I. Jornada (juinta, SGy
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victorieuse*. La Comedia Aurélia se place entre le moment où les premières nouvelles d'un succès arrivèrent à Valencia et celui où Ton connut la riposte triomphante des infidèles, c'està-dire, si on tient compte du délai nécessaire à la transmission, vers les mois de mars ou d'avril. Or, durant cette année i56o, Lope de Rueda séjourna longtemps à Valencia : c'est le temps de son mariage, c'est l'heure où les liens qui l'attachaient déjà à la métropole levantine se resserrèrent. Prenons garde de ne tirer de cette coïncidence aucune conclusion excessive. Constatons seulement que, à chaque carrefour où nous faisons halte à la suite de Timoneda, nous trouvons toujours Lope de Rueda déjà établi avant lui.
Pour avoir édité le Registro de représentantes ou tel autre recueil de Lope de Rueda, nous accordons à Timoneda notre reconnaissance, mais non pas notre admiration : celle-ci resterait réservée, s'il la mérite réellement, à l'auteur véritable du recueil. Est-il juste de faire honneur à Timoneda de la Turiana, si vraiment, comme tout l'indique, il n'a rien tenté de plus pour elle que pour les comédies de Lope de Rueda.^ Toute la différence, c'est que, dans un cas nous connaissons, dans l'autre nous ignorons le véritable auteur de ces œuvres.
Il serait injuste cependant de réduire le libraire valencien à un rôle purement passif. Quelque méfiance qu'il inspire, force nous est de reconnaître pour sien le volume des Très Comedias. Deux des pièces qu'il renferme sont traduites de Plante; nous n'avons pas de raisons de lui enlever le mérite, modeste d'ailleurs, de cette traduction. Quant à La Carmelia, si elle est formée de matériaux disparates, il est possible d'abord que
I . Cf. Lavisse et Rambaud, Histoire générale du quatrième siècle à nos jours, IV, 745. — Altamira, Historia de Espaha y de la civilisacion espanola, III, 73.
iGo l'art DRAMATIQCF a TALIÏXCIA.
Timoiieda en ait lui-même labriqué quelques-uns; ila eu, à tout le moins, le mérite de les mettre en œuvre. \ a-t-il là de quoi le dédommager des justes reprises qu'il a paru nécessaire d'opérer dans son bagage littéraire?
L'idée de traduire Plante en castillan n'était pas nouvelle, et les deux pièces sur lesquelles le choix de Timoneda a porté avaient connu en Italie et en Espagne une sorte de popularité. Dès 1487, V Amphitryon avait été représenté à Ferrare, et sans doute le succès récompensa-t-il cette tentative puisqu'elle fut renouvelée en i/iQi- A Florence, les Ménechmes furent joués, en 1A88, avec un prologue du Politien^ Du côté castillan, on s'appliqua pendant tout le seizième siècle à des traductions plus ou moins fidèles, d'un tour plus ou moins littéraire. Dès iSio, le médecin \illalobos publiait une version très soignée et très scrupuleuse d'Amphitryon, et, vers i525, Fernàn Ferez de Oliva s'essayait plus librement à la même tâche; une traduction mixte, puisqu'elle s'inspirait à la fois de Villalobos et de Ferez de Oliva, vit le jour à Tolède en i554. Des Ménechmes, au contraire, nous connaissons une seule interprétation, la Comedia de Planta intitulada Menecmos, imprimée à Anvers en lo^ôo, sans que le traducteur ait daigné se faire connaître. Feut-être était-elle déjà parvenue à ^ alencia au temps oij Timoneda s'appliquait à une entreprise analogue; le latiniste qu'il était n'avait point une science assez sûre pour mépriser les secours étrangers.
A-t-il voulu véritablement se mesurer avec le texte latin ? et son dessein a-t-il été de révéler Fiante à ses contemporains.^ (( Comédie traduite », déclai'e-t-il loyalement au frontispice de ses pièces, mais il ne nomme même pas dans le titre le modèle qu'il traduisait; tout juste le mentionne-t-il rapidement dans ses prologues"-. Son ambition, c était de faire rire les
