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CHAPITRE III

Le Théâtre profane vers 1560.

Triomphe de l'influence castillane.

I. — Jean de Timoneda. — Variété de ses aptitudes et de ses entreprises. —

Comment il est venu à la littérature. — Sa librairie. — Prospérité de ses . affaires. — Sa vieillesse et sa mort (i583).

II. — L'œuvre dramatique de Timoneda. — Comment il a été conduit à écrire pour le théâtre : Lope de Rueda et Alonso de la Vega. — Inventaire de son théâtre profane. — Les plagiats de Timoneda. — Les Très comedias (1559). — La Tnriana (i564-i5G5).

III. — Originalité de Timoneda. — Comment il a adapté V Amphitryon et les Ménechmes. — Entente de la scène. — Les mœurs valenciennes. — Le rôle du simple. — Le style.

IV. — Le théâtre à Valencia au temps de Timoneda. — Les pasos ou entremeses : définition et exemples. — Tragicomédie, farce et comédie : traits distinctifs de chacune de ces catég'ories. — La forme : prose ou vers.

L'influence de Timoneda.

Un théâtre de salon qui était principalement valencien \ des spectacles princiers qui, à l'imitation de l'art italien, combinaient la musique avec la déclamation, la danse avec le chant ; enfin des représentations inspirées directement des modèles que les fondateurs du théâtre castillan faisaient prévaloir, — il était impossible que ces trois courants subsistassent sans se fondre; il fallait que l'un d'entre eux, plus puissant ou plus rapide, détournât les autres ou se les assimilât. Dans cette

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lutte, la victoire n'aurait-elle pas pu rester au théâtre indigène? Sorti du terroir, ne trouvait-il pas dans cette populeuse métropole des sujets plus dignes de lui que ceux, trop minces ou trop spéciaux, qui l'avaient jusqu'alors occupé? Dérobant au besoin à l'Italie ou à la Castille les secrets du métier, puisqu'aussi bien il disposait d'une langue déjà élevée par de grands poètes à la dignité de langue littéraire, pourquoi n'aurait-il pas pris rang, si seulement il avait trouvé un auteur de génie, parmi les créations originales de l'esprit humain? Et cette race valencienne, mi-orientale, mi-latine, mêlée de sang arabe et de sang chrétien, si vivante et si souple, ne méritait-elle pas de s'approprier le plus vivant, le plus souple des genres littéraires, celui qui rattache sans cesse l'art à la vie et ne s'en éloigne que pour la mieux exj)rimer? Cette éclosion d'un théâtre qui ne serait pas seulement valencien d'origine, mais d inspiration, c était alors une belle espérance; ce n est plus aujourd hui qu'une chimère. En fait, l'indécision, vers le milieu du seizième siècle, fut de courte durée. Il n'y eut point d'oscillations, d'alternatives de victoire et de défaite ; tout de suite, \alencia capitula devant la Castille. Politiquement et administra tivement, elle relevait à cette heure de la Castille ; elle allait désormais jusque dans sa littérature, jusque dans son théâtre, subir le même joug, obéir à la même impulsion. Le grand intérêt qui s'attache à la personne et à l'œuvre dramatique de Timoneda, c'est de nous montrer comment Valencia est passée sous la tutelle impérative des maîtres de la scène castillane.

Ceci d'abord était inquiétant pour l'avenir de l'art indigène que Timoneda, vers i56o, était seul sur les rives du Turia à travailler pour le théâtre. On a joué à coup sûr bien d'autres œuvres que les siennes ; mais précisément ces représentations donnaient aux spectateurs le goût et l'habitude d'un spectacle

