I. Notamment scènes ix et x, à la fin de la pièce
LE THEATRE POPULAIRE. l65
enjouée, son esprit prompt à la riposte, son Idou sens à peine caché sous des apparences un peu niaises. Il sait les proverbes de son pays, et cette nuit interminable qui favorise l'adultère de Jupiter évoque pour lui les nuits fameuses de Tolède. Né en terre valencienne, il se révèle très friand d'olives et grand mangeur de riz. Au moment où Jupiter, sous les traits d'Amphitryon, achèterait à un haut prix le concours de ce pauvre diable de valet, celui-ci ne réclame pas d'autre salaire à ses services qu'une casserole de riz — una caçiiela de arroz ■ — un plat de ce riz de la Albufera, aromatisé de piment et de safran, mêlé de volaille et de poisson, et savamment cuit en plein air sur un feu de bois, conformément aux préceptes les plus rigoureux de la cuisine valencienne'. Cette fidélité à son maître, cette allégresse chevillée au fond de l'âme, cette sagesse qui se tient au ras du sol, c'est Sosie Lambin, mais c'est aussi Sancho Panza. Le valet de Plante, sous la plume de Timoneda, annonce déjà l'inséparable compagnon de Don Quichotte, l'humble paysan d'Espagne dont la cervelle bouillonnait quelquefois comme celle de son maître, mais dont la raison, moins sensible aux mirages du soleil, calmait vite l'effervescence.
La comédie des « Ménechmes » se prêtait mieux que celle d'Amphitryon à être naturalisée espagnole, parce qu'elle n'était pas encombrée d'une mythologie périmée. Aussi Timoneda s'est-il senti à 1 aise, et comme il avait fait pour Amphitryon, mais avec plus de décision, il a abrégé et rajeuni. Le prologue est changé, les monologues disparaissent, des plaisanteries inédites jaillissent d'un dialogue plein de verve, et ce traitement, c'est exactement le même qu'avait déjà subi (( Amphitryon ». Mais voici qui est nouveau : dans « Les Ménechmes » deux personnages, d'ailleurs accessoires, disparaissent sans laisser de traces, et surtout l'anachronisme, déjà sensible dans « Amphitryon », s'étale ici sans borne comme sans pudeur. Lorsque Sosie disait à Jupiter : « Votre âme serait châtiée dans l'autre monde, si elle n'accomplissait pas le vœu qu'elle a fait », il tenait au dieu souverain du paganisme
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le langage d'un vrai chrétien. Mais ces contradictions ne se produisaient qu'accidentellement dans la première des pièces ; elles deviennent la règle dans la seconde.
Le catholicisme y est la religion de tous les personnages. Ménechme n'y est pas considéré comme fou, mais comme possédé du démon; les exorcismes rituels sont employés pour sa guérison, et il réclame lui-même la croix ou son emblème — la criiz o senal della^. Pourquoi, après tout, ne se montreraient-ils pas dévols à la mode de leur temps, s'ils ont sur tous les autres points la personnalité de Valenciens authentiques.^ Leur type et jusqu'à leur nom ont été copiés par Timoneda bien moins chez Plante que sur les modèles vivants qu'il observait autour de lui. Tandis que dans « La Célestine », qui doit fort peu de chose à l'antiquité, les noms des personnages ont une couleur antique, Calisto, Melibea, Parmeno, Sempronio, Sosia, Lucrecia, Centurio, ici, dans cette pièce qui se donne pour une traduction, presque tous les acteurs s'offrent à nous avec une étiquette valencienne; c'est chez micer Duarte que Ménechme va souper ; les esclaves s'appellent Talega et Tronchon, le médecin Averroys, la courtisane Dorotea. liCurs conversations constituent une chronique valencienne, et nous y saisissons jusque dans les plus vulgaires épisodes l'inflnence exercée par la littérature de Castille. Le roman du Lazarillo de Tormes avait paru en i554 en trois endroits différents : Burgos, Anvers, Alcalâ. Dès le moment où (( les Ménechmes ï) furent représentés, c'est-à-dire vers i558 ou 1557, il était assez connu à Valencia pour inspirer Timoneda dans la silhouette qu'il a tracée d'un personnage. Il s'agit du valet du médecin Averroys ; l'auteur l'a baptisé Lazarillo et ce nom est déjà une indication, mais pour que la parenté ne laisse aucun doute, Timoneda a précisé : « C'est le plus déluré gamin du monde, et il est frère de Lazarille de Tormes, celui qui a eu trois cent cinquante maîtres"^. » Cet