‹ L'art dramatique à ValenciaChapitre 79 sur 343 · I. Sancliez Arjona, oj). ri/., lo et i · texte numérisé non relu

I. Sancliez Arjona, oj). ri/., lo et i

196 L ART DRAMATiQLF. A VALÈXCÎA.

qu'il dit de son Aulo de la Fee : « Auto de la Foi, appelé sous un autre titre l'Ordonnance [sur la vente] du pain, récemment composé en 1 honneur du Très Saint Sacrement, et porté à son point de perfection par Jean de Timoneda. » Sans doute, CCS énoncés prêtent à quelque équivoque par le fait que l'auteur véritable n'y est pas nommé. Ils indiquent néanmoins que Timoneda revendique seulement les additions à « La Brebis égarée » et les perfectionnements à « La Foi », à l'exclusion de la composition proprement dite. Quatre des autos sacramentales, publiés dans les Teriiarios, portent dès leur première ligne une pareille déclaration, qui suffirait à nous mettre en défiance sur l'originalité de Timoneda.

Il V a mieux, et les restrictions de Timoneda révèlent de sa part encore plus de prudence que d'honnêteté. Car ces originaux qu'il a revus et corrigés, ces autos, qu'il a enrichis de « développements nouveaux » et « amenés à leur perfection », ce n'étaient point des œuvres impossibles à retrouver sous leur forme première ; c'étaient, au contraire, des œuvres assez répandues pour que de nombreuses copies en aient été faites et que, sans avoir été imprimées, elles soient parvenues jusqu'à la postérité. Le célèbre manuscrit de Madrid, connu sous le nom de (Indice de los autos viejos, que Léo Rouanet a si admirablement publié en 1901, et un manusciit consei'vé à l'Académie de l'Histoire de Madrid, contiennent trois des pièces qui ont donné occasion aux plagiats de Timoneda. Entendonsnous bien à ce sujet : autant il est assuré que les autos des recueils madrilènes et ceux de Timoneda ont une origine commune, autant il serait aventureux de soutenir que l'auteur valcncien a eu sous les yeux précisément le manuscrit qui nous est parvenu. Peut-être pourrait-on démontrer, au contraire, qu'en ce qui concerne La Oveja perdida, la version de Madrid et celle du Ternario remontent l'une et l'autre à un arché-type perdu qu'un copiste, d'une part, notre reviseur, d'autre part, ont altéré ou corrigé. Mais les nuances qui permettraient à un éditeur d'établir d'un texte à l'autre une filiation assurée n importent pas à notre dessein. Le fait capital,

LE TIIKATRE POPlLAIRr:. If)^

c'est que Timoneda a dérobé à autrui la matière et la forme de SCS pièces religieuses, et que les preuves du larcin sont encore entre nos mains.

11 Y a lieu cependant de faire exception pour deux des aidas de ïimoneda, celui du Custillo de Emaûs et celui de La Iglesia, qui ont été imprimés l'un et l'autre dans le premier Ternario. D une part, on n"a point retrouvé, jusqu'à présent, le modèle sur lequel le plagiaire aurait décalqué ses copies, et, d'autre part, Timoneda a levendiqué pour lui seul le méjite de ces compositions. « Fait par Jean de Timoneda », (( composé par Jean de Timoneda » : ainsi rédige-t-il le titre de chaque pièce, et la précision des tei'mes fel et compost ne permet aucun dcrute. Aussi bien y a-l-il. en dehors même des affirmations de l'intéressé, une raison de croire que l'auteur, cette fois, s'est mû librement à l'intérieur d'un domaine qui n'appartenait qu'à lui. Plusieurs scènes sont écrites en valencien ; or, s'il trouvait en Castillc ou aux mains d'auteurs castillans des œuvres susceptibles d'être pillées, il n'en trouvait certainement pas dans la production du terroir. A mettre les choses au pis, il a fallu qu'il se livrât à un travail de transcription, et, par là, son originalité trouvait une occasion de se manifester. Rien n'oblige, d ailleurs, à réduire Timoneda dans ces deux cas à 1 office de traducteur; on va voir, en examinant les aufos, que son initiative a pu s'exercer plus largement.

Le sous-titre de 1' (( Auto du Château d'Emmaiis » nous renseigne assez exactement sur son contenu : « Mystère d'après le saint Evangile que saint Luc a écrit, chapitre xxiv : comment notre Rédempteur Jésus-Christ apparut à deux discqiles qui allaient au château d Emmaùs et comment il se iit reconnaître lors de la partition du pain. Avec les questions spirituelles que pose un berger, nommé le Désir humain, sur le Saint Sacrement*. » Ne nous arrêtons pas au terme de

I. « iNïisteri sobre lo sagral Evano-eli (|ue escriu Sanl Lliicii a 24 capilols, de com apareqiie nostre Redemptor Jesu-Christ a dos dexeltles fjiic anaren al Castell de Emmaus : y s'dona a conoxer en lo partir del pa. Ab spirituals demandes del Sant Sagranient, que fa uu Pastor qu's diu lo Desig Huma. »

IqS l'art DIWMATIOUE \ VALENCIA.