1. Cf. Flaminî, // Cinquecento, dans Storia letteraria d'Ilalia, scrilla Ja unn Sociclà di Professori, 265-266.
2. « Pfdeseos fambien, Senoreè, alencion para oyr y ver representar la primera Coii;edia de Plauto, que es de Amphitrion, la quai ha traducido y puesto eu eslilo coniun y apacible nuestro Autor. « Introylo y Argumenlo. — « Nueslro
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honnêtes gens. Il a laissé voir au début d' « Amphitryon » de plus hautes visées : « Cette pièce vous fera connaître des pensées profondes et en particulier la vanité du culte que les païens rendaient à leurs dieux*. » Tout cela dans la bouffonnerie qu'on va lire.^ En vérité, Timoneda plaisante. Plante lui offrait des intrigues gaies, des personnages j)ittoresques ; il n'en demandait pas davantage, et le voilà qui, sans plus de cérémonie, s'empare de cette matière toute préparée, la façonne au goût du jour et, dûment rajeunie, la porte aussitôt à la scène. Il n'y avait pas de place là dedans pour cette fidélité littérale, dont les érudits sont seuls à se préoccuper. Il y fallait au contraire un juste sentiment des conditions nouvelles du théâtre et le don de rendre l'animation de la vie à des œuvres qui, après dix-huit siècles, pouvaient paraître mortes.
La fable d'Amphitryon et d'Alcmène, ou plutôt de la naissance d'Hercule, a beau être un de ces thèmes traditionnels sur lesquels l'imagination des hommes s'exerce presque indéfiniment, elle avait pris chez Plante une forme si particulière que force était à Timoneda, sous peine d'incohérence, d'adopter dans son ensemble l œuvre de son prédécesseur. Le sujet, les personnages se présentaient comme un bloc. Molière, après Timoneda, devait en faire l'expérience. Mais, sans modifier ni l'intrigue ni les figures, il y avait matière à des corrections de détail. Les événements et les acteurs n'ont pas changé de Plaute à Timoneda, et cependant l'esprit de la pièce valencienne est différent, il n'est pas jusqu'à la composition qui n'en soit mieux adaptée aux nécessités de la scène.
L' (( Amphitryon » latin avait des proportions trop amples pour la scène espagnole. L'impatience d'un public, peut-être encore plus fruste que celui dont les comiques de Rome se sont plaints si souvent, réclamait des spectacles courts ou, plus
Autor... hos hace saber como quiere, por daros placer y regozijo, représentai* una comedia dePlauto, llamada de los Menemnos. » Intvoijlo ij Argiimento.
I . « En ella (en la comedia de Amphitrion) veran muchos pasos graciosos, y sentencias graues, y especialmente la vanidad con que los gentiies adorauan sus dioses. n Jntroyto y Argumento.
lC)2 LAUT DRAMATIQUE A VALENCIA.
exactement, des spectacles variés, c'est-à-dire dont chaque partie fût assez brève pour laisser à d'autres exercices le temps de se produire. Ramener une pièce en cinq actes aux proportions d'une comédie qui atteint tout au plus la longueur habituelle à trois actes, c'était le premier devoir de Timoneda, et il est assez curieux d'observer à quels sacrifices il s'est résolu. Il a biffé, en premier lieu, les monologues complaisamment prodigués par Plante. Mercure, à l'acte premier (se. n), fournit chez celui-ci des explications dont le prologue avait déjà exposé l'essentiel; il insiste lourdement sur les événements prochains : (( Bientôt tout s'éclaircira... Au sujet d'Alcmène, j'aurais dû tout à l'heure vous dire... » Ce pâteux commentaire a entièrement disparu dans l'adaptation de Timoneda. Il en est de même, à l'acte II, du soliloque d'Alcmène, qui se plaçait au début de la scène seconde : trop lourde, trop terne cette méditation sur la brièveté des plaisirs et la noblesse d'un cœur intrépide ! L'acte III s'ouvrait dans l'original par un nouveau monologue; Jupiter, au lieu de Mercure, le débitait, mais l'objet en était toujours pareil; il s'agissait d'obliger les spectateurs à suivre, presque malgré eux, et à comprendre une intrigue déconcertante. Timoneda, moins précautionneux, a jeté du lest sans scrupule. Il s'est encore allégé, dans le même acte, du monoloo^ue de Mercure (se. iv) et, à l'acte IV, du monologue d'Amphitryon (se. i). La pièce court à son dénouement sans répit comme sans entraves.
Les récits font obstacle, non moins que les monologues, à la rapidité et à l'intérêt d'une intrigue. Peut-être ont-ils leur place marquée dans notre théâtre classique, qui, curieux des sentiments plutôt qne des faits, n'évoque ceux-ci que dans la mesure où ils affectent la psychologie des personnages. Mais chez un Piaule, chez un Timoneda.^ Il a fallu, pour que l'auteur latin s'y résignât, soit la tyrannie du modèle grec qu'il copiait, soit cette perpétuelle recherche de la clarté à laquelle son auditoire le condamnait. Le traducteur a pris ses aises; il n apas, à proprement parler, supprimé, il a transformé, mettant en œuvre sous la forme la plus vivante les narrations du texte latin. Seul
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le récit de la bataille oii les troupes thébaines, commandées par Amphitryon, ont remporté la victoire, a été biffé purement et simplement par Timoneda. Par contre, l'interminable prologue de Plaute est devenu, soigneusement abrégé, la scène première chez Timoneda : Jupiter et Mercure y exposent prestement leurs projets, et, comme ils ont déjà revêtu leur déguisement, comme ils donnent déjà à leur entreprise un commencement d'exécution, nous sommes dès les premiers mots transportés en pleine action.
