‹ L'art dramatique à ValenciaChapitre 82 sur 343 · Rouanet, Autos, Farsas, etc., III · texte numérisé non relu

Rouanet, Autos, Farsas, etc., III

2. « Obra Ilamada Los desposorios de Cristo... Puesta en toda la perfeccion posible por Juan de Timoneda : la cual estaba estraçada por culpa de los malos escriptores.

Vida Activa et ^ ida Contempla tiva. Naturaleza se sent abandonnée et solitaire; le courage lui manquerait si ses deux interlocutrices ne la ranimaient par le double remède du travail et de la prière. Ainsi, dès le préambule, la nécessité se révèle pour riiomme de s'en remettre aux secours d'en-liaut. Voici maintenant sous quelle forme ces secours s'offrent à lui. Le Roi, qui n'est autre que Dieu le père et qui se fait connaître à nous comme le créateur de l'univers, envoie à l'humanité, pour la purifier de la souillure du péché, d'abord la rehgion mosaïque, personnifiée par Testamento viejo, puis la religion chrétienne, personnifiée par Testamento nuevo. Ces deux mandataires, au nom de leur mandant, convient les hommes aux noces du fils du Roi. Les grands de la terre ne répondent pas à cet appel. Adam, qui représente l'humanité la plus humble, se présente seul. Christ, au milieu d'un nombreux cortège, parmi des chants d'allég-resse, épouse alors Naturaleza Humana. Il lui fait présent d'un collier d'or, image de la charité, et d'une bague, image de la grâce : sans cette double parure nul n'obtiendra désormais le salut. Pour manifester à tous la rédemption, désormais assurée, du genre humain. Christ relève Adam qui s'était assis par terre dans la salle du banquet, et lui fait les honneurs de la fête. Il y aura pourtant plus d'appelés que d'élus. Un convive s'est attablé dont l'extérieur déguenillé cache imparfaitement une âme impure : c'est un soldat qui a guerroyé à Alger, en Itahe et à Lépante. Le Roi l'interroge, le chasse d'une assemblée dont il est indigne et le livre à Satan, tandis que tous les assistants communient dans un festin dont les plats sont autant de symboles du sacrement eucharistique.

L'affabulation de ce mystère ne manque ni de complexité ni de recherche. L'œuvre révèle une extrême application, parfois même on y sent l'effort; à force de tenue et de correction, elle semble perdre la souplesse de la vie, elle se fige dans une rigidité didactique. Serait-ce s'aventurer de voir dans cette allure guindée le résultat du travail d'épuration que Timoneda se vante, au début de Y auto, d'avoir mené à bien,^ Les « mauvais écrivains » qu'il a honnis, si l'on en juge par le goût régnant

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à cette époque, avaient dû surcharger la pièce d'épisodes comiques et populaires, auxquels la représentation d un festin nuptial ne fournissait que trop d'occasions. Or, l'entreprise de rénovation religieuse à laquelle Timoneda se trouvait associé ne pouvait pas tolérer le mélange de familiarités triviales avec des scènes directement empruntées aux textes sacrés. De là, pour lui, la nécessité de restituera Vaiilo une dignité compromise, et c est sans doute le seul mérite que nous puissions aujourd lîui reconnaître à Timoneda à propos de cet auto où. les versions rivales nous faisant défaut, ni son originalité ne se montre, ni ses plagiats ne s'accusent,

A la suite de notre inventaire, le bilan du théâtre religieux de Timoneda apparaît avec clarté. Deux autos, rédigés pour une bonne partie en valencien, El Castillo de Emails et La Iglesia, sont revendiqués par lui comme son bien : il faut entendre qu'il en a combiné le scénario, non qu'il s'est interdit dans le détail les imitations qui s'offraient. Un troisième, Los Desposorios de Cristo, est une re vision sévère de pièces plus anciennes, que les scrupules du reviseur ou de ses patrons n'acceptaient point telles quelles. Trois autres enfin, La Oveja perdida, La Fuenie de los Siete Sacramentos et La Fee , présentent un trait commun : ils procèdent soit d'un modèle que Timoneda a suivi, soit de pièces dérivées de ce même modèle qu'il copiait à sa manière.