qui n'avait rien de valencien. Timonetla, réduit à ses seules ressources, aurait-il pu faire contrepoids à une influence rivale? Si encore il n'avait été que dramaturge ! Mais il n'y a jamais eu de talent plus éparpillé que le sien. En un temps où le moindre bachelier afllchait des prétentions à l'encyclopédie, il étonne par la variété de ses aptitudes. Non par ambition ou par jactance, mais simplement parce qu'il fallait vivre et que, à chaque entreprise nouvelle, il pensait grossir de quelques sous le total de ses recettes. Il y aurait un livre à écrire si l'on voulait suivre dans toutes les directions et mesurer 'exactement l'influence qu'il a exercée. Trois siècles, ou à peu près, avant l'invention du folk-lore, il a collectionné les poésies populaires, et il a été des premiers dans la péninsule à imprimer, non sans leur faire un bout de toilette, non sans mêler ses vers à ceux des poètes inconnus, un recueil de romances, qui résume avec méthode et complète avec bonheur les recueils antérieurs : laissons de côté les pliegos sueltos. ou feuilles volantes, sur lesquelles se lisait tout juste le texte dun seul romance et qu'il semble avoir répanducis à profusion aux quatre vents de la publicité ; sa Rosa de romances, divisée en quatre parties et mise au jour en 1578, est, après celles d'Alonso de Fuentes et de Sepùlveda, une des plus anciennes anthologies ori les romances s'olTrent à nous, non plus en bloc et sous une forme anonyme qui excluait toute garantie, mais au contraire sous la signature et avec la responsabilité du collectionneur.

C'était trop peu à son gré d'offrir à la curiosité des bonnes gens une pâture aussi savoureuse. Ces romances cueillis sur la bouche du peuple éveillaient le plus souvent chez le lecteur l'attendrissement qui naît des vieilleries retrouvées. Voici maintenant de quoi égayer les plus moroses. Ce sont trois recueils de contes, publiés coup sur coup : en i5G3, et peutêtre plus tôt, El Sobremesa y aUvio de caminantes ; en i564, El Buen aviso y portaciientos ; en 1066, le Patrafluelo ou, pour mieux dire, la Primera parte de las Patranyas, dont la seconde partie n'a jamais vu le jour. Cette fois le succès fut décisif;

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chacun de ces recueils trouve un chaleureux accueil, surtout le jDremier et le troisième, comme l'attesterait à défaut d'autres preuves le nombre des éditions qui se succédèrent pendant tout le siècle et au delà. L'auteur, à vrai dire, n'avait rien négligé pour capter les sympathies; il était même allé jusqu'à donner pour originaux, pour issus « de son faible savoir et de son humble intelligence'», des récits qu'il avait en réalité pillés un peu partout. Ce que l'on peut du moins admirer dans son travail, c'est, à défaut de franchise, l'acharnement et la persévérance. L'historien Justin, l'énorme compilation du quatorzième siècle, Gesta Romanorum, les novellieri elles poètes italiens, tout lui avait été bon pour trouver la matière de ses contes.

Il avait trop de sens pratique pour s'en tenir à des œuvres récréatives. Il prétendit satisfaire à tous les besoins de ses contemporains, aussi bien aux accès de la dévotion qu'aux exigences de la vie pratique. Pour aidera leur salut, il publia notamment une Obra llamada Maria (i568) et une Cartilla de la iiuievle (i5G8), ou manuel de la bonne mort. Pour aider à leurs affaires, il édita, antérieurement à l'année 1075, un Timon de tra fautes'^, qui était un tableau comparatif de la valeur des monnaies dans les diverses provinces d'Espagne. Rien, on le voit, ne le laissait indifférent, ni les plus insignifiants, ni les plus considérables intérêts, parce que de tous, en les exploitant congrùment, il espérait tirer bénéfice. C'est lui faire tort de le réduire à l'activité qu il déploya pour hâter à Valencia les progrès de l'art dramatique. Le trait saillant de sa personnalité, c'est précisément cet esprit d'entreprise, qui le poussait à empiéter sans cesse sur le domaine d'autrui. Et de quel cœur il se lançait sur une piste nouvelle ! Cet honnête

1 . Pairaniielo, Epi'slola ni nrnnnlîsimo leclor : a No le des a cntender que lo que en el présente libro se conlieue sea todo verdad, que lo nias es fin»j-ido y compuesto de nuestro poco saber y corlo entendimienlo. »

2. Cf. Gallardo, IV, col. i5G3, n» 4^70. L'édition décrite est de iSyS, mais ce n'était pas la première, puisqu'elle porte l'indication : Agora nuevamente en esta poslrera impression me j or ado.

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boutiquier, qui n'a guère quitté Valencia et dans Valencia un même quartier, vagabondait en esprit avec une déconcertante audace. Il soumettait à son sceptre maints royaumes de chimère, faisait sa proie d'un lot de romances, traitait en prisonniers de guerre plusieurs douzaines de contes, et ses annexions les plus contestables aboutissaient invariablement à un résultat prosaïque, qui était de battre monnaie. Il se dispersait, se multipliait, se prodiguait, mais il ne passait nulle part qu'il n'y marquât sa trace. Ce touche-à-tout sut mériter les faveurs de la fortune.

