‹ L'art dramatique à ValenciaChapitre 64 sur 343 · Cité par Scrrano Morales · texte numérisé non relu

Cité par Scrrano Morales

2. Celte ordonnance, ou plus exactement cette « pragmatique », se trouve

costume spécial à leur profession, comme si l'opprobre qui pesait sur eux au temps des facedores de juegos de escarnio et des remedadores , n'était pas encore levé. En fait, Charles- Quint, en les condamnant à ce signe distinctif, maintenait des usages anciens plutôt qu'il n'en établissait de nouveaux. Son ordonnance, si elle annonce l'avenir en usant pour la première fois du terme de comediante, regardait vers le passé par l'esprit dont elle s'inspirait. Elle marque exactement la transition de l'ancien au nouvel état de choses.

De troupes de campagne, régulièrement constituées et battant incessamment le pays, il ne semble pas qu il y en ait eu avant i55o. La plus ancienne que 1 on cite est celle de Montemayor, qui, en i552, à Toro, contribua « avec une pièce très plaisante », — con un aido miiy gracioso — à la splendeur des fêtes données à l'occasion du mariage d'une fille de Charles- Quint avec un prince portugais; encore n'est-il pas certain ni que Montemayor fut proprement chef de troupe, ni qu'il ait entrepris par monts et par vaux des tournées dramatiques. Lope de Rueda fut certainement un des premiers qui ait constitué et dirigé en Espagne une- compagnie d'acteurs : à vrai dire, un document nous le montre d abord dans l'entourage du comte de Benavente durant les fêtes que celui-ci organisa à Benavente à l'occasion du passage de Philippe II, mais une relation de ces fêtes qui remonte à l'année même ori elles furent célébrées S spécifie que Lope de Rueda se produisit « avec ses comédiens » ; il avait donc une troupe à lui, embauchée fortuitement par un comte en quête de flatteries inédites, mais il entendait bien, quoique ayant loué ses services, sauvegarder son indépendance et reprendre, après cette halte fructueuse, son interminable tour d'Espagne.

Or, ses pérégrinations le conduisirent un jour à Valencia ; il

dans la Xiiei'n Recopi/orion, livre Vil, loi ire, titre 12. Elle est citée par Cotareio, Obras de Lope de Rueda, edic. de la Real Academia Espanola, 1, xiv, I. Viaje de Felipe II à laglaterra, Por Andrés Manos. Zaragoza, i554. Edieiôn de los Dibliôjîlos espanoles, Madrid, 1877, 4? (cité par Cotarelo, ibid., xvi).

y a même des raisons de croire (|u il y séjourna à plusieurs reprises. A quelle date se plaça le premier séjour? Sa biographie est encore tiop mal connue pour qu on puisse répondre avec précision. JXous savons qu'en juillet i554, il était à ^ alladolid, mais jusqu'au mois d août i558, où nous le retrouvons à Ségovie, nous ignorons tout de ses voyages ; n a-t-il pas visité pendant ces quatre années la côte orientale de la péninsule.^ On objectera peut-être que le soin d'un procès important qu'il avait engagé à \alladolid, dut le retenir continuellement en Castille. Mais lorsqu'en août i558 il quitta Ségovie pour aller, en juin iSÔQ, aboutir à Séville, ne se décida-t-il pas, cette fois, pour le crochet de \alencia? J'ai montré ailleurs* que l'itinéraire Madrid-Cuenca-Valencia-Murcie et l'Andalousie était celui que les troupes de campagne, au seizième siècle et au dix-septième, adoptaient le plus volontiers, sans doute parce qu'en leur donnant occasion de traverser des villes d'importance, il leur promettait de bons gîtes et de fructueuses recettes. 11 est possible que Lope de Rueda, pour des raisons analogues, ait choisi cette ligne d'étapes.

A ces hypothèses, qui prouvent que Rueda a pu passer par \ alencia, il est temps de substituer des faits qui établissent qu'il y est passé. Eri 1060, il s'y établit pour de longues semaines. Mieux que cela : au mois de mai, il y contracta mariage, et dès lors, à travers ses courses errantes, par la compagne qu'il s'était choisie, et qui devait lui survivre, il se sentit à moitié valencien. Lope de Rueda avait épousé en premières noces, vers i552, une danseuse, connue seulement sous le prénom de Mariana, et dont la belle humeur et les grâces avaient éclairé d'un rayon de joie les dernières années de l'infirme mélancolique qu'était D. Gaston de la Cerda, troisième duc de Medinaceli. A cette actrice séduisante, dont la mort survint à une date que nous ignorons, quelle remplaçante allait-il choisir parmi tant de Valenciennes, empressées à justifier leur traditionnelle réputation de beauté? Il se décida pour

