I. Inlroito de YAucIo de la Fee. (B. A. E., LVIII, 8g
signe de la vie. La mort approclic et les autos, s'ils ne leur portèrent pas le dernier coup, manifestèrent du moins la décadence.
Les mystères allaient-ils s'effacer sans laisser de traces et s'avouer vaincus aussitôt qu'attaqués? Sur un point capital, les autos trouvèrent à Valencia une résistance; il y eut hésitation, bataille peut-être entre deux tendances opposées, et, si finalement la mode castillane triompha, Timoneda, qui en était l'importateur, dut un moment se prêter à des concessions. Deux des autos qu'il a imprimés, El Castillo de Emaûs et La Iglesia, sont écrits pour une bonne part en valencien, comme les mystères de jadis, et ce sont précisément ceux dont il s'est proclamé le véritable auteur. Or, ces pièces bilingues ne se placent pas, comme on serait porté à le croire, au début de sa carrière de dramaturge religieux; elles s'insèrent entre des pièces purement castillanes, et La Iglesia, notamment, semble bien par la date de sa représentation (i573), se placer vers la fin du cycle des Ternarios. Qu'est-ce à dire, sinon que Timoneda a oscillé entre une tradition vénérable et une tendance nouvelle .-^ La tradition, c'était de rédiger en valencien toute œuvre dramatique d'inspiration religieuse, Nativité ou Annonciation, Mystère eucharistique ou Assomption. La tendance, c'était d'étendre à un domaine, jusqu alors réservé, l'habitude déjà acquise d'employer le castillan dans toute œuvre littéraire. Quelques faits et quelques citations ne seront pas de trop pour marquer l'importance de ce changement.
Le parler catalan n'avait jamais pénétré dans le royaume valencien aussi profondément que dans sa terre natale de Catalogne. Outre que, sur certains points du royaume, le castillan fût à toutes les époques la langue unanimement employée, les conditions mêmes dans lesquelles le catalan fut importé à Valencia expliquent à la fois la brillante prospérité et la prompte décadence qu il y connut. D. Jaime d Aragon, dans la cité reconquise sur les Musulmans, répartit entre ses compagnons la propriété bâtie et non bâtie. Or, parmi les lots qui échurent à ces guerriers devenus colons, il y en eut 1.018 pour des Gâta-
laiis et 097 pour des Aragonais'. Joignez à cela l'influence exercée à cette époque par la cour du roi D. Jaime, qui parlait provençal et catalan, et vous comprendrez comment l'hégémonie du parler catalan sest établie sans contestation, mais comment aussi elle apportait avec elle un germe venu d'Aragon qui, en grandissant, devait un jour la menacer. Jusqu'à la fin du quinzième siècle, le peuple et les lettrés s'expriment tous en catalan sous la forme où ^ alencia se l'était approprié, ou, pour mieux dire, en valencien. Mais le seizième siècle marqua une transformation complète, dont Timoneda, précisément, et quelques autres écrivains nous permettent de suivre les étapes.
La littérature et dans la littérature la poésie lyrique furent les premières à faire à la langue valencienne des infidélités. Dans le Cancionero de Hernando del Castillo, publié à A alencia en i5ti, l'apport des poètes du terroir est représenté surtout par des poésies castillanes. Les progrès, de ce côté, furent rapides. En vain quelques admirateurs du parler indigène essayèrent de résister. Onofre Almodovar fit réimprimer en i56i un choix de poésies valenciennes de Fenollar et Gazull-, et il exposa, dans VEpistola proeinkd als Lectors, le désir où il était de restaurer la langue de ses pères dans son ancienne dignité. Non seulement, d'après lui, le valencien ne doit pas disparaître, mais il convient qu'il se répande par le monde, comme il l'a fait jadis par les prédications de saint ^ inccnt Ferrier. (( Des ignorants se sont imaginé à tort qu'il manque de mots et de chaleur; c'est, au contraire, une langue très abondante et enjouée "*. » Ces protestations, pour véhémentes qu'elles fussent, ne servirent de rien. Gil Polo, dès i56/i, n'a plus rien de commun avec les poètes catalans ou provençaux; il regarde franchement vers la Castille, il se met à l'école de Garcilaso.
1. Cf. Repartimienio de Valencia, au tome XI de la Colecciôn de documentas inédites del Archiva gênerai de la Corana de Aragon.
