Meliano (Isabelle d Aragon, duchesse de Milan). Celte églo-
1. Hernâu I.opez de Yaoguas et le Bachelier de Pradilla, si ces deux noms ne désis^nent pas la même personne; Francisco de Madrid, Pedro de Vega, Martin de Herrera, Pedro Lôpez Ranjel, etc.
2. Cf. les treate-huit pièces dites de Gallardi, dans la liste de Canete, — (Lucas b'ernândez, lùirsas ij érjlofjns, Maliiil, 18G7, l^roUvjo, lx-lxim), et Kohler, o. 1., i6/i-G8.
3. Di un aniico rornanzn spagnuolo relalino cilhi sloria di Napoli {Archivio sloriro per le provincie Napoletunc, XIX, et tirai>"e à part, Naples, 1894).
4. Le texte, reproduit dans les nombreuses réimpressions de la C'iesiiôn de Amor, se trouve, en outre, mutilé et incorrect, dans le Tesoro del teatro espanol (Paris, Baudry, i838), iSq-i^i, et au tome H des Origenes de la novela, 1907, 67-78.
LES ORIGINES. lo3
gue nous dépeint le désespoir amoureux du berger Torino, c'est-à-dire de ce Flamiano, cavalier de Valdeaiia (Valencia?), dédaigné par laitière Belisena (Bona Sforza, fille d'Isabelle et future reine de Pologne). Par le fond tomme par la forme, cette composition est entièrement dans le goût de celles d'Encina. Les personnages sont des bergers, mais, en dépit des paysanneries et du langage rustique de Guillardo et de Quiral, le caractère courtois, aristocratique de ce jeu se montre manifestement dans l'élégance toute classique des lamentations de Flamiano. Ces octaves d'«/*/e mayor font songer aux hendécasyllabes de Salicio et de Nemoroso :
Agora reposo, que solo me veo; Agora descanso en medio mis maies, i 0 lagrimas mias, o ansias morlales, O tristes sospiros con quien yo peleo ! La vida aborrezco, la muerte non veo, Que aun essa me niega su triste venir, E trueca el niatarme con darme el vivir, Por no complacer el triste deseo...
Le style de l'églogue paraît bien de la même main que la Cuestiôn elle-même, et ce qui montre que ce n'est point une œuvre étrangère empruntée par l'auteur du roman, c'est que l'intrigue de la pièce reproduit simplement en vers celle de l'un des chapitres précédents (De las cosas que Flamiano e Belisena passaron en aqiiel razonaniienfo). C'est l'auteur lui-même qui le déclare : Torino le torna à decir en melro lo que en la caca passé en prosa.
Mais ce qui importe pour l'instant, c'est ce que cette églogue peut avoir de valencien. C'est à Valencia, avons-nous dit, qu'elle fut imprimée tout d'abord, en i5i3, très peu de mois évidemment après qu'elle eut été achevée, puisque les événements historiques que 1 on y rappelle se placent entre i5o8 et le 17 avril i5i2 : la bataille de Ravenne, donde la mayor parte deslos senores e cavalleros fueron muertos, sert de dénouement. L'on ignore le nom de l'auteur et l'on ne sait pas davantage qui se cache sous celui du langoureux héros, Flamiano. Toutefois,
Menéndez y Pelayo, utilisant la clef fournie par M. Croce*, émet l'idée, accompagnée d'un prudent point d'interrogation, que ce héros pourrait bien être D. Jeronimo FenoUet, de l'illustre famille si souvent citée dans les fastes de \alencia. Quoi qu'il en soit, c'est ce Flamiano qui nous est donné comme l'auteur de iéglogue où il exhale ses plaintes. Ajoutons qu'en ellemême, la Cuestiôn de ainor est surtout un tableau de la vie de cour, une description des joutes, carrousels, fêtes galantes, où les toilettes des dames (il n'y en a pas moins de quarante) sont minutieusement décrites une à une, où l'on ne nous fait grâce d'aucune des devises des cavaliers. Or, ce genre de littérature a été de tout temps dans la tradition de l'opulente et joyeuse capitale levantine, particulièrement friande, comme l'attestent El Coiiesano, la Diana Enaniorada, de Gil Polo et le Prado, de Mercader, de ces chroniques du grand monde, des raffinements des toilettes, des catalogues de nobles dames et galants seigneurs. Tout cela, certes, ne prouve pas absolument que Iéglogue imprimée à \alencia en i5i3 soit une œuvre valencienne, mais cela tendrait tout au moins à rendre cette conjecture probable.
