CHAPITRE V
Le Théâtre universitaire.
I. — Fondation et oro^anisatiou de l'Université à Valencia. — Fêtes et specta-
cles entre i53i et laScj. — Plante et Erasme.
II. — Lorcnzo Palniyreno. — Son installation à Valencia. — Formes multiples de son activité. — Il veut restaurer les études classiques et réformer la pédagogie usuelle : le théâtre académique lui sera un moyen pour cela. — Règles de ce théâtre. — Les trois premières comédies, i5Gi-i560. — Leur insuccès. — La Fabella .-Enaria (iGy^)-
III. — Représentation et mise en scène de ces (juatre comédies. — Ce qu'elles ont d'universitaire. — (^e ([ii'elles ont de valencien. — -En quoi elles se distinguent des comédies latines antiques et se raj^prochent du type espagnol de la comedta. — En elles se discerne le triomphe prochain du théâtre national, — (pioi(|u'elles aient préparé un retour du genre classique.
Au seizième siècle, le latin n'était pas encore une langue morte; il survivait notamment dans les Universités. On ne Ty employait pas seulement pour les besoins de l'enseignement; on prétendait en faire pour les étudiants une discipline d'usage courant. De là, les domesticœ confabalationes , ou exercices de conversation en latin. Il s est ainsi constitué au cours du seizième siècle, en Espagne comme ailleurs, un répertoire de comédies latines, et si la contribution des humanistes espagnols est surtout représentée par un gros recueil manuscrit, compilé par les soins des Jésuites entre looo et iGoo, on n'en retrouve pas moins des vestiges de cette renaissance dramatique dans presque tous les centres savants de la péninsule. Juan Pérez à Alcalâ, Juan de Malara à Séville furent, à des dates diverses, les protagonistes les plus fameux de cette entreprise.
a44 l'art dramatique a valrncia.
A ^alencia, lUniversité. ou ^tadi gênerai, allait mettre d'autant plus d empressement à prendre sa part dans ces tentatives que, jeune encore et récemment créée, elle avait à faire ses preuves. De bonne heure, on avait ouvert dans la cité à peine reconquise des écoles ou des collèges : en lo.lxo, le premier évêquc de Valencia, Ferrer de Sentmarti. établit une école en conformité avec les dispositions du concile de Latran de 1179 ; en 12^5, le roi Conquérant obtint du pape Innocent IV un bref qui accordait certains privilèges aux prêtres voués à l'enseignement. Les fondations, ébauchées dès ce temps-là, en suscitèrent d aulies, si nombreuses qu'à la fin du quinzième siècle, vm giave désordre en résultait : nulle unité dans les doctrines enseignées, dans les méthodes pédagogiques, dans le recrutement des professeurs; impossibilité pour des étudiants d'obtenir sur place les grades indispensables et exode général de la jeunesse valencienne vers les grandes universités d'Espagne ou de l'étranger. Le Conseil de la cité se préoccupa de la situation en août 1^98 : il fit une enquête auprès des personnes compétentes {cih alguns homens de cienc'ia), et il décida de substituer à l'anarchie une stricte réglementation. D'une part, il entreprit la construction d'un édifice pour loger maîtres et élèves; d'autre part, il élabora et publia, le 3o avril t/iqq, des J statuts minutieusement pi'écis, qui étaient comme la charte de la nouvelle Université. Enfin, Rodrigo de Borja, ancien archevêque de Valencia et pape sous le nom d'Alexandre VI, confirma, par une bulle du 23 janvier i5oi, et le roi Ferdinand ratifia, par un acte du iG février i5o2, l'existence, les droits, le inonopole du Studi gênerai, qui désormais représenta seul à Valencia les traditions de la haute culture.
Les débuts n'en furent ])as somptueux. L'argent manquait, quoique le Conseil de la cité, avec un généreux désintéresse-
LE PSEUDO-CLVSSICISME. 2 li'O
ment, eût afTecté aux besoins du Sliidi une jiarl des taxes municipales sur les aliments. Le traitement annuel ne dépassait pas 25 livres pour chacun des professeurs, ni même pour le lecteur, dont 1 unique privilège était, pendant ses trois années d'exercice, de servir aux étudiants des repas en commun selon un tarif officiel. Cette parcimonie se manifestait encore dans les dispositions édictées en vue des actes solennels. Défense de dresser un dais, de distribuer des friandises ou des palmes: on se contentera de recouvrir la chaise d'un tapis et d'allumer des chandelles dans deux grands chandeliers. Ces préceptes d'économie furent-ils longlemps respectés? Ce qui est certain, c'est que, dès i53i, on les violait sans scrupule, et il est intéressant pour nous de constater que ce fut afin d organiser des représentations dramatiques.