Sa vie, telle que nous l'entrevoyons à travers de trop rares documents, fut d'une simple ordonnance, mais animée d'un progrès continu. Il naquit dans le premier tiers du seizième siècle, beaucoup plus près de l'année i5oo que de i53o. 11 y a lieu de croire que Valencia fut sa patrie ; il n'en aurait pas connu aussi familièrement le dialecte s'il l'avait appris sur le tard, et la résidence de son frère, Mathieu Timoneda, en Castille, au village de Bernaldos, ne prouve rien contre l'origine valencienne de la famille. Il appartenait vraisemblablement à une famille d'artisans : lui-même, et après lui ses deux fils, ont été des travailleurs manuels, ce qui indique qu'il y avait chez eux une tradition bien établie de compter sur leurs bras plutôt que sur leur esprit. Il exerça dès sa jeunesse le métier de tanneur — asaonador — , mais une inquiétude le travailla bientôt de trouver un emploi à 1 activité qu'il sentait bouillonner en lui. Il fut de ces ouvriers qui, la journée finie, cultivent leur esprit et rêvent d'une vie moins machinale. Les linéaments de l'instruction dont il fit preuve sur le tard, plus copieuse d'ailleurs que méthodique, il est probable qu'il les a tracés entre le corroyage de deux peaux et dans les veilles tardives. Ce lent et obscur travail fit éclore en lui le désir d'une situation meilleure. Il hésita sans doute avant de se décider, mais comme il eut toujours une vue très nette des choses, par quoi étaient corrigés les élans aventureux de son imagination, il discerna vite que la profession de libraire conviendrait également à ses goûts et à ses intérêts. Vers le

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milieu du seizième siècle, les arts du livre étaient très florissants à Yalencia : non seulement les imprimeries y étaient nombœuses, mais à des entreprises éphémères qui imprimaient un livre ou deux et disparaissaient au bout d un mois sans laisser de traces, se substituaient peu à peu des établissements stables et bien ordonnés, tels celui de George Gostilla, qui exista de 1009 à i53i, ou celui de Juan Xavarro, qui, sous deux directeurs de même nom, se prolongea de iSig à i583. L industrie nouvelle, après quelque cinquante années de tâtonnements, avait enfin trouvé sa voie; elle lançait sur le marché avec régularité des produits de mieux en mieux présentés, et pour quiconque s'occupait d'en assurer l'écoulement, il y avait, comme on dit, de l'argent à gagner. D'autant plus que l'Université de \ alencia ressentait vers le même temps le plein elTet d'une réforme qui remontait déjà à plusieurs lustres : les étudiants la fréquentaient en plus grand nombre et se pourvoyaient sur place des livres nécessaires à leurs études. Les mœurs, d'autre part, en se polissant, répandaient le goût de la lecture; on achetait plus de livres, à mesure que le prix en diminuait. Le progrès de l'imprimerie et le développement général de la civilisation réagissaient l'un sur 1 autre, et pratiquement on aboutissait à ce résultat que de beaux jours étaient advenus pour le commerce de la librairie. Ximeno, qui ne soupçonnait pas que Timoneda avait passé par la tannerie, soutient au tome premier de ses Ëscritores del re'ino de \ alencia que dès i5ii un livre, intitulé Silva de varias canciones villanescas y Gairnalda de Galanes. -fut édité à Séville par les soins de notre Nalencien. Cette assertion repose sur'une erreur de date. L ouvrage cité vit le jour non pas en 101 1. mais en 1081 ou 1091, et en efl^et, il y avait à cette époque à Séville une imprimerie très florissante dirigée par ce même Alonso de la Barrera à qui Ximeno attribue la responsabilité de la Siloa. Jean de Timoneda ne s'occupa point d'édition avant lo^o ou i540. A la date de 1047, ^^ ^^^ ^^'' un registre pour la répartition des impôts, qui est conservé aux Archives municipales de Valencia, cette indication précise :

