I. B. A. E., LVIII
LE THEATRE POPULAIRE. 1q3
Dès le début du premier Ternario, Melchior Ilorta, dans un sonnet liminaire, n avait pas résisté à la tentation :
Turia herniosa, clara y chrystalina , por quien tan Fertil es lu gran rihera,
et Timoneda, quelle que soit la langue dont il use, multiplie ces allusions faciles :
Valencia nioll placentera
le has de mostrar en tes coses,
puix tens de les abundoses
fertil y alegre riberu
de Hors y virluts precioses '.
D. Juan de Ribera, archevêque de Valencia et patriarche d'Anlioche : Timoneda a voulu qu'aux yeux de la postérité connue à ceux de ses contemporains son théâtre religieux participât de la gloire de ce nom et de ces titres.
Il y a eu entre ce prince de l'Eglise et ce libraire besogneux plus et mieux qu'une collaboration de façade. Timoneda n'a point seulement servi les intérêts généraux de la religion, il a encore travaillé à divulguer les desseins de D. Juan de Ribera, il a préparé la réalisation des projets qui lui tenaient le plus à cœur. Les Ternarios présentent ce trait commun que les six œuvres qu ils réuiussent sont toutes des aulos sacramentelles, c'est-à-dire d'une jjart qu'elles ont été représentées le jour de la Fête-Dieu, d'autre part que le sujet a un rapport étroit avec le culte du Saint-Sacrement. Or, ce caractère « sacramentel » était une nouveauté à \alencia. Les mystères traditionnels, à chaque Fête-Dieu, mettaient en scène des épisodes de l'Ancien ou du Nouveau Testament, mais ne constituaient à aucun degré un enseignement oii les auditeurs pussent retrouver, en ce qui concerne l'eucharistie, les vérités de la foi. Maintenant, au contraire, l'objet principal du théâtre religieux tel que Timoneda 1 instaura à \ alencia, c'était d'exposer avec précision, sous une
I. Aurlo (le la [glenid. — L'édition de iSyS imprime au premier vers [jhienlfi-ii.
IQ^ L ART DRAMATÎQUr: \ VALENCIA.
forme aussi animée que possible, mais sans éviter toujours les dissertations didactiques, les connaissances que le redoutable mystère, qui est à la base de la religion chrétienne, suppose de la part des fidèles.
Là-dessus, ne doit -on pas relever un rapport entre cette prédication faite du haut de la scène et l'apostolat que D. Juan de Uibera exerça? Au frontispice d'une comedia dans laquelle Aguilar devait, aux environs de i6i5, représenter la vie du prélat, ou voit un dessin qui représente un calice surmonté d'une patène. Ce double symbole de l'eucharistie résumait à merveille les tendances de celui qui venait alors de mourir. Son existence entière s'était dépensée à combattre pour le triomphe du Saint-Sacrement et à établir la prospérité de la religion sur les assises du culte eucharistique. La grande pensée de son règne (car il eut à \ alencia les pouvoirs d'un souverain véritable), c'avait été la construction d'un temple et l'organisation d'un collège sacerdotal^ destinés à rendre au Saint- Sacrement, de nuit et de jour, des honneurs exceptionnels. Le 3o octobre i586, il posa la première pierre de l'édifice qui devait être le « Collège de Corpus Christi » et qui, sous le nom plus familier de « Collège du Patriarche », perpétue jusqu'à nos jours la mémoire de son fondateur. Mais pour préparer cette entreprise colossale, pour payer les travaux, pour assurer l'avenir de la fondation, de longues démarches avaient été nécessaires dont les premières remontent au temps même oii par les soins de Timoneda les Valenciens étaient invités à se vouer au service de l'eucharistie. "Entre les autos sacrameiitales de Timoneda, les premiers qui aient été élaborés à Valencia, et les conceptions de D. Juan de Ribera, il y a eu dès iSGg une concordance trop manifeste pour être fortuite.
Il ne faudrait pas croire pour cela que Timoneda a été engagé par son auguste protecteur dans une voie qu'il ne connaissait pas. Lope de Rueda et Alonso de V'ega avaient passé
1 . Constitnciones de la capilla del colegio y seminario de Corpus Christi . En Valoncia, por Pedro-Patricio Mey, lOoo. (B. N. P. — 01. 894.)
LE THEATRE POPULAIRE. IqS
par Valencia avant que D. Juan de Ribera y résidât. Or, antérieurement à leur séjour aux rives du Turia, ils avaient représenté l'un et l'autre, ils avaient composé peut-être des autos sacrameuldles^ . Il est donc certain que, par eux. Timoneda a eu de bonne bcure connaissance de la tormc nouvelle que le liiéàlre religieux avait prise dans d'autres cités. Mais l'occasion semble lui avoir manque d'imiter dans sa petite patrie l'initiative de ses amis. Un prélat novateur et zélé allait en iSGq kii fournir cette occasion. Gardons-nous d'en conclure qu'il ait appris au dramaturge rien que celui-ci ignorât. Le type de y auto sacramental axa'ii probablement pénétré à \alencia avant la tentative inspirée par l'arcbevéque et réalisée par Timoneda; mais jusque-là il y avait été considéré comme une curiosité exotique, dont l'utilité, en face des mystères indigènes, restait à démontrer. Le prélat et l'écrivain s'associèrent pour rendre celte utilité manifeste et pour acclimater le genre.
Timoneda allait-il offrir à ses auditeurs des autos qui fussent vraiment son oeuvre.^ Les circonstances l'incitaient à ne point s'embarrasser de scrupules qui, au surplus, ne l'avaient jamais gêné. Pour répondre au désir de l'archevêque, la première condition était de faire vite; la seconde, d'obtenir sur la scène un succès éclatant. Quel meilleur moyen pour cela que de s'approprier des (tutos déjà connus, et d'autant plus assurés d'un bon accueil qu ils avaient déjà subi ailleurs l'épreuve de la représentation? Quelques retouches, de rapides corrections donneront au reviseur le droit de mettre son nom au frontispice; elles ne le dispenseront pas de confesser son larcin. Et, en ell'et, Timoneda a loyalement écrit son aven, sinon dans le titre de l'ouvrage, du moins dans le faux-titre qui précède. Voici comment il nous a présenté son Auto de la Oveja perdida : (( Auto de la Brebis égarée, œuvre appelée Pastourelle, récemment composée, extraite de beaucoup d'évangiles..., et augmentée à nouveau par Jean de Timoneda. » Voyez encore ce