Du jour, en effet, où l'on donna des spectacles à l'Université, on ne voulut pas seulement qu'ils fussent des exercices scolaires, mais encore des fêles publiques. A l'approche de la date fixée, qui était habituellement en février-mars ou en octobre-novembre, on édifiait à l'intérieur du Studi des estrades en bois, l'une destinée aux jurats, l'autre vraisemblablement aux acteurs. La caisse municipale, qui soldait la dépense de ces aménagements, exigeait des justifications irréprochables, et nous devons à la rigueur de cette comptabilité de retrouver aujourd hui le souvenir de quelques-uns de ces spectacles.
Nous savons, par exemple, qu'au cours d'une période de fête qui comprenait une série de tournois sur la place du Marché et au champ de l'Arbalète, il y eut aussi, aux approches du i5 novembre i53i, des comédies jouées et déclamées dans le Studi gênerai^ . Le lundi 19 février i532, ordre est donné de verser 10 livres et 10 sous à maître Joan Angel Gonçâlbez, poète, qui les transmettra à maître Melchior Andres, menuisier, pour prix des estrades établies au Studi en vue de
I. <i Comédies fêtes e recifades en lo dit Studi fi;enal. » A. A. V., Mamial de Conseils, i53o-i532, n» 64.
2^6 L AIIT DRAMATIQUE A VALENCIA.
la comédie qui y a été représentée par les soins de Joan Angel Gonçâlbez; la dite pièce était de Plante^.
Le mardi 2 mars i535. mandat de payement pour une estrade construite naguère dans le Sfadi à cause de la comédie qu'on y a déclamée'-. Le 25 octobre 153-, le conq^table en chef de la municipalité reconnaît devoir à un menuisier 5 livres pour les estrades qui! a édifiées dans le Studi gênerai par ordre des jurats, aussi bien pour la commodité de ceux-ci et des autres ofliciers de la cité que poui" la représentation d'une comédie choisie dans les Colloques d Erasme^. Le mercredi 29 octobre 1589, reconnaissance dune dette analogue pour une comédie qui a été jouée dans les mêmes conditions*. Voilà, au total, en huit années, cinq spectacles dramatiques qui ont égayé la vie monotone de 1 Université valencienne.
Peut-on croire que ce cycle de représentations a été sans lendemain comme sans précédent? Il est probable, au contraiie, qu en outre de ces fêtes, dont le souvenir persiste dans les archives, bien d'autres furent données qui jalonnaient les étapes de l'année scolaire. On ne voit pas qu'aux dates indiquées par les documents, des raisons spéciales aient pu faire décréter l'organisation des fêtes théâtrales ; on en a donné à ces dates-là parce qu'on en donnait aussi, à d'autres dates.
1. « Sien donades e pagades deii llrs. y deu sous a nire. Joan anjçel îçonçalbez poeta per obs de pagar a mestre Melcliior andres, fusler de la dita ciutat, los cadafalsos que aquell ha fet en lo studi gênai pera la comedia darrera que lo dit mre Joan angel gonçâlbez ha fet representar en lo dit studi genal de la pnt ciutat, la quai comedia era de Plauto. i> Ibidem, Mnnual de Conseils, n» 64.
2. « Yna comedia ques.ha récitât en lo dit studi. » A. A. V., Mannnl de Conseils, i534-i535, no O7.
.3. (' W honorable mre mciclior andres, fustcr de la dita ciutat, son degudes cinch hures reals per los cadal'als que ha fet en lo studi gênerai de manament dels dits magnifichs Sors Je Jurats axi pera mirar aquells e altres officiais de la dita ciutat com pera fer les representacions e actes de vna comedia dels colloquis de herasme que es stada fêta lo dimars propassat en lo dit studi gênerai... » A. A. V., Dnodecimus liber certiji cacioniim . . . e.risten/e Rncionali magniftco Joanne Garcia due, no 11.