2. Ce livre est décrit en détail dans la Bibliographie du chapitre 11.
3. « Se han persuadil niolts ignorants que es falta de vocables, o freda en si. Coni sia veritat que es niolt abundant y molt faceta. »
Les œuvres didactiques, après celles d'agrément, employèrent la langue qui, à mesure que la centralisation réglait sur le modèle de la capitale la vie de la péninsule entière, s'imposait avec une force croissante dans les régions les plus lointaines. Pero-Anton Beuter jDublia, en i538, une Primera part de la Hisloria de ] alencia, qui était d'un bout à l'autre rédigée en valencien; mais par une aventure significative, lorsqu'en i5/i6 il en donna une nouvelle édition, d'ailleurs refondue et extraordinairement augmentée, le valencien de la première rédaction s'était changé en castillan. Semblable métamorphose se produisit pour les écrits de l'historien Martin de Viciana : de son propre aveu^ il les écrivit d'abord à la mode du pays et il crut ensuite convenable de les habiller au goût du jour. Beuter et Viciana se sont expliqués l'un et l'autre sur cette volte-face, et ils ont pensé la justifier en invoquant l'intérêt du plus grand nombre et le désir de divulguer dans l'Espagne entière la noble histoire de leur cité"^. Dure nécessité, pour ceux qui faisaient profession de célébrer les gloires valenciennes, que de recourir à une langue étrangère! Et bizarre coïncidence que de les entendre exalter les traditions locales au moment où ils abandonnaient la plus précieuse, la plus vivante, la plus concrète de ces traditions.
En réalité, ce n'est pas seulement la préoccupation de répandre davantage leurs écrits qui dictait leur choix, ce sont plus encore les progrès du castillan à Valencia. S'ils n'osaient pas se faire à eux-mêmes l'aveu que le valencien perdait chaque
1. Vicmna, AlabancdS de las lengnas. ..,\a\encia, 1877, 18. Viciana s'adresse aux jurais de Valencia : « ... suplicândoles me perdonen por haber verlido esla Obra de Valenciana en Caslellana que por la niesma causa huve de vertir la Chrônica de Valencia, y el Libro de Nobleza, é Hidalgiiia, Armas ij Blasones, y el libro de Recreacion de los dias calurosos de Julio. »
2. Beuter dit, dans la dédicace de la Primera parte de la Crônica gênerai de toda Espana : « No es razon (|iie à nadic parezca mal que siendo yo Valencian ) nalural, y cscribieiido do N'alcucia... escriba en castellano... por el respelo dL'l provecho coniùn y divulsj^aciôn mayor en toda Espana de las gracias que Ijios ha concedido à este Reyno. » Et Viciana, dans l'opuscule cité à la note précédente, déclare qu'il a fait passer ses écrits en castillan « solamente por hacerlos comunicables â muchas otras Provincias ».
jour du terrain, il suffit aujourd'hui de se reporter à l'histoire du théâtre à ^alencia. au cours du seizième siècle, pour être pleinement édifié. Car il ne s'agit plus ici de littérature, mais d'un genre qui ne pouvait vivre qu'à la condition de rester en contact avec le peuple. Or, dès i52/i, nous lavons vu, le castillan se mêlait au valencien dans la hluelte de Jean Fernandez de Heredia, el, vers la même date, des églogues, des farces étaient imprimées à \alencia, dont nous avons admiré le style exempt de toute impureté locale. Les comédies profanes de Timoneda font une place au valencien , mais combien plus large celle réservée au castillan! C'est que déjà tout le monde, même les artisans, entendaient le langage venu de Castille. Un témoignage formel corrobore, à la date de i555, les indications du répertoire contemporain : « Le castillan, lit-on au début d'une traduction de Y Enchiridion d'Erasme, est une langue connue et comprise à ^alencia*. » Dès lors, on peut dire que c en est fini du théâtre écrit en valencien. On s'obstine , au Conseil de la cité , à rédiger en valencien les procès- verbaux des séances, qui forment, sous le titre de Manuals de conseils y siahliments , une collection de deux cent trente-deux registres, et on continuera cet usage jusqu'au i8 août 1707; mais cette survivance pieusement respectée ne correspondait à aucune réalité. Lorsque, le 3o août 1707, on coucha sur le registre un procès-verbal castillan; lorsque, avec le tome CCXXXIH, on passa de la série des Manuals à celle des Libres capitulares, les jurats valenciens se trouvaient, par une pieuse fiction, en retard de près d'un siècle et demi.
