Genèse, iv, 9 : Vers 280 et suiv
« L'Eternel dit k Gain : « Où est Dios. — Gayn, ^,qu'es de tu hermano? « ton frère Abel? » Il répondit : Gayn. — No se del. « Je ne sais pas; suis-je le gar- Dios. — ; Mentira pura !
a dien de mon frère? » Gayn. — ;, So yo s'uarda, por bentura,
de Abel?
2. Ces deux autos ont été réimprimés par Rouanet, Autos, Farsas y Coloquios, IV, 383 el SgS.
LE THEVTRE POPULAIRE.
on se propose le même objet, qui est d élargir la peinture, de montrer sous les faits l'idée générale qui les prolonge. Les personnages sont en plus grand nombre chez Ferruz, mais aucun de ceux dessinés par Palau ne manque chez son imitateur. Est-ce à dire que Ferruz, comme un nouveau Timoneda, s'est paré de la dépouille d'autrui? Il est remarquable, au contraire, qu il ait su, tout en se souvenant sur un point des inventions de la Victoria, sauvegarder par ailleurs son indépendance. Les diflérences qui séparent les deux émules tiennent moins aux fantaisies de l'imagination individuelle qu'à une conception opposée du sujet. Ici réside le secret de l'originalité de Ferruz. Palau, tout empêtré de théologie, et de la théologie la plus abstraite, a prétendu exposer, à j^ropos de la mort d'Abel, la doctrine catholique sur les « limbes », qui étaient dans l'Ancien Testament le séjour réservé aux âmes des justes en attendant la venue de Jésus-Christ. Abel, étant mort en état de sainteté, ne pouvait être livré aux tourments de l'enfer. D'autre part, le péché, dont la faute de ses parents l'avait chargé avant même qu'il naquît, empêchait qu'il ne goûtât la béatitude céleste. De là l'utilité des limbes. Puisque d'ailleurs l'incarnation de Jésus-Christ et sa passion avaient racheté le péché originel, puisqu'il avait apporté à tous les hommes la possibilité de faire leur salut, il semble bien que Palau se soit mépris sur l'intérêt actuel de la question des limbes. Elle passionnait encore les disputeurs de profession, les suppôts d'Université et de séminaire; elle ne pouvait plus intéresser le grand public, qui depuis plus de quinze siècles se trouvait mis hors de cause. Ferruz, quoiqu'il eût passé sa vie entière à l'ombre des écoles, a reconnu à la fois la faute de son prédécesseur et le moyen de n'y pas retomber. Le meurtre d'Abel par son frère ne posait pas seulement un problème théologique, il posait aussi un problème moral, et un problème d'une portée singulière, car, dépassant la personne de Caïn, il nous m.ontrait dans l'univers à peine créé l'apparition d'une force nuisible, qui allait chasser de 1 homme les instincts bienfaisants et le livrer à la double torture du repentir et de la mort. Le ra-
L AKT DRAM\TIOUE A VALE.NCIA.
pide progrès du mal, tant physique que moral, — la victoire qu'il remporta sur l'humanité par la défaillance de Gain, — les tourments de l'homme, accablé désormais sous le poids de sa faute et comme lapidé par les reproches de sa conscience, n'était-ce donc pas un thème plus émouvant mille fois que celui de la destinée posthume d'Ahel? Ferruz ne s'y est pas trompé. De la même intrigue, que Palau avait détachée de la Genèse, il a fait sortir une leçon toute différente. Ghez Palau, ce qui préoccupe le dramaturge, c'est le sort d'Abel après sa mort. Ghez Ferruz, ce qui nous intéresse, c'est le sort de Gain après le crime.
Le sujet étant ainsi conçu, il devait s'ensuivre, dans VAuto (Je Gain y sihel, une disposition nouvelle de la matière. Sans doute, il fallait bien nous montrer, au début, les deux frères offrant à Dieu un sacrifice et trouvant auprès de l'Eternel un accueil différent; il le fallait, puisque de là devait sortir la jalousie et le crime de Gain, mais une brève indication suffisait. Ge sont les conséquences, non les causes de la faute, que notre dramaturge se propose de mettre en lumière. Palau, au contraire, avait peint en détail le tableau du sacrifice, s'appliquant à montrer, chez Abel, cette pureté d'intentions qui lui vaudra, plus tard, la faveur d'être recueilli dans les limbes.
