‹ L'art dramatique à ValenciaChapitre 66 sur 343 · I. B. A. E., II · texte numérisé non relu

I. B. A. E., II

lo/i l'art dramatique a valencia.

l'Arioste, l'astrologue est uniquement un fourbe, un brigand, puni comme tel. Chez Timoneda, le rôle ne se tient pas : Pasquin est d'abord présenté, notamment par son valet, comme un imposteur, comme un maître chanteur; et cependant c'est lui qui fait en somme le bonheur de tout le monde, en rendant à Garmelia un père dans la personne de Lupercio et un fiancé dans la personne de Taucio*. Cette contradiction révèle l'effort, — d'ailleurs malheureux, — qui a été tenté pour adapter le personnage à sa destination nouvelle.

Il y a dans La Carmelia autre chose encore que l'intrigue romanesque et l'intervention du nécromancien , il y a un paso de comedia qui se développe capricieusement en marge de la pièce. L infortuné Cornalla de Pliego qui en est le héros, a une proche parenté avec Martin de Villalba qui, dans El Deleifoso, de Lope de Rueda, fait la joie de la troisième saynète, celle que la postérité connaît sous le titre de « Cornard et Content ». Ces deux époux, Cornalla et Martin, se complaisent dans leur infortune conjugale. L'un et l'autre, ils sont victimes non seulement de leur épouse, mais d'un complice goguenard , par les soins duquel des souffrances physiques s'ajoutent à leur misère morale. Chez Timoneda, Cornalla, avisé par sa femme qu'elle a un rendez-vous coupable, s'y rend sous des vêtements féminins, et le damoiseau le rosse d'importance, en s'indignant que l'épouse infidèle se soit rendue à cette entrevue qui lui avait été proposée seulement pour l'éprouver. Chez Rueda, Martin de Villalba est condamné au jeûne pendant la durée d'une neuvaine que sa femme, à l'instigation de son tourtereau, entreprend sous prétexte de recouvrer la santé. De part et d'autre, le sujet et les procédés concordent; si les épisodes varient, 1 inspiration est la même.

En résumé, La Carmelia se distingue par sa complexité. Elle paraît imitée, au fond, d'un original castillan; elle a pris à l'Arioste l'idée et le personnage du nécromancien ; elle s'ac-

I. « El senor doctor vaya delante, que, pues tanto bien nos ha ce. raznn es que sea salisfecho. »

compagne d'un paso, qui coïncide avec un paso de Lope de Rueda. Comment établir que le mérite d'avoir tenté avec ces matériaux une construction d'ensemble appartient à Timoneda? Comment prouver qu'il n'a point reçu d'un ami, d'un Lope de Rueda ou d'un Alonso de la Vega, la pièce dans l'état même où il nous l'a transmise? Il n'y a point là-dessus d'autre garantie que sa propre parole. Mais il convient de s'en rapporter à une loyauté dont il a donné d'autres preuves. Réfléchissons que, si l'envie lui en était venue, il aurait pu imprimer sous sa signature le théâtre entier de Lope de Rueda et celui d'Alonso de la Vega. S il ne s'est pas, en cette occasion qui aurait été d une bien autre conséquence, paré des plumes du paon, il n'y a pas lieu de soupçonner que dans le même recueil, ori il se ravale publiquement par deux fois à l'ofïîce de traducteur, il se soit, au troisième coup, haussé sans titre à la dignité d' « auteur ». Laissons-lui le mérite d avoir fondu des œuvres dont deux au moins ne lui appartenaient pas.

La Turiana a beau être composée de deux parties fort distinctes, l'une formée de saynètes comiques, l'autre de pièces plus importantes, les doutes qui s'élèvent sur son originalité n'en atteignent pas moins l'œuvre entière. Pour parler net, il n'y a même pas lieu de douter ; il faut affirmer résolument que la Turiana n'est pas de Timoneda, que ce titre, emprunté au fleuve valencien, nous cache, comme un masque, le visage véritable, et que, réunissant des morceaux dont la provenance reste inconnue, elle devrait être classée parmi les œuvres anonymes. Précisons un peu les termes du problème : si un certain nombre de pièces insérées dans la Turiana, par exemple la Paliana, la Trapacera et la Rosalina, paraissent, par le nom des personnages et l'allure de leur intrigue, révéler une origine italienne, il nous servirait cependant de peu de chose d'en avoir sous les yeux les premiers originaux. Car Timoneda, ici, n'a point même pris la peine de traduire en castillan des modèles étrangers ; il s'est emparé de traductions ou d'adaptations que d'autres avaient élaborées, et son rôle s'est borné à les faire

L ART DRAMATIOUE A VALENCIA,

imprimer. Il ne s'agit donc pas de retrouver ses sources, car il n'y a point eu de sources à proprement parler; il y a eu simplement des pièces, préparées par d'autres mains, venues aux siennes dans des conditions ignorées et dont il s'est fait l'éditeur. Si l'on s'étonne que des dramaturges se soient dépouillés en sa faveur, faisons réflexion qu'ils étaient vraisemblablement de pauvres hères, dont l'ambition littéraire se limitait à gagner leur subsistance, — que Timoneda, au contraire, avait des ressources suffisantes pour leur acheter leurs pièces, pour en payer l'impression, pour en répandre les exemplaires, et que d'ailleurs ils ne devaient attacher qu'une valeur relative à des comédies qu'ils avaient eux-mêmes pillées de différents côlé§.