(( [Paroisse de] Saiiile-Calheriiic. En soiiant de la rue de la Mégisserie pour entrer dans la rue des Serruriers. Joan Timoneda, libraire, autrefois tanneur, 8 sous ». Si on mentionne son ancienne profession à côté de l'actuelle, c'est évidemment qu'il exerçait celle-ci depuis peu, et qu'il était encore mal connu sous son titre nouveau. D'autre part, il résidait encore au quartier de la Mégisserie; il n'avait donc pas changé de logis en changeant de métier; peut-être avait-il, pour commencer, vendu simultanément des livres et des peaux, et le mélange à cette époque devait sembler moins insolite que dans la nôtre, jiarce que les tanneurs préparaient 1 unique matière employée pour les reliures. Il n'est pas impossible que Timoneda ait hésité quelque temps entre les deux professions; lorsque, vers loli'j, il a opté pour la plus noble, peut-être avait-il déjà acquis par l'expérience la certitude qu'il ne lâchait pas la proie pour l'ombre.

Elargissant encore le champ de son activité, Timoneda, de libraire, n'allait pas tarder à devenir auteur. Les dons de l'esprit, qu'il sentait en lui, avaient déterminé pour une part le choix de sa profession nouvelle, mais celle-ci à son tour le provoqua à des publications originales. Pourquoi se limiter à vendre les œuvres d'autrui, si après tout le public n'est jamais mieux servi que par nous-mêmes.»^ Timoneda n'avait pas son pareil pou»' llairer d'où le vent soufflait. l\enseigné sur les goûts de sa clientèle, il se mit en mesure de les satisfaire. Ses premiers essais furent modestes : il fallait tàter le terrain et n aventurer que des capitaux en rapport avec ses ressourcesr Tout porte à croire que ses premières publications furent une série de feuilles volantes dont le libraire Salvâ avait encore réuni en plein dix-neuvième siècle une admirable collection'; la plupart ne portent aucune indication d'année ni d'inq^iimeur, une seule est clairement datée de i553. Ce ne sont pas à proprement parler des œuvres de Timoneda; ce sont, en général,

I. On les trouvera dans son Catàlogo, n. iSa à iZjo; l'hypothèse (]ue j'expose ici a été émise pour la première lois par Serrano Morales, 542.

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des chansons, tels les Couplets du très honorable Gil Garcia, dont il y a lieu de croire, quoiqu'il n'hésite pas à s'en attribuer la paternité, que l'air, les refrains et certains épisodes étaient connus bien avant lui. Le succès dut en être considérable, puisqu'il en fit paraître un grand nombre, beaucoup plus grand que nous n'en pouvons juger par les débris conservés; et sans doute les acheteurs n'auraient point montré tant d'empressement s'il s'était agi d'élucubrations propres à l'auteur plutôt que de ritournelles déjà populaires parmi eux.

La première publication régulière dont il semble avoir été l'éditeur, fui une « Brève exposition sur la salutation angélique )), imprimée en i555 par Antonio Sanahuja et mise en vente « chez Jean Timoneda, libraire, au quartier des Serruriers* )). L'auteur signe modestement a un dévot » : serait-ce Timoneda en personne.^ Cette « Exposition » se donne pour (( compilée de différents auteurs », et nous savons déjà que la compilation était assez dans ses habitudes. Dès lors, il augmenta constamment le nombre et l'importance de ses affaires. Il déménagea, sans doute pour loger plus à l'aise les ballots de livres qui allaient s'entassant chez lui : il resta dans les mêmes parages, non loin du Marché qui était en ce temps-là le centre des affaires; il s'en rapprocha même un peu, passant de la paroisse de Sainte-Catherine à celle de Saint-Jean et séparé seulement par la largeur de la rue de l'opulent monastère de la Merci. Dans ce local, il accumula assez de marchandises pour que l'invenlairc posthume qui en a été dressé, nous donnât 1 impression que son commerce était parmi les mieux achalandés de Valencia. En i583, indépendamment des nombreux livres dont il était lui-même l'éditeur, il n'avait pas en magasin moins de cent quatre-vingts ouvrages, beaucoup à plusieurs exemplaires, et c'était pour l'époque un approvisionnement considérable. Les histoires saintes, les livres de prière, les manuels de piété, les uns de format moyen, les autres en

