LES 0RIG1^ES. IIO
scène un jeune noble d'Aragon, Hipolito, et une orpheline andalouse, Florinda. Un page, Solento, essaye d'empêcher le rapprochement de ces amoureux ; mais la passion qui les pousse lun vers l'autre est plus forte que tous les obstacles, et elle trouve un complice dans la personne d'un rufian, Carpenlo, qui met à les servir le même empressement intéressé que Célestine montrait auprès de ses deux protégés. Tant y a que Hipolito et Florinda se donnent bientôt l'un à l'autre. Mais, à la dilïerence de « La Célestine )), leur faute marque le commencement de leur bonheur, et ce dénouement immoral, sans parler de quelques autres détails, rend l'œuvie à peine moins libre que l'obscène et monstrueuse Seraphina.
Elle oflense le bon goût à peu près autant que les bonnes mœurs. Le pédantisme et une érudition de bas étage, qui choquaient déjà le lecteur dans « La Célestine », se déploient ici sans qu'aucune qualité saillante, sans qu'aucune puissance d'analyse ou d'évocation en pallient l'inopportunité. Héros et héroïnes de l'antiquité sacrée viennent à chaque moment se souiller dans la lie de cette trouble et indigeste compilation. Cinq scènes mal coupées, des vers souvent boiteux ne compensent point, par la pureté d'une forme irréprochable, les impuretés du fond. L œuvre vaut moins par ses mérites propres que par l'influence nouvelle dont elle semble, à la distance où nous sommes, la manifestation la phis ancienne dans l'histoire du théâtre à Valence.
Il y aurait lieu sans doute d'admirer plus complaisamment une autre comédie du même groupe s'il nous en restait autre chose que le souvenir. Elle s'intitulait : Comedia llamada Clariana, mais le sous-titre précise que dans cette comédie « sont rapportés en style héroïque les am.ours d'un jeune chevalier nommé Clareo avec une noble dame de Valencia appelée Clariana ». Nous voilà avertis que la pièce prétendait représenter les éternelles vicissitudes du cœur humain, et il n'en faut pas davantage pour éveiller notje curiosité. Imprimée à A alencia par maître Jean Jofre au début de 1022, elle se présenta au public sans nom d'auteur, en sorte que sur elle pèse aujour-
îi6 l'aut dramatique a valencîa.
d hui le double voile de laiionymat et de l'oubli. Les traducleuis espagnols de Ticknor* ont été les premiers à en signaler l'existence, et à la trop discrète note bibliographique qu'ils en avaient donnée, Salvà- a pu seulement ajoiiter cette hypothèse qu'un certain Jean Pastor, natif de la ville de Morata, auteur d'une Farce de Lucrèce, à la fin de laquelle il déclare avoir composé deux autres farces, La Gvimaltina et La Clarlana, était peut-être bien l'auteur de la comédie, également intitulée Clariana, dont la nature n'était point si déterminée que 1 on n'ait pas pu à certains moments la qualifier de farce. Rien de plus : Menéndez y Pelayo, si richement informé à l'ordinaire, se borne, en présence de la Comedia Clariana, à la classer parmi les œuvres qui trahissent l'influence de Torres Naharro"*, et M. Cotarelo, sans donner davantage ses raisons, la range parmi les imitations de La Célestine'*. Il est possible qu'ils aient raison tous les deux. Mais le saurons-nous jamais, quoiqu'à vrai dire le précieux volume semble égaré plutôt que perdu?
Nous pouvons juger plus exactement d'une œuvre qui a vu le jour à Yalencia en i537, la Farra a manera de tragedia. M. Cotarelo n'a pas craint de la cataloguer parmi les « œuvres dramatiques inconnues^ », mais c'était peut-être aller vite en besogne. Vérification faite, l'exemplaire unique de la Farça a manera de tragedia se trouve aujourd'hui au Musée Britannique.
La pièce s'ouvre par un prologue de cent vingt-six vers, récité par un paysan qui arrive de la campagne à la ville en quête d'un emploi. Notre rustre s'étonne à la vue d'une assemblée aussi nombreuse, aussi l'ecueillie, aussi ordonnée : « Suis-je donc dans le loyaume des muets? ou vous préparez-vous à entendre le sermon d un prédicateur? » Il profite de cette réu-