Le seul doute que ce résumé pourrait laisser porte sur l'antériorité des pièces que nous donnons comme originales et qui, après tout, pourraient bien élre postérieures au poète valencien. Les rôles seraient donc renversés : les pièces de l'Académie de l'Histoire et du manuscrit Rouanet relèveraient de Timoneda au lieu que ce dernier relevât d'elles. Cette thèse n'a jamais été soutenue ouvertement'. Elle a contre elle d'abord les aveux répétés et explicites de Timoneda, qui n'avait aucun

t. Cf. Mariscal de Ganle, 76 : « ... tan disculida es la propiedad de sus autos, pero no nos pesa ello ; en primer lugar, porque en tan renido pleilo, la iillima palabra no esta dicha, y con dudas màs 6 menos claras, como de Timoneda siiifuen apareciendo ».

inléiet à proclamer des pirateries imaginaires. Elle se heurte en second lieu à des raisons de fait, que Gonzalez Pedroso et Rouanet ont très habilement déduites soit des œuvres ellesmêmes, soit des livres ou recueils qui les gardent*. Enfin, on pourrait invoquer contre elle, s'il en était besoin, un argument inédit : je veux parler des variations de Timoneda sur la rédaction du titre. Les pièces que nous tenons pour les modèles s'intitulent en général d'une autre manière que les imitations de Timoneda. La Faente de San Juan est devenue chez lui La Fuente de los Siele Saeramenlos, La Prenidlica del Pan est devenue La Fe. Si vraiment Timoneda était l'auteur des pièces en question et si sa version avait précédé toutes les autres, force serait qu'il eût ignoré l'autre litre que les reviseurs futurs lui réservaient. Or, c'est le contraire qui se produit : ce ne sont pas ces reviseurs hypothétiques qui ont hésité entre deux titres, c'est lui-même qui a éprouvé cet embarras"'. Son attitude est celle d'un correcteur préoccupé de faire mieux, mais sujet à des repentirs, en sorte qu'il renonce parfois à ses corrections pour revenir au texte primitif. Il n'y a pas de preuve plus simple ni plus décisive de ses plagiats. Tenons pour assuré que le théâtre religieux de Timoneda représente pour nous la seconde, la troisième, la quatrième édition d'un original plus ou moins connu, mais en aucun cas un effort vraiment créateur.

Faudra-t-il donc tenir les autos de Timoneda pour des duplicata sans importance? Il importe, au contraire, de montrer qu'ils nous apportent de curieuses révélations soit sur le talent du libraire valencien, soit sur les progrès du théâtre à Valencia.

1, Gonzalez Pedroso, B. A. E., LVIII, 76-77, n.; 89, n.; gS, n. Rouanet, op. cit., IV, 328.

2. Par exemple, il intitule un de ses autos : Aucto de la Fe, maisîl déclare dans Vliitroito qu'il va faire jouer une pièce que es llainada, \ La Pragmàtica del Pan.

Tout d'abord, la personnalité de Timoneda est-elle absente de ses pièces reHgieuses au point où les comparaisons qui précèdent le donneraient à croire? S'il a copié des modèles déterminés, il n a point renoncé à les corriger, et du même coup des tendances se marquent chez lui, dont il importe de noter quelques-unes. Il s'est appliqué avant tout à accentuer le caractère édifiant de ses modèles. Moins peut-être par une théorie qui lui fût propre que sous l'influence, déjà signalée, de l'archevêque D. Juan de Rihera, il a remis en vigueur cette maxime, quelque peu offusquée par des tentatives brouillonnes, que le théâtre religieux vise principalement à servir les intérêts de la religion. II ne concevait donc pas de nécessité plus pressante que celle d'instruire par la voix des acteurs la foule des spectateurs, et il a clairement dit le profit qu'il attendait pour eux des spectacles qu'il leur offrait «Mes frères, s'écrie-t-il à la fin du second Infroito dans La Oveja perdida, donnez asile dans votre esprit à l'attention, car si vous en manquez, vous repartirez d'ici pleins d ignorance et très dépourvus de savoir*. » Avertissement dont nul ne pourrait dire s'il est tombé du haut d une chaire ou du haut de la scène, tant les rapports, de pai' la volonté de Timoneda, étaient étroits entre elles.

L'obstacle à cette prédication théâtrale venait de limportance concédée dans les pièces religieuses à l'élément comique. Comment le théâtre participera-t-il de la majesté de la religion, tant que des pitiés de piofession souilleront de leurs lazzi l'exposé des vérités les plus augustes? C'est peut-être une des caractéristiques les moins contestables de l'art dramatique à Valencia que de n'avoir jamais sacrifié l'un à 1 autre le droit au plaisir et le devoir du respect. Je sais bien et 1 on a souvent démontré que nos ancêtres, en France, en Espagne ou ailleurs, avaient une foi trop entière pour s'étonner des familiarités dont les dramaturges entremêlaient les pièces les moins profanes, et je ne prétends pas découviir dans certains autos

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