I. On trouvera la description de cette courte brochure dans Serrano iMorales, 517.

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gros caraclères pour les vieillards et les demi-lettrés, y tiennent la place la plus considérable : il est certain que l'imprimerie à ses débuts a principalement servi les intérêts du culte catholique. Les ouvrages didactiques, par exemple un traité d'agriculture , des arithmétiques et surtout ce catéchisme par l'exemple qu'étaient les « Fables » d'Esope, apparaissent en plus petit nombre que leur utilité pratique ne le ferait prévoir. La littérature d'agrément, malgré cette double concuirence, n'en est pas moins représentée par un choix copieux et varié d'œuvres notables. Mettons au premier rang les «nouveautés», poèmes, romans ou variétés, La Araiiccma d'Ercilla, première et seconde parties, la « Diane » de Alonso Pérez, les « Epîtres )) et le « Marc-Aurèle » de Guevara, lesquels, pour avoir été publiés depuis nombre d'années, n'avaient pas encore cessé d'être à la mode et se trouvaient, sous divers formats et à différents prix, sur les rayons de Timoneda. Hormis cette section d'actualité, les livres récréatifs se rangeaient à peu près tous dans deux grandes catégories, les Chroniques et les Romans de chevalerie. Romans et chroniques étaient des récits d'aventures fabuleuses et de nobles prouesses, que la recommandation de l'histoire dans un cas et celle de la chevalerie dans l'autre ne suffisent plus, mais suffisaient alors à authentiquer. Rs satisfaisaient chez les lecteurs cette soif d'inconnu dont l'humanité ne fut jamais tant dévorée qu'au seizième siècle. D'innombrables « Amadis », « Don Belianis de Grèce », puis, à quelque distance de ces chefs-d'œuvre du genre, (( Renaud de Montauban », « Felismarte d'Hircanie », voilà pour les romans. La (( Chronique du Roi don Rodrigue », la (( Chronique du roi Alphonse XI », la a Chronique de Diego de Valera », la « Chronique de Rhodes », voilà pour la littérature historique. Joignez-y certaines œuvres classiques, par exemple quelques textes latins de César, \irgile, Valère Maxime ou encore les traités de Louis Vives; puis des chefs-d'œuvre, déjà classés et unanimement reçus, de la littérature nationale, les poésies d'Auzias March (car nous sommes à Valencia), le (( Courtisan » de Boscân et surtout les Trecienfas de Jean de

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Mena, et vous aurez un tableau d ensemble des lectures qu'un Aalencien, honnête iiomnie. faisait dans le troisième quart du seizième siècle.

Tableau encore incomplet, car il ne tient pas compte des livres édités sur place, qui étaient vraisemblablement les plus répandus. A son commerce de librairie, Timoneda joint de bonne heure une maison d'édition; c'est pour elle, on vient de le voir, qu'il était devenu auteur. L'entreprise avait connu la prospérité : en i583, les ouvrages gardés à la réserve et dont on reliait les feuilles au fur et à mesure des besoins, atteignaient au chiffre de quatre-vingt trois, sans parler d'un lot important de feuilles volantes. -La plupart d'entre eux avaient été composés, ou revus, ou compilés par Timoneda. La A^ariété des sujets y est extrême, mais les œuvres dramatiques forment un groupe compact; elles sont exactement dix-sept sur quatre-vingt trois, soit environ le cinquième, et il y en a quatre seulement attribuées à Timoneda. Avec elles, les recueils dévots tiennent le meilleui- rang : les « Cantiques spirituels », les (( Préparations à la bonne mort », les « Manuels de la confession » étaient assurés à Yalencia, en cette époque de renaissance religieuse, d'une vente copieuse; il est probable qu'ils ont procuré à Timoneda ses bénéfices les plus certains et que s'il a pu faire les frais de publications plus littéraires, et probablement moins fructueuses, il le doit aux gains que les livres pieux lui procuraient. Supprimez de 1 inventaire les livres qui intéressejit le théâtre ou la religion, ceux enfin auxquels Timoneda a personnellement collaboré; il n'y restera presque jien. tout juste quelques-uns de ces longs récits comme (( La belle Maguelone » et « Le comte Pai-tinuples », tels que nos pères les amiaient.

