Ibid
i68 l'art dramatique a vale.ncia.
combinant à dose variable des traditions archaïques et une inspiration toute nouvelle ! « La Célestine )) avait déjà mis en scène deux valets qui procédaient, au moins en partie, de la Rome du second siècle avant Jésus-Christ: mais, chez Timoneda, la filiation qui relie le simple espagnol à l'esclave antique est évidente; elle est avouée comme un titre de gloire. Le traducteur lui-même l'a indiquée en toutes lettres. Dans « Les Ménechmes », au début de la scène v, se trouve la liste des personnages qui y tiendront un rôle : « Ménechmc, célibataire; Tronchon, simple, son esclave. » Rien de plus suggestif que cette équivalence. En traduisant « Les Ménechmes )), en les habillant d'un vêtement à la moderne, Timoneda a su voir clair dans cette besogne qu il ne faisait pas en manœuvre, mais en écrivain.
De ce simple, dont il établissait l'état civil avec tant de précision, Timoneda a fait un heureux usage. La Comedia Carmelia tire presque tout son charme de la bonhomie naïve, de l'intarissable bavardage, de la simplicité cordiale que Cornalla de Pliego y répand à profusion. Il n'y a pas lieu de revenir longuement sur cette pièce dont on a vu l'économie dans l'analyse critique qui en a été tentée. Il suffira d'ajouter que, si elle présente des maladresses dans la composition, si les éléments divers n'en sont pas fortement soudés entre eux, la faute en est principalement dans la part prépondérante concédée au personnage du simple. Timoneda avait compris que cette figure plaisait ; il se sentait capable de lui donner et la saveur et le relief et la couleur; il s'est donc complu à la laisser longuement sous nos yeux, au risque de s'égarer parfois dans des plaisanteries inconvenantes, au risque de faire tort à l'intrigue romanesque de la pièce et même à ce personnage du nécromancien auquel la recommandation de l'Arioste ne suffisait pas à donner le pas sur le simple. Aussi avec quelle audace tranquille, sûr de la complicité de son auteur et de son public, notre Cornalla s'épanouit, se cambre, piaffe et s'ébroue, ramenant à lui tous les regards, domptant les personnages rivaux, conquérant les sympathies, et, avec
cela, tranquille, modeste, pacifique, comme s'il ne vivait pas dans notre tumultueuse planète, mais dans les solitudes de la lune, dont le croissant à la double corne semble le symbole de son infortune. Brave homme, et si candidement comique! Il a la probité du paysan de Castille, la loquacité d'un cultivateur de la luierta, la malice un peu grosse de l'esclave antique. En vain, un interlocuteur lui objecte-t-il qu'il ne répond pas à la question posée \ et, en effet, presque toutes ses interventions constituent autant de hors-d'œuvre. Ses propos coulent, intarissables comme sa verve.
Or, s'il parle beaucoup, cela n'empêche pas qu'il ne parle bien, et c'est un trait qu'il a en commun avec tous les personnages des (( Trois Comédies ». Le style, d'un bout à l'autre du recueil, surprend et séduit par ses excellentes qualités. Ici nulle contestation possible; l'honneur en revient au seul Timoneda. Expliquons-nous sur cet éloge : ce style lumineux, qui, indépendamment des faits ou des sentiments qu'il énonce, garde assez de valeur pour avoir son mérite propre, n'a pourtant rien d'artistique ou de savant. Le pédantisme s'y trahit à peine en deux passages de La Carmelia, où l'héroïne de la pièce, séparée de son fiancé Taucio par les parents de celui-ci, condamne leur cruauté en la comparant à celle de Néron et exalte sa propre fidélité en l'assimilant à celle de Pénélope"^. Cette invraisemblance n'a rien de choquant pour qui a lu « La Célestine », où les exemples pris à l'histoire ou à la mythologie, les citations d'auteurs anciens ou des Pères de l'Eglise se retrouvent à chaque instant, jusque sur les lèvres d'un palefrenier ou d'une entremetteuse. Mais il est piquant de constater que celle des trois comédies où l'antiquité se montre à contretemps est précisément la seule qui ne soit pas traduite d'un original ancien, et cette circonstance confirme l'opinion que La Carmelia, dans son fond, a été empruntée à un original inconnu, dont la manière, au moins sur ce point, différait de
1. Scena fercera, 124 : « Todo quanto nos ha dicho no conviene con lo preguntado. «