CHAPITRE IV
Le théâtre religieux dans la seconde moitié du seizième siècle.
Influence de rarchevèque D. Juan de Ribcra.
I. Histoire e' inventaire du t/iéntre religieujc de Timoneda. — Comnienl le
théâtre religieux de Timoneda servait les desseins de l'archevêque. — Que les autos sacramentales, saut' deux, ne sont pas l'œuvre de Timoneda. — Les deux autos originaux : El Castillo de Eniaùs et La Iglesia. — ■ Comparaison de trois autos de Timoneda avec leurs modèles. — Los Desposorios de Cristo : dans quel sens Timoneda les a amendés. — Antériorité des pièces présentées comme étant les modèles de Timoneda.
II. Importance des autos sacramentales de Timoneda. — Timoneda, en remaniant les pièces dont il s'inspirait, les a rendues plus édifiantes, — mieux appropriées à un auditoire populaire, — plus aisément jouables. — Place qu'elles occupent dans l'histoire du théâtre à Valencia : circonstances et dates des représentations, — la concurrence entre les mystères indigènes et les autos venus de Caslille, — la lutte du castillan contre le valencien.
III. Jaime Ferrun (i5i7-i5g.5). — Le personnage. — \JAuto de Gain tj AbeL — Où et quand il a été représenté. — Comparaison avec la Victoria de Cliristo, de Palau. — Analyse de VAuto. — Vérité psychologique. — Précision et délicatesse. — Ce qu'il est advenu, après Ferruz, de Vauto sacratnenf<d h Valencia.
Le théâtre religieux avait précédé à Valencia le théâtre laïque, mais il avait payé la rançon de cette précocité en renonçant pour longtemps à étendre et à varier son domaine. Ni les représentations sacrées ni les œuvres représentées n'étaient nombreuses vers le milieu du seizième siècle , en dehors de la solennité annuelle de la Fête-Dieu et des mystères qui, avec des changements de détail dont nous avons noté les principaux , se transmettaient fidèlement de génération en génération. Un jour arriva cependant où ce cadre trop étroit fut brisé, mais le changement qui se produisit n'eut point pour objet de satisfaire chez le peuple des goûts plus raffinés ou une curiosité nouvelle.
Les Spectateurs se contentaient du spectacle dont leurs pères s'étaient accommodés. En fait, le théâtre religieux d'un modèle nouveau qui s'est développé à Valencia aux environs de iS-yo a été imposé aux Valenciens par la volonté inflexible d'un homme qui, pour être étranger au pays, n'en renouvela pas moins de fond en comble l'aspect de la cité et du royaume. L archevêque D. Juan de Ribera prit possession du siège archiépiscopal en iSGg; il arrivait de Badajoz, dont il avait régi l'évêché dès 1 âge de trente ans *, mais il était né à Séville, et il y avait observé l'essor du théâtre religieux qui, dans la patrie de Lope de Rueda, avait échappé à la tradition des mystères pour s'essayer à des œuvres plus personnelles'^. Il en retint surtout que les jeux des histrions étaient capables de servir à la propagande. Or, les vastes desseins qu'il nourrissait à son entrée dans Valencia l'obligeaient à se prévaloir de tous les moyens : après l'épiscopat deTomas de A illanueva(i54;i-i555) qui, par les tendres élans de sa dévotion, avait touché le cœur de ses diocésains, il voulait, quant à lui, mater leur raison et, à force d'autorité, établir partout l'empire de la religion. Entre son grand prédécesseur et lui-même plusieurs archevêques n'avaient fait que traverser \alencia : un effort était nécessaire pour remettre les choses en leur point, pour engager contre tous les infidèles une action décisive. Le théâtre, dans cette croisade, lui fournissait une arme ; il n'eut'garde de la dédaigner.
H lui fallait un auxiliaire capable de léaliser sur la scène le projet qu'il avait conçu. Or, nous savons déjà qu'il y avait à Valencia vers ce temps- là un homme singulier, prêt à toutes
1. Cf. Vida (tel Vénérable s ieruo de Dios Don Juan de Ribera, Palriarcha de Antioquid y Arzobispo de Valencia, por el P. Francisco Escrivâ, Valencia, 1612. — Le P. Escrivâ, qui était jésuite, fut le confesseur et le familier de l'archevêque. Il a été la source principale pour tous les biographes ultérieurs.
2. Sânchez \v\onA, Anales del tealro en Serilla, Sevilla, 1898, 8 sq.
les besognes de l'esprit pour peu qu il en espérât quelque bénéfice. Jean de Timoneda s offrit à catéchiser ses compatriotes par le théâtre avec le même empressement qu'il avait déjà montré pour les initier à la mode des romances ou à celle des contes italiens. Il se mit à l'ouvrage très peu de temps après le moment où 1 aichevêque s'installa à \ alencia, et, au bout de six années, il publia en 1570 deux volumes, dans chacun desquels il avait réuni trois pièces représentées par ses soins et auxquels il donna le titre de Temarios sacramenfales.
Que l'initiative de ces spectacles et de ces livres remontât à D. Juan de Ribera, on n'en saurait douter dès que l'on a un peu pratiqué les œuvres de Timoneda et l'histoire de Yalencia à cette époque. La première preuve en éclate dès le frontispice de chacun des Ternarios. Ils sont l'un et l'autre dédiés à l'archevêque, et il ne s'agit pas d'une dédicace banale, bonne surtout à provoquer des générosités, mais d'un appel direct et pressant qui atteste entre Fauteur et son garant une sorte de collaboration. Au début de plusieurs pièces, le patronage du prélat, qui s'étendait déjà sur l'ensemble de la publication, est à nouveau invoqué avec une insistance exceptionnelle ; Timoneda va dans une occasion jusqu'à écrire pour la même composition deux intro'itos, ou prologues, l'un destiné au peuple, l'autre à l'archevêque, et il ne cache pas que de ces deux éléments qui forment son public, il a recherché de préférence les suffrages de celui qui, pour être représenté par un seul individu, n'en était pas moins le plus important. Il s adresse à D. Juan de Ribera : « Un spectacle, écrit-il au début de La Oveja perdida, humblement soumis à votre savante critique, va être représenté sous vos yeux^. )) — Lorsqu'il ne le met pas en cause directement, il s'arrange pour faire comjîrendre qu'il travaille moins pour son compte que par ordre supérieur. Le jeu de mot prévu sur le nom de l'archevêque et la vallée ou ribera du Turia, Timoneda l'a répété sans discrétion, comme pour rendre partout présente la personne de son protecteur.