U n'y a aucune hardiesse à dépouiller Timoneda de la propriété de la Turiana. Lui-même s'est expliqué là-dessus avec brièveté, mais clarté, au frontispice du livre et au frontispice de la plupart des pièces. Toutes ne sont pas de la même année : si le livre dans son ensemble, si la Filoména, la PciUana, la Aurélia portent la date de i564, par contre la Trapacera, la Rosalina, la Floriana sont attribuées à l'année i5C5, et cela prouve simplement que l'impression du livre s'est prolongée deux ans; mais, malgré cet intervalle, le procédé est partout le même. Le titre de l'ouvrage ne laisse pas de nous édifier : « Turiana, dans laquelle sont contenues diverses comédies et farces très élégantes et plaisantes, avec beaucoup d'intermèdes et de pasos agréables, — nouvellement publiées à cette heure par Jean Diamonte. » Manifestement, le Diamonte qui est ici nommé ne revendique pas pour lui le mérite de la composition ; cependant il ne s'explique pas avec netteté sur les circonstances de la publication. L'adverbe « nouvellement » — nuevamerile — signifie-t-il que les œuVres ont déjà été publiées une première fois, ou, au contraire, qu'elles sont à présent dans leur nouveauté.^ I^e titre propre à chacune dissipe cette équivoque. Voici, par exemple, celui de l'une d'elles : « Tragicomédie appelée Philomèle, nouvellement composée. Elle est tr<ès. agréa b)e 'et plaisante. Les personnages sont les suivants...

Publiée — sacada a hiz — par Jean Diamonte. » Ce libellé indique qu'il y a eu dans l'élaboration de la pièce deux moments tout à fait distincts : la composition et la publication. De la composition, nous savons seulement qu'elle remonte à une date peu éloignée, mais l'auteur à qui le mérite en revient n'est ni nommé ni indiqué. Quant à la publication elle a été faite par Jean Diamonte, et il est aisé sous cette anagramme de reconnaître notre Timoneda. La modestie inusitée avec laquelle il se dissimule sous ce nom de fortune correspond à la modestie de la tâche qu'il avait assumée. Lui qui s'empressait de paraître, d'étaler sa curieuse et vivante personnalité, le voilà qui se fait mystérieux, secret, timide et ignoré! Ce n'est pas son caractère qui avait changé, c'est simplement qu'il ne se sentait pas le droit de se mettre en avant. Relisez les titres, les introilos, ou prologues, qui ouvrent les diverses pièces de la Turiana : « éditeur » — sacar a hiz, — tel est le seul titre qu'il s'attribue, tel est aussi le seul titre que la postérité puisse en cette occasion lui reconnaître.

Si la Turiana devait lui être attribuée en toute propriété, ce serait je ne dis pas la seule publication, mais le seul livre, la seule œuvre de longue haleine dont le mérite lui appartiendrait tout entier. Laissons de côté quelques feuilles volantes, quelques manuels de connaissances utiles sur lesquelles il serait inutile et malaisé de discuter. Ses recueils de contes, ses Très Comedias, ses Ternarios sacramentales appartiennent tous à ce genre indécis qui reste à mi-distance entre le plagiat et l'originalité. D'ordinaire, il lui fallait des béquilles pour cheminer ; ne croyons pas que pour une fois il se soit hasardé à marcher seul. La Turiana a été préparée selon les procédés ordinaires de Timoneda. Vulgarisateur de profession, grand fournisseur des imprimeries valenciennes, entrepreneur de publications populaires, il a prétendu mettre à la portée de tous, sous la forme du livre, des pièces que ceux-là seuls connaissaient qui s'étaient trouvés sur le passage d une « troupe de campagne ». Son entreprise intéressait le marché de la librairie beaucoup plus que le progrès des bonnes lettres.

lOO L ART DRAMATIQUE A VALENCIA,

Quant aux caractères intrinsèques des pièces qu il a imprimées, il serait hasardeux d'en tirer des indications sur la personnalité de leur auteur véritable. Dans la comédie telle qu'on la pratiquait en Espagne vers le milieu du seizième siècle, les sujets, les personnages, et même la langue et le style avaient quelque chose de conventionnel. Dès le moment oii elle se constitua, elle eut aussitôt une tradition, dont le respect s imposa à la fantaisie des initiatives individuelles. Les publications parallèles de Lope de Rueda et d Alonso de la ^ ega, qui ont paru presque simultanément sous le nom de Timoneda, sont là pour attester cette similitude dans la forme, cette communauté dans l'inspiration. Bien habile qui pourrait démêler avec certitude la part propre à chacun. Il n'est rien de plus voisin des pasos de El Deleitoso que ceux publiés dans la Turiana ; sauf que ceux-là sont en prose et que ceux-ci sont en vers, les types, les plaisanteries, les thèmes sont identiques de part et d'autre; tout juste pouri-ait-on noter que chez Lope, dont la prose a d ailleurs été re visée par Timoneda, son éditeur, il y a je ne sais quoi de plus court, de plus net et de plus vigoureux que dans la manière un peu lâche du Valencien. Ces nuances ne sufTisenl pas à établir une certitude : il n'y a rien pourtant en dehors d'elles qui puisse nous éclairer.

La date exacte à laquelle chaque pièce de la Turiana a été composée reste inconnue, sauf en ce qui concerne la Comediu Aurélia. Celle-ci fut certainement représentée dans les premiers mois de Tannée i56o; elle fait allusion à une ligue que les ^ énitiens ont conclue avec le roi d'Espagne et à des succès qu'ils ont remportés en terre turque'. Or, une flotte de galères vénitiennes, sur lesquelles étaient des troupes de débarquement espagnoles, italiennes et allemandes, prit la mer, au début de loGo, sous le commandement du duc de Medinaceli et de Jean-André Doria. Elle s'empara d'abord de l'île de Djerba, près de la côte tunisienne, mais dès le mois de mars elle y subit de la part des Turcs, commandés par Pialé, une contre-attaque

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