L'assassinat d'Abel par Gain devait constituer, en tout état de cause, l'une des scènes capitales de notre aalo. Pour Palau, la mort de l'innocent donnait à Dieu l'occasion, qui ne s'était pas encore offerte depuis la Gréation, d'instituer, à l'usage des justes, un séjour d attente. Pour Ferruz, ce meurtre brutal marquait le moment précis où le mal dans l'univers se dressait en ennemi contre le bien et triomphait de lui. Or, la vilenie de Gain se révèle d'autant mieux que l'on considère tour à tour les mobiles et les conséquences de son crime. Les mobiles se ramènent à la jalousie rancunière, qui lui rend insupportables les succès d'Abel; par un détour ingénieux, comme il ne serait pas vraisemblable que Gain confessât lui-même des sentiments aussi bas, Ferruz nous les rend sensibles moins par
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les paroles du coupable que par une forte et. belle tirade d'Abel. Celui-ci, avec une candeur digne d'un autre sort, tend à Gain une main fraternelle, et l'attitude du mécbant, qui, sans ouvrir la bouche ou à peine, répond à ce geste cordial par un geste meurtrier, en dit plus long que des strophes nombreuses, le confesse devant nous sans aucune réticence et montre tout vif le spectacle d une âme inclinée vers le vice. Quant aux conséquences du crime, Ferruz était tenu d'y insister, car, en définitive, elles vont créer à l'humanité de nouvelles conditions d'existence. Voici donc Dieu le Père qui, non content d'avoir donné naguère à Gain un avertissement, vient enregistrer dans une sentence irrévocable la déchéance du genre humain. Voici, avant et après lui, le personnage de La Faute qui, de même que L'Envie stimulait tout à l'heure le zèle fratricide de Gain, vient maintenant lui notifier, sur le mode gouailleur, la ruine de ses ambitions, les souffrances qui le guettent, et l'inévitable revanche de la mort. Gain lui-même quitte la scène ; qu'importe , puisque sa personne n'est rien auprès des grands intérêts qui sont en jeu. ^ Hors de sa présence, la pièce continue, plus touchante à mesure qu'elle s'élève au-dessus du sort d'un homme pour considérer celui de l'humanité entière. Satan et L'Envie célèbrent leur victoire, et. plus puissante qu'eux, une visiteuse sinistre paraît, La Mort, portée sur un char comme une triomphatrice et entourée d'un cortège qui chante éperdument ses louanges. Fièrement, avec le calme d'une conquérante qui ne craint plus les retours de la fortune, elle proclame l'universalité de son empire. L'égarement passager de Gain lui a donné la victoire; point de quartier ni au roi superbe ni à l humble berger ! En route, vous tous qui êtes les serfs de la mort, pour ce logis ruineux et toujours solide où votre suzeraine, la couronne sur le chef, emprisonne, parmi les vipères et les serpents, les tristes déchets de votre humanité! Sur cette menace s'achève, dans un cadre magnifiquement agrandi et comme dans une vision d'apocalypse, Vauto de Jaime Ferruz. La substance en est riche autant que la forme concise. Ce n'est pas seulement
une lutle fratricide, c est la tragédie du genre humain qui est condensée en moins de cinq cents vers.
Cette conclusion grandiose à laquelle l'auteur voulait aboutir serait bien fragile, si elle n'était pas appuyée sur une exacte psychologie. Les deux protagonistes du drame, Gain et Abel, sont dépeints par des procédés différents, mais avec une égale précision. Abel parle beaucoup : il récite trois longues tirades pour le moins contre une seule, bien plus brève, qui est attribuée à Gain. L'auteur a-t-il voulu donner la parole de préférence au personnage qui représentait la vertu .^ A-t-il cru que les auditeurs se sentiraient édifiés par les sages propos d'Abel? Les mystères nous ont habitués à des conventions de ce genre, et le « raisonneur » dans les comédies les plus modernes est une réplique, à peine moins gauche, des acteurs qui dans le théâtre sacré faisaient entendre la voix de Dieu. Ferruz n'a point commis la maladresse de donner dans ce procédé. Si Gain est silencieux, c'est qu'à la rancune il joint la fourberie et que les fourbes n'ont point coutume de démasquer par d'inutiles paroles leurs laborieuses astuces. Se taire ! la réussite de son plan, l'explication de son caractère sont à ce prix, et l'on s'étonnerait que Ferruz l'ait dépeint taciturne! Abel, au contraire, parce qu'il est tout candeur, tout enthousiasme, parce que comme le lis il n'a rien à cacher, parce que comme un apôtre il a tout à entreprendre, Abel se complaît à refléter dans des paroles abondantes les projets qui l'agitent, les espoirs dont il tressaille, les ferveurs dont il est soulevé : c'est une âme belle et tendre qui se communique à nous, tandis que Gain est une âme difforme qui voudrait celer sa difformité à Dieu, aux hommes et à lui-même. Etait-ce bien connaître le cœur humain? et Ferruz n'a-t-il point réussi à imprimer à sa pièce, par l'opposition de ces caractères, un cachet de vraisemblance? Tandis que l'introduction de personnages allégoriques semble nous éloigner de la réalité, il iious en rapproche, au contraire, par une peinture véridique de l'homme.