Il existe au surplus une preuve indiscutable de l'influence du théâtre d'Encina à Valencia au début du seizième siècle. Je veux parler d'une Egloga pastoril dont Tunique exemplauc connu se trouve dans un recueil factice de la Bibliothèque de Munich, signalé il y a soixante ans par Ferdinand Wolf"^. Le texte a été réimprimé, pendant le cours de nos propres recherches, par M. le D' Eugen Kohler, de Strasbourg,
1. y\. Croce a montre, en effet, (lue tous les pseudonymes sous lesquels l'auteur a dissinmlé les noms véritables commençjaient toujours par la même lettre que ces derniers. Mais il faut ajouter (|ue, tout en modifiant les noms réels de personnes ou de lieux, il évite de les rendre absolumeut méconnaissables. Un lecteur averti pouvait les reconnaître assez aisément : Meliano = Milan ; Davertiuo= Avellino ; Persiana = Peseara^etc. C'est absolument le procédé dont usera D. Quichotte (II, 78) pour former les noms de bera^ers de son pastoral gremio, Pancino, Carrascôn, Curiambro, et;;. (]i;psndant avoaoas qu3 de Flamiano à Feaollet, malg-ré l'initiale, il y a loin.
2. Sitzunjsber. der Wiener Akal. (pbil.-hist. klasse), BJ. VIII, 18.Ô2.
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qui a accompagné sa réimpression d'une étude à laquelle nous nous permettrons de faire quelques emprunts.
La Egloga pasloril, écrite en décimas octosyllabiques avec qaebrados de quatre syllabes (AaBBACcDDC), est précédée d'un argiimenfo et terminée par un villancico, une copia de deux quatrains et une dernière octave (Desculpa de la ohra), dans laquelle l'auteur réclame l'indulgence et promet de ne point recommencer.
Tous les personnages sont ou des bergers ou des gens du village : le sorcier {encantador) Llorente, le vicaire Mossen Bartolomé, les bergers Juan Melenudo, Peranton, Gil Galvo, Climentejo.
L'intrigue n'a aucune unité': c'est une suite de sujets sans connexion et, par endroits, une véritable chronique locale. h'argiimenlo suffira à résumer le sujet et à montrer le décousu de la composition :
Se introduzen cinco pastores; y el uno es encantador y cl vioario del lugar; cl quai es llamado para que hag"a fe de un casamienlo ; y el razonamiento d'elles es la mayor parte de las cosas que se han seguido en Valencla de huyr de las génies y del tornar; y de las fustas de los moros, y como nuestra Senora y sant Vicente F'errer nos han guardado de perecer; y como un pastor viô â unas senoras nobles, que estando retraydas por las muertes en un lugar, se yvan â ver las l'uentes y las huertas; y aquel pastor dize que devende yr â buscar lena para ganar la vida ; y otro pastor le responde y le dize en cierta manera los nombres de aquellas senoras, en las quales avia nombres de Ana Ysabel y Maria; y â la mezcla desto también de las passiones que los pastores suelen tener y ansias de las yervas y del ganado ; y como â la tin un pastor se queria morir por amores de Xlmena de Hontorio, y e' encantador le sanô con sus untos y encanles y hizo que ella penasse de amores d'él; y â la fin un villancico.
Les allusions aux événements contemporains et aux personnes sont nombreuses : elles font en grande partie l'intérêt de la pièce. C'est tout d'abord une lamentation sur les malheurs du temps. Maladies et épidémies désolent le pays :
tenemos Tantos maies y dolencia, Que de fiebre y pestilencia Claramente nos perdemos (V. 17-20.)
L ART DHAMATIOUE A VALENCIA.