I. Daus mon livre : Spec/acles el comédiens à ]'ale;îCta,Parh, 1918, 120.

une veuve, Raphaële Trilles, qu'il épousa à la fin de mai ou peut-être au mois de juin i56o dans la populeuse paroisse de Sain t-Jean-du-Ma relié. Les registres matrimoniaux correspondant à la seconde moitié du seizième siècle ont disparu des archives de Saint-Jean, mais on y garde encore d'autres actes de la même époque, notamment les actes de baptême, et il suffît de les parcourir pour constater que les Trilles pullulaient dans le quartier, tous très petites gens , s'appliquant à de modestes métiers, tels que celui de meunier ou de veloutier, et gagnant péniblement une misérable pitance : la seconde épouse de Lope de Rueda ne joignait pas la richesse, ni même l'aisance, aux dons de l'esprit et de la beauté qu'on se plaît à lui supposer*. Le mari qu'elle acceptait n'était certainement un inconnu ni pour elle ni pour ses compatriotes. A l'archevêché, lorsqu'il sollicita l'autorisation de contracter mariage, on la lui accorda sans enquête préliminaire, quoique celle-ci fût de règle pour les étrangers et les veufs. L'autorité ecclésiastique le qualifia sur l'acte offîciel du titre d' « habitant de Valencia », qui ne se donnait pas à la légère, et ce nous est une preuve non seulement que Rueda en cette occasion séjourna longtemps à \ alencia, mais qu'il y était antérieurement connu et apprécié.

De l'impression que Rueda produisit, de l'importance qu'il prit dans la cité, un témoignage nous est resté dans « Le Courtisan )), de Louis Milan. Le nom du comédien était si répandu que, Jean Fernândez se pavanant un jour comme un oiseau qui fait la roue, ses amis le surnommèrent Jean de Rueda, (( sans vouloir l'égaler pour cela à Lope de Rueda, car il ne

I. Arch. de l'archevêché de Valencia, Liber licentiarurn Curie Ecclesiastice officialatus Valentie De anno a nat. dm. MDLX'^ : « Die XIIII mensis maij. Cum lope de rueda y rafela trilles, viuda, habitadors de Valencia, vullen etc..,, per tal nos Don miguel geroni vic[ari] etc.. mana a vos lo curât de la ii^lesia parroquial de sent joan que fêtes etc.. Dat [um] Valencie etc.. » Sur le registre des baptêmes de la paroisse Saint-Jean-du-Marché, j'ai noté : à la date du jer janvier i562, baptême de Miguel Joan, fils de Miguel Trilles, molinero ; le 27 mars iSGy, baptême de deux jumelles, filles de Nadal Trilles, velluter; le 6 mars 1569, baptême de Vicent Josep, fils de Joan Miguel Trilles, velluter.

ï^^ L ART DRAMATIQUE A VALENCIA.

compose pas des l'aices connue lui ». Le même Jean Fernâudez revêtit dans une autre circonstance un déguisement féminin, et prétendit danser au Palais-Royal, sous les yeux de la Heine, vis-à-vis D. Enéas J^adnSn : « \ ous êtes si laid sous ce liavestissement, lui déclara Louis Milan, que nous ne savons comment vous excuser, si ce n'est par 1 exemple de Lope de Rueda, que vous avez voulu contrefaire pour amuser à vos dépens. )) D'où il résvdte que Rueda, lors de son passage à ^ alencia, jouait les travestis et qu'il y semblait ridicule. Faut-il croire que, réciproquement, les femmes dans sa troupe se déguisaient en hommespour danser .^ Un autre passage du a Courtisan )) le donnerait iî penser. On y entend de petites gens se chamailler. Un bouffon, surnommé le Chanoine, reproche à son confrère Gilot linconduite de sa femme Béatrice ; « Chaque soir, la Béatrice, ou actrice, se loue pour danser, déguisée en homme, dans la farce de Lope de Rueda, et elle revient au logis avec un pichet plein d'huile en guise de salaire*. » Les représentations de Lope de Rueda se donnaient donc après la nuit tombée. On aurait tort, cependant, d'ajouter foi à tous les détails que Louis Milan nous fournit. Car il ne les a introduits dans (( Le Courtisan » qu'au prix d'un anachionisme : Germaine de Poix, qu'il met en cause parallèlement à Rueda, mourut dès io38, c'est-à-diie longtemps avant le passage de Facteur jjar \alencia. u Le Courtisan », du moins, fut écrit sous sa forme définitive vers i56o et imprimé en i56i, à l'époque précise où Lope de Rueda résidait dans la cité. Par Louis Milan, les propos d un habitué des spectacles parviennent directement jusqu à nous : ils attestent le prestige du comédien.