Gain n'est point loquace, mais quelle sûreté dans la moindre
de ses paroles! Les sentiments par lesquels il passe après le meurtre sont indiqués avec délicatesse. D'abord, la joie d'être débarrassé d'un gêneur (v. 252-253), bientôt un commencement d'inquiétude (v. 261), puis une ironie renouvelée du texte de la Genèse et qui dissimule un trouble croissant (v. 283-28/i), enfin les accès de repentir (v. 3oi sg.); y a-t-il gradation mieux ménagée ? La précision, voilà, en effet, ce qui caractérise l'art de maître Ferruz. Le récit de la Genèse, pour strictement déterminé qu'il soit, lui a paru trop vague, et sur deux points au moins il y a ajouté des compléments. En premier lieu, il a dessiné un paysage, montagneux et âpre, en harmonie avec la scène de carnage qui va s'y dérouler (v. 76-80). Puis, il a indiqué non seulement les circonstances, mais l'instrument du crime : c'est avec le fer d'une charrue, comme il sied de la part d'un laboureur, que Gain assassinera Abel. Ainsi, il ne manquera rien à la scène pour atteindre à la plus grande somme possible de vraisemblance et de pittoresque.
Le style donne la même impression de scrupuleuse précision. Ce n'est point Ferruz qui, mêlant les époques et les tons, introduirait dans un drame sacré, comme Bartolomé Palau l'avait fait, des noms, des sites, des personnages empruntés à la mythologie païenne, le fleuve Gocyte ou le gardien Cerbère; l'humaniste et le théologien aidaient en lui le dramaturge, mais ne l'égaraient pas. Il n'emploie que des mots parfaitement adéquats à leur objet, clairs cependant et intelligibles de tous malgré leur concision. Il tâche surtout (et ceci montre quelle juste idée il se faisait de l'art dramatique) qu'un rapport s'établisse entre chaque personnage et la manière dont il s'exprime. La Faute paraît sous le costume d'un paysan; son langage sera donc rustique et grossier. La Mort, au contraire, loin de participer comme La Faute aux vulgarités de l'existence humaine, symbolise les forces mystérieuses qui triomphent de notre vanité. Il conviendra, par suite, qu'elle s'exprime avec cette majesté propre à la toute-puissance dont elle est détentrice. Les strophes qu'elle récite (ce sont, comme
celles de la pièce entière, des dizains abbab-aabba) font entendre des accents terrifiants :
C'est aujourd'hui le premier jour uù par une guerre inexpiable ma toute-puissance de reine se fait reconnaître. Déjà mon code est promulg-ué, déjà la création entière me rend hommage, et il n'est porte qui ne protèg'e contre mon dard sanglant... Parmi les héritiers d'Adam et leur postérité, aucun ne m'échappera encore vivant, ni parmi les pauvres, ni parmi les empereurs, ni dans la foule du genre humain. Terrifiés à mon passage, les mortels trembleront dans une tristesse et une crainte incessantes, car partout ils verront triompher mou étendard royal. (V. 38G-4i3.)
Ces menaces se tempèrent un moment à la pensée que, même dans notre monde de perdition, il y a des justes, dignes d'un sort clément :
Rien ne sert de se cacher dans les entrailles de la terre, car ma flèche empoisonnée, qui est la terreur de l'org-ueil humain, ne manque jamais le but. Seuls, les hommes purs de tout péché, semblables à la rose du matin, seront accueillis dans les demeures de cristal parmi les cohortes célestes. (V. /(34-44-^-)
Comparez à cela les tendres accents d'Abel, lorsqu'il exhorte Caïn à s abandonner à de fraternelles effusions. 11 n'y a aucune dissonance ni dans l'expression de la violence ni dans celle de l'amour. Ferruz était maître de son instrument. Une conception parfaitement nette des effets qu'il convenait de produire, un sentiment très sûr des moyens dont il disposait pour y atteindre, voilà ce qui à une époque où l'art dramatique en Espagne n'avait pas encore conscience de toutes ses ressources, voilà ce qui lui assure une place, et une place de choix, quoique discrète, dans l'histoire du théâtre.
« Tragédie en miniature* », a-t-on dit un jour en parlant de VAuto de Cain y Abel, et on entendait par là qu'il aurait mérité le litre de tragédie si l'auteur avait pris la peine de le développer. Miniature, pourrait-on dire au contraire, dont le charme