Il n'était pas besoin d'un long récit de Plaute pour suggérer à Timoneda une plaisante invention ; quelques vers y suffisaient, tant il était empressé à frapper par des jeux de scène expressifs l'attention de son jjublic. Le Sosie latin, persuadé enfin que Mercure est un autre lui-même, constate entre eux une ressemblance parfaite : « Par Pollux! plus je l'examine, et plus je reconnais ma figure. Il me ressemble comme moi-même. Le pied, la jambe, la taille, les cheveux, les yeux, le nez, la bouche, les joues, le menton, la barbe, le cou, tout enfin*. )) Chez Timoneda, cette énumération ne se récite pas, elle se joue :
Sosie. — Tu dis vrai. Mais, de grâce, mesiu'ons-nous pour me tirer d'incertitude. Allonge un peu le bras. Coïncide- t-il avec le mien?
Mercure. — Exactement. Ils sont aussi longs l'un que l'autre.
Sosie. — Allonge l'autre maintenant. S'adapte-t-il exactement?
Mercure. — Comme une bague à un doigt.
Sosie. — Mettons-nous dos à dos. Allonge les deux bras contre les miens. Sont-ils égaux?
Mercure. — On n'a jamais vu égalité plus parfaite'.
1. Certe edepol, quom illum contemplo, et forniam cognosco meani,
tam consimili' est atque ego.
Sura, pes, statura, tonsus, oculi, nasum, vel labra,
Malae, mentum, barba, collum : totus! quid verbis opu'st? (I, i).
2. Sos. — La verdad dizes : pero haznie tamafïo plazer que nos midamos por sacarme de sospechas; alarga ese brazo : viene bien?
Merc. — Justo; tan largo el uno como el otro.
Sos. — Alarga essotro : viene justo?
Mei\c. — Viene como anillo en dedo.
Sos. — Bueluete de espaldas; alarga entrambos brazos : como vienen?
Merc. — No liay cosa mas igual.
[Scena segiinda, 25.)
lG4 LART DRAMATIQUE A TALENCIA.
La scène continue. Les deux acolytes mesurent leurs pieds après leurs bras. Combien plus vivante, combien plus significative 1 invention de Timoneda que les détails accumulés par Plante! L' « Amphitryon » valencien commence peut-être avec moins d'ampleur, mais à coup sûi- avec plus de rapidité, avec plus de décision que l'original latin.
A chaque personnage de Plante correspond un personnage de Timoneda. Alcmène seule a été quelque peu sacrifiée. Elle avait chez Piaule la dignité, la chasteté résolue d'une matrone romaine; Molière devait lui donner plus tard les séductions d'une jeune femme amoureuse. Sous la plume de Timoneda, les traits dont elle est dessinée ne représentent ni l'un ni l'autre type; en réduisant beaucoup, en fondant en une les deux scènes par lesquelles Plaute avait ouvert le second acte, Timoneda ôtait à 1 inconsciente victime du dieu paillard la seule occasion qu'elle eût de se faire connaître; c'est une pâle figure, sans relief et sans intérêt. Cette diminution que l'un des acteurs subissait est compensée par limportance accrue du personnage de Sosie. Il devient le roi de la pièce, et les additions que Timoneda s'est permises' concourent toutes à lui donner plus de relief. Non qu'il se révèle comme un caractère très varié : la gaieté est toute sa philosophie, une gaieté qui coule drue et intarissable, et qui prend une pénétrante saveur au contact de la réalité la plus vulgaire. Or, si l'intrigue et les masques n'avaient pas changé de Plaute à Timoneda, les mœurs, au contraire, s'étaient transformées au point que, pour rester intelligible à un public d'ignorants, le traducteur devait substituer aux peintures et aux allusions de Plaute des tableaux pris sur le vif en pleine Valencia du seizième siècle. Cette substitution d une civilisation à une autre, cette invasion de l'Espagne moderne dans la Uome antique, c'est dans le rôle de Sosie que. nous la noterons surtout.
Affublé du surnom de Tardio à cause de sa lenteur, « Sosie Lambin » promène d'un bout à l'autre de la pièce son humeur