A la prospéiité des affaires s ajoutait pour Timoneda le bonheur famihal. Il avait épousé Isabelle Ferjandis, et trois enfants lui étaient nés, parmi lesquels une fille. 11 avait la tête trop solide pour leur faire une situation hors de proportion avec la sienne : de même qu'il avait mis la main à la besogne, il voulut (ju ils exerçassent un métier, franchissant à petits

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pas les degrés de l'apprentissage et de la maîtrise dans les corporations si fortement organisées de leur ville natale. L'aîné, Vincent, devint cordonnier et le cadet, Jean-Baptiste, fabriqua du velours. La sollicitude paternelle ne leur manqua jamais; elle se faisait parfois un peu inquiète et autoritaire. Notre libraire se sentait homme de si bon conseil qu'il n'attendait pas toujours qu'on sollicitât ses avis ; dans son testament il régla l'avenir de ses fils avec un luxe extraordinaire de détails ; toutes les hypothèses étaient prévues, même les plus désobligeantes, celle, par exemple, où l'un d'eux aurait encouru les rigueurs de la justice; évidemment, il n'admettait de la part des siens que l'obéissance passive.

Il intervint, comme bien on pense, dans les négociations qui préparèrent leur mariage; ce fut principalement pour leur constituer une dot, dont le montant, conformément à la législation valencienne, était égal à la moitié de la dot de la future épouse. Vincent épousa, en octobre 1077, une veuve, Françoise Alos; trois ans plus tard, au mois de février, Jean-Baptiste prit pour femme Ursule Juan Castello ; et entre temps, en 1578, Madeleine Timoneda, qui était probablement la benjamine, avait reçu poin- mari un chirurgien, Martin de Unanoa, auquel le beau-père remit en monnaie légale une dot fort coquette de 20.000 sous. Trois mariages en moins de quatre années! la famille s'augmentait; mais quelle brèche du même coup dans les économies de son chef ! Notre Timoneda ne se borna pas à promettre, comme il était d'usage, les plus belles aubaines à ses fils et à son gendre; il s'acquitta, rubis sur l'ongle, de toutes ses promesses, si rapprochées qu'en fussent les échéances, et cette exactitude, en ce temps-là et peut-être en d'autres temps, c'était presque un miracle. Elle atteste l'ordre, la ponctualité, l'économie, ces humbles et fortes qualités qui font les maisons prospères, et qui, associées d'ailleurs à une audace prudente, furent, dans la maison des Manjans, les divinités protectrices du foyer.

On vivait en paix dans l'arrière-boutique de la librairie. En même temps que la prévoyance, la cordialité y régnait. Isabelle

Ferrandis avait su inspirer confiance à son époux; il lui légua par testament, soit en usufruit, soit en propriété, à peu près toute sa fortune, et par une attention plus touchante, il prescrivit que ses exécuteurs testamentaires n'entreprissent aucune démarche sans l'avoir consultée, sans avoir ohtenu délie un complet assentiment. Le gendre lui-même, dans cette famille privilégiée, vivait en plein accord avec ses beaux-parents : il reçut de Timoneda à l'heure suprême un témoignage de la plus complète estime. Cette parfaite harmonie émanait, plutôt que des comparses, du maître de maison. Sa renommée qui avait dépassé depuis longtemps les murailles de la cité, l'honnête aisance qu'il avait procurée à tous, la sûreté, l'habileté de son jugement lui conféraient ce prestige indispensable à l'ancêtre pour que sa postérité se groupât en bon ordre autour de lui. Le voisinage subissait son ascendant, et il était dans son quartier, qui était celui du petit commerce, une manière de grand homme. Chrétien convaincu, il était affilié à la plus active des confréries locales, celle de Xotre-Dame-des-Abandonnés, et il en choisit le prieur pour l'un de ses exécuteurs testamentaires. Il n'ignorait pas qu'un libraire très bien pourvu en articles de piété trouverait des acheteurs parmi les confrères, et il était assez retors pour lier partie avec le diable sans jamais se fâcher avec le bon Dieu. Il faisait l'aumône avec générosité, car il se souvenait de la gêne de ses débuts ; en mourant il laissa des legs aux pauvres honteux, aux prisonniers, aux malades de l'hôpital, et il ne manqua pas d'y joindre force instructions sur leur répartition, montrant jusque dans la générosité la vigilance de l'homme d'affaires.

Tel le voyaient ses contemporains sur la fin de sa vie, tel nous le retrouvons dans un portrait gravé en iSôg au frontispice du Sobremesa y alivio de caminantes^ : une bonne grosse tête, barbue et ronde, qui inspirait confiance, mais, comme pour en contrarier l'expression bonasse, deux grands yeux, pénétrants et malins, qui clignent doucement de la paupière, et un

I. Une reproduclion de ce portrait daos Serrano Morales, 872.

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grand nez, aigu, effilé, prompt à flairer les bonnes occasions et à dépister l'ennemi ; dans l'ensemble, un mélange de bonté cordiale et de finesse narquoise, un visage qui semble à la fois d'un probe Galicien et d'un Andalou madré, et qui était simplement celui d un Valencien — de naissance ou d'adoption, — avec toutes les qualités d'une race tour à tour mercantile et spirituelle, pratique et cultivée.

