La Paliuna, prologue
« Sentenciosa no lo es, mas niuy graciosa de quantas ver esperays, por qu'es la principal cosa de que mas os agradays...
pues dize el comun vulgar :
vamos a ver vna obra para reyr y holgar. »
l82 LART DRAMATIQUE A VALENCIA.
Modeste dans ses ambitions, la farce choisit ses sujets et ses personnages parmi les plus vulgaires. Les rois et les princes, les Pandion et les Térée, les Procné et les Pliilomèle ne fréquentent pas chez elle. Dans la Trapaçera, Rodrigo est charretier, Facio est laboureur; dans la Rosaliiia, Antonio Pomar et Leandro Pisano se présentent comme d'humbles commerçants. Ce monde de petites gens est en harmonie avec la trivialité de l'intrigue. Leurs actions ne visent ni à l'héroïsme ni à une barbarie surhumaine. Elles ne manqueront cependant ni d'imprévu, ni d'invraisemblance, car la farce prétend piquer la curiosité de son auditoire. La Paliana porte à la scène un père qui, sur les conseils d'un nécromancien, abandonne dans une forêt un enfant à peine né et le retrouve longtemps après, au moment où il fait la cour à une femme qui n'est autre que sa propre mère. Dans la Trapaçera. qui est à coup sûr le chef-d'œuvre de la Tiiriana, nous voyons une entremetteuse ménager chez elle un rendez-vous entre Licea et Flavio; le père de Licea possède la maison de l'entremetteuse, et il décide d en expulser celle-ci ; or, l'expulsion se produit au moment où Licea et Flavio prennent dans l'appartement des ébats interdits ; Flavio se cache dans un cuvier, dont le propriétaire se saisit comme d'un gage, et c'est à grand'peine que Flavio s'en évadera pour devenir, après de loyales explications (si du moins nous devinons juste, car les derniers feuillets de l'œuvre sont perdus), 1 époux légitime de l'impudique Licea.
Le style et surtout la versification présentent, en passant de la tragi-comédie à la farce, une dégradation analogue à celle qu'on vient de noter dans les personnages et les intrigues. L'auteur ou les auteurs de la Turiana avaient à leur disposition, pour rimer leurs pièces, deux sortes de strophes. A vrai dire, l'une et l'autre de ces strophes étaient des rjuintillas, c'est-à-dire qu'elles étaient formées de cinq vers octosyllabes, mais l'ordre des rimes et la soudure d'une strophe à l'autre variaient selon le cas. Or. ces variations étaient déterminées non par un caprice de 1 auteur, mais par la nature de la pièce. Dans les
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œuvres d'inspiration sérieuse, les strophes étaient juxtaposées deux par deux sans que rien s'interposât entre elles; elles formaient ainsi des (lécimas, et les rimes se succédaient invariablement selon la formule abaab — cdccd. Peu importait la longueur de la pièce; qu'il s'agît d un paso ou d'une tragi-comédie, du moment qu'elle visait plus haut que l'habituelle vulgarité, ce système de versification lui était appliqué d'office, et nous le retrouvons aussi bien dans « Philomèle » que dans la saynète allégorique u La Raison, la Renommée et le Temps )). Les farces, au contraire, et les saynètes burlesques, tout en usant de la (/(linlilla^ en disposent les rimes différemment (abbaa), et surtout elles réunissent l'une à l'autre les quintillas au moyen d'un vers qaehrado, ou petit vers, de quatre syllabes, ^oici, par exemple, le début de la Rosalina :
Leandro. Micer Antonio Pumar, A
quanto liempo ha que ténia tî
cles.seado aqueste dia li
para poderos liablar ! A
No tiene quento ni par A
el con lento c
que dentro mi aima sienlo, C
aunque despues que n'os vi D
han va pasado por mi l)
cien mil anos de tormento ; C
pense con mi casamiento G
ser guarido... e
Ce vers quehrado, inséré entre chaque strophe, n'a point de valeur propre. Il se rattache, par le sens et par la rime, à la strophe dont il est suivi. Il est une sorte d'éclaireur détaché en avant-garde. Mais il serait faux de dire qu'il s incorpore à la quintilla au point que celle-ci, passant de cinq à six vers, se transforme en une strophe nouvelle, car dans ce cas, étant donné que le premier vers de la farce n'est pas un cjuebrado, celle-ci s'ouvrirait par une strophe différente de toutes celles
I. Il arrive que dans les prologues, par exemple dans celui de la Paliana, la strophe soit seulement de quatre vers, plus un r/nebrado.
i84 l'art dramatique a valencia.
qui vont suivre, et ce serait une bizarrerie sans exemple comme sans explication. En réalité, le rjuehrado ne modifie pas la nature du rythme: il a la valeur d un simple trait d union. Le style prend, grâce à lui, une allure plus légère, un tour plus rapide, et il devient ainsi plus apte à l'expression des sentiments ou des idées comiques. La distinction que la Turiana a établie entre les deux sortes de qainfillas, selon l'ordre des rimes et l'emploi du quehrado, s'explique donc par l'usage auquel on les réservait.
On voit que par leur objet, par le fond et par la forme, tragi-comédie et farce s'opposent l'une et l'autre. Il reste à indiquer la place que la « comédie » occupait. Timoneda a insisté lui-même sur la nécessité de ne la confondre avec aucune autre catégorie, a Ce n'est pas une farce, a-t-il écrit dans le prologue de la Aurélia, c'est bien une comédie*. » En fait, cette comédie reste à mi-distance entre la tragi-comédie et la farce. Elle tient de la farce d'abord par la versification, qui admet l'emploi du vers rjuehrado, en second lieu par la nature de l'inspiration, qui est familière et badine, exclusive des situations pathétiques et puisée dans les milieux populaires. Elle tient de la tragi-comédie à la fois par l'intention avouée de corriger les hommes et par les subdivisions entre lesquelles l'intrigue se partage. Précisons un peu ce dernier point : la farce, parce qu'elle s'avance au petit bonheur de l'inspiration, ne se ménage pas sur son parcours des relais préparés d avance ; il y a des personnages qui entrent en scène, il y en a d autres qui leur cèdent la place, mais ce va-et-vient ne donne lieu dans le texte à aucune indication, il n'imposait aux acteurs aucun arrêt en cours de représentation. Prenez, au contraire, « Philomèle » : elle est partagée en sept scènes, et sans doute, les étages ont beau être marqués, l'architecture de cette construction dramatique reste bizarre et ruineuse. Mais enfin l'ordre qu'on a tenté d'y mettre se manifeste sous une forme matérielle. Il en est de même de la comédie Aurélia, qui est fort correctement or