Tous, nobles et roturiers, se sauvent pour échapper aux épidémies et aux menaces des Mores, lesquelles deviennent insolentes et se multiplient avec une abondance inquiétante, tandis que les flottes turques et barbarcsques s'emparent des vaisseaux valenciens et viennent braver les chrétiens jusque chez eux. Seuls les jurats (los del regimiento) sont restés à leur poste. La tristesse et la solitude d'aujourd'hui contrastent douloureusement avec l'abondance joyeuse d'hier; et ce contraste inspire à l'auteur, qui d ailleurs se souvient des copias fameuses de Jorge Manrique, les meilleurs vers de son églogue :
i 0 solitaria que queda,
A segiïn era
La tan poblada ciutiad !
Dolor era de mirar.
De quan poca génie (jueda.
l,Qué es de tantos galanes
Principales,
Que ténias en ti, Valencia?
jCùmo te han heclio ausencia,
Toviendo tan pocos niales!
Qu'es de tanta génie honrada
Ataviada,
Y las damas festejadas,
Tan vestidas y arreadas!
Que no te ha quedado nada... etc. (V. ijG-iyo.)
Les pauvres gens n'oublient aucun de leurs maux : épizooties, sécheresse, pillage de leurs récoltes par les fugitifs. Cette lamentation est assez gauchement interrompue par une allusion à l'apparition dans le pays de trois nobles dames dont on n'indidique que les prénoms : Maria, Ysabel, Ana. Juan, qui joue le rôle de moraliste et qui a déjà rappelé plus haut les prédications du grand saint valencicn, ^ incent Ferrier, assure que tous ces maux cesseront dès que le peuple vivra plus chrétiennement; et, en effet, déjà la bonté de Dieu recommence à combler de biens ce peuple de Valencia. Les fièvres et autres maladies ont disparu, les fugitifs sont revenus :
Aora, que todo honibre es sano,
Dios loado,
Y las génies son tornadas. (V. ■701-703.)
Il semble qu'entre les scènes finales et celles du début un certain temps se soit écoulé. Quoi qu'il en soit, Peranton ainsi réconforté entretient les bergers de ses amours malheureuses pour Llorenta, et chacun d'eux parle de sa belle, la Juana, ou la Ximena de Hontorio. Cette dernière a repoussé l'amour de Clémente, qui est si désespéré que les bergers ont recours pour le sauver à ïencanlador Llorente. L églogue se termine par la longue et curieuse scène de l'incantation, qui est intéressante pour le folk-loriste.
A ce simple résumé, on devine aisément que la valeur dramatique de cette sorte de revue valencienne est des plus médiocres; mais elle est intéressante pour l'histoire du théâtre local, puisqu'elle montre que très peu de temps après Encina, ses procédés dramatiques, son art, sa langue avaient acquis droit de cité dans les provinces les plus éloignées. M. Kohler, s'appuyant sur la double mention de la peste et de l'apparition de la flotte turque devant Valencia, qui amenèrent l'exode de la population, fixe' la date de l'églogue en iSig. Et cette date est, en effet, vraisemblable, quoiqu'il y ait lieu de la vérifier avec plus de précision .
Les attaques des Mores contre Valencia, les paniques que l'annonce d'un débarquement provoquait dans la cité, ont été si nombreuses dans la première moitié du seizième siècle qu'il n'est pas possible de s'en tenir à cet indice. En août i532, en juin io36, les Turcs, stimulés par Barberousse, débarquèrent sur la côte où ils exercèrent de terribles ravages'^. En 1019, ils ne débarquèrent pas. mais le bruit courut d'une attaque prochaine; la population s'en alarma si vivement qu'on arma un peu partout les habitants, qu'on créa des milices, qu'on exerça les compagnies. Sur ces entrefaites, la peste se déclara dans la cité : c'était une visiteuse dont on ne connaissait que trop les allures et les rigueurs. Depuis 1 épidémie qui au quatorzième siècle ravagea 1 Europe méridionale et qui atteignit
1. D'après Diercks (Gusiav), Geschichie Spaniens von rien friihesten Zeiien bis au/ die Gegenwart, 2 Bde. Berlin, 1895-96, 258-261.