De bonne heure, il j)rit les apparences d'un vieillard. Cervantes a dû le voir au retour de la captivité qui l'avait retenu au rivage du More* : il fut surtout frappé de son aspect vénérable. A en croire Mateo Alemàn'^, il connut dans les derniers temps le fléau de la cécité : il n'en fut pas gêné en tout cas pour l'expédition de ses affaires, et jusqu'à l'heure suprême il les maintint en état favorable. La mort l'emporta dans les derniers jours du mois de septembre i583; depuis longtemps il était prêt, ayant dès i556 rédigé un premier testament, et l'ayant remplacé le 3o juillet i583, au couis de la crise qui l'emporta, par de nouvelles dispositions, où aucun affaiblissement de l'esprit ne se décèle. Son fils Jean-Baptiste, avec lequel il semble avoir été associé pour des spéculations sur les soieries, se rendit acquéreur du fonds de commerce et prétendit en continuer l'exploitation. Il n'y montra pas une maîtrise égale à celle de son père. Veuf de son premier mariage, il contracta une nouvelle union, le i6 décembre iSgS, à l'église Saint-Etienne, avec une veuve, Agathe Lôpez^; la famille de la défunte engagea contre lui un procès pour obtenir le remboursement de la dot^. Les tracas et les frais dont il était accompagné, compro-

1. Los banos de Argel, III : « ... Timoneda, que en vejez al tiempo vence ».

2. Mateo Aleman, Ortograjîa castellana, Mexico, 1609, fol, 3o : a Juan de Tinionedia, ciego privado de la vista corporal ».

3. Archives de l'église Saint-Etienne, Libre de Desposoris de Sant Esteue del any 1 568 fins 1620, à la date indiquée.

4. Il y a dans la bibliothèque Serrano Morales une alegaciôn en derecho, c'est-à-dire un mémoire d'avocat, manuscrite et intitulée : Dels hereus de Fuente El Rey, contra Juan Bapte Timoneda. Elle se trouve dans le tome que Serrano Morales désignait Varios in-foL 10 et dont j'ignore la cote depuis que la bibliothèque est passée en possession de la municipalité de Valencia,

mirent quelque peu le crédit de la maison. Tout juste avonsnous connaissance d'un seul livret édité en 1C12 pai" les soins de Jean-Baptiste Timoneda. Héritier d un nom connu, il montra, pour en continuer les traditions, plus de bonne volonté que de talent. Des fortunes aussi imprévues que celles de Jean Timoneda ne se recommencent pas deux fois; elles ne peuvent même pas se soutenir pendant deux générations.

Il se produisit, vers le milieu du seizième siècle, un événenement d'une importance capitale pour les progrès du théâtre en Espagne. Des troupes de comédiens s'organisèrent non pas pour exercer sur place leurs talents, mais pour promener à travers la péninsule et donner partout sur leur passage des représentations, voisines encore par quelques côtés de la parade des saltimbanques, mais dignes déjà, dans 1 ensemble, du titre de spectacles dramatiques. Ces a troupes de campagne », pour leur donner le nom sous lequel on devait désigner en France des compagnies analogues, n'apportaient rien d'absolument nouveau, car il y avait déjà eu des acteurs en Espagne avant qu'elles existassent, mais ils étaient attachés pour la plupart à la maison d un prince ou d'un grand personnage, ils cumulaient leurs fonctions, comme nous l'avons vu à A alencia même, avec celles de bouffons ou de musiciens, et ils ne contribuaient pas régulièrement, de propos délibéré et sans autre moyen de se soutenir, aux progrès et à la diffusion des œuvres dramatiques. La plus ancienne allusion à des comédiens de profession ne remonte pas au delà de l'année i53/i. Elle se trouve dans une ordonnance rendue à Tolède le 9 mars par Charles-Quint et sa mère Jeanne la Folle, sur le poit des vêtements et des parures-. Les comédiens s'y voyaient imposer un

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