Aussi bien, dès l'aurore du dix-septième siècle, la ruine du valencien avait-elle été unanimement reconnue. Dans un concours de poésie, un peu avant l'année iGoo, les concurrents sont invités à rimer en « langage castillan, qui est maintenant
t. Traductîoti espagnole de V Enchiridion o Manual del Caanllero Christiano, d'Erasme, publiée à Anvers, chez Martin Nucio, en i555, dans le prologue du traducteur : « ... porque era lenguaje sabido y entendido, como lo es en Valencia el Romance castellano. » Cf. Bonilla, in Revue hispanique, XVII, [\2\ , n . I .
le plus répandu' >). En iGoo, sur cent vingt-trois compositions envoyées à un autre coucours, il y en a deux bilingues, une seule en valencien, et toutes les autres en castillan". Dira-t-on que ces concours, malgré la publicité dont on les entourait, s'adressaient à un cercle fermé? A oici un témoignage qui nous prouve que dans le premier tiers du dix-septième siècle on mettait autant d empressement à oublier le valencien qu'on en dépensait jadis à l'apprendre; il émane de Marco Antonio de Ortî"' et il présente cet intérêt qu il n'affirme pas seulement les droits de la langue valencienne à vivre, mais encore qu'il constate les transformations inévitables qu'elle a subies au cours des siècles. Le peuple même de Valencia, dès l'année 1600, comprenait et parlait couramment le castillan. Une comedia de Guillén de Castro, La Verdad averigiiada y cngculoso casamienfo, qui a dû être écrite très peu après l'année
1 . Jiistas poélicas heclias à devociôn de don Bernardo Catalan de Valeriola, Valencia, 1602, 262, dans le cartel de la troisième yMS/a ;
« En lenguaje castellano.
Qu'es agora el que mas corre. »
2. Relacion de laa Jiestas que el Arcobispo ij Cabildo de Valencia Iiicieron en In traslacion de la reliqiiia del glorioso san Vicente Ferrer à este santo teniplo. Sacada â luz por Francisco Tàrrega, Valencia, 1600.
3. Siglo Quarto de la conqnisia de Valencia, compueslo por Marco Antonio de Orti, Valencia, iGSç) (B. N. M.-R. 12714, exemplaire dont le frontispice manque). A la fin : En Valencia. Por Juan Bautisla Marçal... i64o. — Le volume est écrit en castillan, mais la dédicace, adressée aux jurats, est en valencien. L'auteur y explique pourquoi il n'a pas rédigé tout le livre en valencien : « Si en algun temps (y no tan antich que yo nol haya alcançat) solia ferse tan gran estimacio de la Uengua Valenciana, que quant en les juntes de la Ciutat, Estanients, y altres comunitats, aigu dels Valencians ques trobauen en elles se posaua a parlar en Castellà, tots los demes se enfurien contra ell, dientli que parlas en sa llengua; es ara tan al reues, que casi en totes les juntes se parla en Castellà. Y encara ha arribat est costum a introduhirse tan estremadament, que no sols se fa particular estudi en procurar saber la Ueng-ua Castelbina, pcro tambe en oblidar la Valenciana... » Cependant la langue valencienne est capable des mêmes beautés que la langue castillane; il faut seulement la rajeunir, et desterrant de ella les veus antigues, per les quais la solien nomenar Uengua Llemosina. Perque yo so de parer, de que en estos temps lo mateix séria, parlant en Valencia, dir llur, jatsia, celleshores y altres vocables antichs, que si parlant en Castellà diguessem maguer, yantar, Jincar, de hinojùs y altres; que tambe la nostra llengua ab lo diseurs del temps se ha anat polint y enriquiut, com la Castellana. »
2 20 l'art dramatiqdk a valëncia.
1699, fournit un renseignement que le dramaturge a saisi sur le vif. Une dame appelle ses soubrettes :
Hola ! Espérance, Béatrice, Jeanne, où ,êtes-vous? Personne ne répond ?
EspÉKANCE (en valencien). — J'y vais. Que veut Madame? Que désire Votre Grâce?
HippOLYTE. — Ne t'ai-je pas dit que tu dois parler castillan?
Espérance. — Il m'arrive de n'y point prendre g'arde, mais j'y veillerai.
HippOLYTE. — Parle toujours en castillan.
Espérance. — Pardonnez-moi si je parle mal'.
Ce fragment de dialogue donne la note juste. Il n'était ser- A'ante ni portefaix, à la fin du seizième siècle, qui ne comprît sur des lèvres étrangères et qui, à l'occasion, n'employât le castillan. Seulement, ils ne le parlaient point correctement, soit par suite d'une ignorance propre à chacun d'eux, soit parce que le castillan, en s'acclimatant à Valëncia, y avait pris, comme jadis le catalan, une prononciation, une syntaxe, une signification en partie nouvelles. Si au début du seizième siècle la littérature seule recourait au castillan, le peuple de son côté l'adoptait cent années plus tard, sauf à l'adapter à ses habitudes.
Dans ce mouvement général qui entraînait auteurs et acteurs, lettrés et illettrés, le théâtre religieux aurait-il pu faire exception? Loin que les mystères aient prolongé l'empire d'une