(( mystère » ; le mol valencieii misteri équivalait pour Timoneda au castillan nafo; lui-même la reconnu en adoptant pour chaque feuillet le titre coui-ant : Aucto del Castillo de Emails. Prenons garde plutôt aux indications fournies sur la composition de Xaiiio. Pour prolixes qu'elles paraissent, elles sont incomplètes, car elles omettent la scène de mœurs populaires par laquelle le spectacle s'ouvrait. Devant le prétendu « château )) d'Emmaûs, qui était une vulgaire auberge, on voit l'aubergiste Gonçalez héler sa femme et son fils, les arracher aux délices du lit oii ils se sont attardés, et les convier rudement à leur besogne quotidienne. Les invectives de ce mari qui ne veut pas être seul à travailler, la résistance agressive de son épouse rappellent jusque dans le détail de l'expression le début du paso qu'on est convenu, depuis Moratîn, de désigner sous le titre de a Les olives » :

Lope de Rueda, Las Aœi/iinas. Timoneda, E/ Castillo de Ernaiis.

jVàlame Dios, y que leinpestad Gonç. El sol va por el cabeço, ha hecho desdel resquebrajo del y si yo à gritar no empieço,

monte acà ! . . . ^; Oislo ? / Mochacha no ay qiiien recuerde en Çainora.

Mencigiiela! Si toilos dnermen en Oijslo, Marimendrahs,

Zamora. ; Agaedade Toruégano! /,donde estai/s, miiger de hneno?

l.Oislo^''? ViEJA. Kn la cama, Joan Gonçales.

GoNç. Leuantos pesé â mis maies, salid presto como vn Iriieno.

11 n'est pas possible que Timoneda, par les soins duquel la saynète de Rueda avait été imjîrimée, ne §e soit pas souvenu ici de son prédécesseur. A vrai dire, le premier tableau de Y auto forme à lui seul un paso dans la manière de Rueda, à peine rattaché à l'action principale par cette circonstance insignifiante qu'il se déroule dans l'auberge d'Emmaûs, et qui a si bien son unité qu'il porte après le dernier vers, pour l'isoler du contexte, l'indication « Fin ».

L'auditoire, mis en goût par cet épisode réaliste, supportait plus aisément le dialogue sévère de la seconde et de la troi-

I. Obras de Lope de Rueda, éd. de la Real Academia Espanola, II, 217.

LE THKVTRE POPULAIRE. If)Q

slème scène. Nous y voyons d abord la rencontre des deux disciples, Cléopas et Luc, avec Jésus-Christ, et le repas qu'ils prennent dans l'auberge d'Emmaûs ; nous y entendons ensuite les questions que Desig Huma multiplie sur le mystère de 1 Eucharistie et les doctes réponses qu'elles reçoivent. La première de ces scènes semble directement inspirée de l'Evangile de saint Luc :

Luc, XXIV, 25 : Timoneda :

Alors Jésus leur dit : Homens sens llum ignorants

« O hommes sans intelligence et dont de creure coses perfectes,

le cœur est lent à croire tout ce qu'ont durs de cor, no vigilants

ilit les prophètes, » en los actes importants

que parlaren los Prophètes.

La fidélité au modèle est poussée au point que notre diamatuige se met, pour n y pas manquer, en opposition avec luimême. Juan Gonçalez a dit, au début de ïaufo, que le soleil vient à peine de se lever: quelques minutes plus tard, les pèlerins nous déclarent que la nuit tombe sur la campagne. Dans le premier passage, Timoneda imitait Lope de Rueda; dans le second, il traduisait l'Evangile*. Et voilà, du même coup, l'explication de sa contradiction et l'aveu que la scène de l'auberge lui venait d'un modèle dont il s'inspirait sans même l'adapter à une situation dilTérente.

De la scène des pèlerins à celle où Désir Humain satisfait sa curiosité, la transition se fait par le moyen de deux personnages, Contentement et Plaisir, qui rencontrent les pèlerins à leur sortie de l'auberge et s'entretiennent avec eux des miracles que le Christ a réalisés par le pain. Les pèlerins s'en vont, mais la conversation se poursuit, ranimée par la venue de Désir Humain. Elle prend un tour de plus en plus abstrait. La théologie s'étale dans des strophes du même rythme que celles qui naguère servaient aux facéties de l'aubergiste. Un

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