Parmi les gaiants qu'il pouvait invoquer, il n y en avait pas de plus respectable que notre Timoneda. A coup sûr, ils se sont

I. Et Coi'lesano, /)0 : « Pues digâmosle Joan de Rueda, y no lo digo porque sea como Lope de Rueda, que no hace farsas como él. » — P. 64 : « Pues tué el caso tan feo, que no hallamos con que salvaros, sino con Lope de Rueda, que lo quisisles conlra-tiacer por dar placer â costa vueslra. n — ^ P. /|ri : « El Canonge : ^^Nos pijor que cada nit es llo^ue la tua Beatriz, o l'arsalriz, pera lialliir vi'slida con à home en la farsa de Lope de Rueda, y tornâl à casa ab lo poriù plé de oli per paga, com â beata almoynera? »

connus, ils se sont fréquentés au cours de cette année i56o, qui allait attacher Rueda à Valencia par dés liens si solides*. Pour ma part, je n'hésite point à faire remonter plus haut leurs relations; quand Timoneda a publié, en iSôg, ses Très comedias, s'il n'avait pas vu encore son confrère, les traditions de son art et la plupart de ses pièces lui étaient déjà familières, soit qu'il les ait lues en manuscrit, soit qu'il les ait entendues de la bouche d'acteurs appartenant à une autre troupe. N'y avait-il pas autour de Rueda des émules susceptibles de répandre le même théâtre qu'il travaillait à implanter.^ L'un d'entre eux nous est connu, Alonso de la Vega, auteur et acteur comme Rueda, dont il était le contemporain, dont il fut peutêtre sur la scène, à l'intérieur d'une même troupe, le collaborateur direct, Sévillan comme lui, client cependant de la métropole valencienne oii peut-être il mourut, oiî en tout cas sa renommée posthume se fonda sur la base solide du livre imprimé. A partir de i555 environ, il y a eu à Yalencia une recrudescence de l'activité dramatique telle qu'elle devait aboutir, en i582, à l'établissement du monopole des représentations et à l'aménagement d'une salle de spectacles. En vain, les circonstances semblaient détourner les Valenciens de se divertir. Une effroyable épidémie, en i557 et i558, ravagea leur cité pendant plus de quatorze mois. Au mois de septembre i562, les églises furent mises en interdit pendant un mois et la fermeture des sanctuaires sembla aux fidèles la plus effroyable des calamités"-. Leur inquiétude cependant fut

1 . Un des fils de Timoneda était veloutier — velhiter — et c'est cette profession qui semble avoir été exercée par la plupart des proches de Raphaële Trilles. D'autre part, Timoneda spéculait, tout en s'occupant de librairie, sur les soieries. Il était, par suite, en relations constantes avec les veloutiers de la cité. Ne peut-on pas supposer qu'il fut l'intermédiaire en're Rueda et Raphaële Trilles, et que par lui le comédien put connaître, apprécier, épouser la commerçante?

2. J'extrais ces renseignements d'une brochure de Timoneda lui-même, qu'il a publiée en appendice à son Sobremesa y alivio de caminanles, Valencia, 1569. B. N. M. — R. 8842. Elle s'intitule : Memoria Valentina. Agora nuevamente copilada y ana \ dida por Joan Timoneda. En la \ quai se hallaran cosas memora | blés y dignas de saber desde \ su fundacion liasta el ano \ de mil I y quinientos y se&senia y nueve.

if\() l'art dramatique a valëxcia.

inoins ibrte que leur curiosité. Les troupes de campagne affluèrent; leurs séjours se prolongèrent; leur public s'accrut en qualité et en quantité. Mal installées dans la cour d'une auberge, telle que Vhosfal del Gamell, dans laquelle il convient de saluer un des berceaux de l'art dramatique à Valencia*, elles charmaient, elles enfiévraient ou elles égayaient du haut d'un misérable tréteau ces imaginations levantines, si promptes aux engouements, si sensibles aux séductions de la vie, si empressées aux rires comme aux larmes. A leur appel, une émulation se produisit; le plaisir du spectacle devint une des séductions de la vie; tous s empressèrent, auteurs, acteurs et spectateurs, pour le triomphe de l'art dramatique. De ce grand débat, où les parties en cause plaidaient toutes la même thèse, Timoneda fut à la fois le greffier et le juge; en imprimant avec un égal empressement ses pièces et celles d autrui, il en a dressé pour la postérité les procès- verbaux authentiques.

Car voici bien un cas étrange, celui d'un auteur qui s'efface devant d'autres auteurs, celui d un dramaturge qui publie les œuvres de ses rivaux de préférence à celles qu'il aurait pu composer! En i566, il édita les trois « Comédies de l'illustre poète et divertissant acteur Alonso de la Vega » ; peut-être avaientelles été publiées une première fois à Séville'-. En 156", il fit imprimer a Les quatre comédies et les deux dialogues bucoliques de l'excellent poète et divertissant acteur Lope de Rueda », auxquels il joignit la même année un recueil intitulé El Deleiloso, qui est une collection de pasos ou intermèdes ; et, trois années plus tard, ces deux volumes consacrés à la mémoire de Rueda furent suivis d'un troisième, le a Répertoire des acteurs » — Registro de représentantes , — qui est le complément des premiers. Prenons garde que Timoneda, en assumant l'entreprise de ces diverses publications, n'a pas entendu se restreindre au rôle purement commercial d'un éditeur. Il a

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