B. \. M., Cancionero fie lus Xocturnos, III, f. 4' sq
Tout cela, Palmyreno lui-même ne Ta jamais contesté. Ce qui a provoqué ses plaintes, c'est 1 inefficacité de cette étude, c'est la négligence que l'on apportait à en faire des applications dans la vie courante de l'Université. Que vaut un savoir purement livresque.^ Et si vous savez le latin, pourquoi ne le parlez-vous pas.^ Un maître du seizième siècle n'hésitait pas sur la réponse à donner à ces questions. Jadis, on tenait à l'Université de Valencia des assises solennelles où professeurs et étudiants discouraient dans la langue et le style de Gicéron ; on en a aujourd'hui perdu l'habitude et même le goût. « Proh, dolor ! s'écrie notre homme dans un accès de désespoir, litterae quae ab humanitate nomen acceperunt, ita alïlictae et senio confectae jacent ut nuUus hoc mense, imo nec per hosce annos septem, Palmyreno excepto, ex his qui profitentui-, orationem ullam habuerit*. » Pour restaurer la mode de ces assemblées, qui sont au culte des belles-lettres et à la diffusion de la langue latine une sauvegarde nécessaire, rien de mieux que des représentations théâtrales, dont l'occasion sera tout naturellement fournie par certains anniversaires, tels que celui du protecteur de l'Université"^. Ne vaudront-elles pas, en même temps, pour amender de fâclieuses méthodes d'éducation? C'est une erreur commune de croire que les professeurs ont assez fait pour leurs élèves lorsqu'ils ont étalé devant eux les richesses d'une science confuse et surchargée. Mais un enseignement ainsi donné, sans provoquer jamais la collaboration des auditeurs, restera lettre morte. Il convient, plutôt que de les bourrer de doctrine, de leur en rendre sensible l'intérêt; ainsi pensait et faisait Palmyreno. A la porte de sa classe, il avait affiché un règlement dont les prescriptions ne laissent aucun doute sur ses intentions. Elles instituaient, pour
1. Passage extrait de l'Apo/ogia, qui est de 1576. Mais dans la Praefalio in Comœdiam Lobeniain, qui est de i50G, Palmyreno indique, page 82, qu'il doit soutenir un rude combat ciirn illis qiios Senatus nosler contra classicos vocdvit. Sa situation était donc la même à ces deux dates.
2. Praefalio in Coni. Loheniarn, 83. Le protecteur de rUniversitë était alors l'archevêque de Valencia.
2 00 L ART DRAM VTIOIE A YVLENCIA.
stimuler rémulation, des concours, où les élèves riches engageaient des enjeux de six deniers, les pauvres de simples plûmes d oie, et, pour réveiller l'attention, des exercices d improvisation où, sortant hardiment du domaine de l'antiquité, le maître liviait à l'imagination de ses élèves des thèmes extraits de la lilléralure à la mode'. Si donc le sérieux habituel de l'enseignement supporte sans dommage d'être égayé d un souriie, allons plus loin: introduisons dans le paranymphe de l'Université le chariot de Thespis et transformons nos jeunes latinistes en acleurs d'un jour. Ils y gagneront non seulement de prendre goût à 1 étude du latin mais encore de conlracler des habitudes de bonne tenue sur lesquelles Palmyreno insiste beaucoup et sur lesquelles il est curieux de le voir insister. Il n'avait rien d'un magister hargneux et il prétendait, par des interprétations ingénieuses des textes antiques, transformer en homme du monde le plus balourd de ses écoliers. Toutes les occasions lui étaient bonnes pour cela. De .ce simple passage de Virgile, Postquam inlrogressi et coram data copia fandi, il dégageait les règles du savoir-vivre ; les Troyens, en effet, ne se sont pas introduits eux-mêmes, mais inlrogressi sunt : puis, avant d'exposer leurs affaires, ils ont demandé licence coram fandi. Cette attitude réservée conviendra aux jeunes élèves encore plus qu'aux Troyens, et le proverbe castillan la leur prescrit impérativement : No te arrojes
I. Las Réglas que Loreriço Palmyreno piiso a la piierta de su Audrtorio (se trouvent à la fin de la Segiinda parte del Laliiio de repente, ^'alpncia, Pedro de Huete, ir>73, iS^-igS. — Bibl. de San Isidro à .Madrid, loi-ii, n" 341H8). Règle 21 : »( Alguiios dias se de.safian â componer delante de ini, aposlando seys diueros, los pobrcs sendas plumas. » Règle 27 : « Quando les ueo cansadas, pongo conuersacion, nonibrando 1res mas liajjiles, que hablen Latin coniigo sobre algun cuento plazentero. Digo lo primero en romance ; despues hablamos sobre el en Latin, aprouandole o confutando per locos Aphthonij : como, no es possible que taies estudiantes sepullaron la moça en Napoles : no es de créer que el maestro en Salamanca tiro por fuerça del bra(;o a la duefia y cerrando por fuera, dexo burlado al marido y los que le querian matar. 0 que nunca huuo Roberlo el diablo, ni Pierres y .Magalona, ni donzella Theodora, ni Emperador Luys que por Alexandro leproso mato sus hijos, como el libro de los siele sabios de Ronia cuenta. «
LE t>SEUDO CLASSICISME. 20']
en casa ajeiia, loca de J'ueru y espéra. Quel regret que les pères ne se montrent pas sur ce point plus exigeants envers leurs fils! Mais comment le pourraient-ils si eux-mêmes oirensent à chaque minute la bienséance P Ils laissent leur porte ouverte aux visiteurs d'âge tendre, lors même qu'ils pissent, dévoilent leur nudité ou vont à la garde-robe'. Pareille impudeur oblige les maîtres de l'Université à pourvoir seuls à l'éducation de la jeunesse et, pour y réussir, ils n'auront pas trop du secours qu ils trouveront dans la pratique des divertissements théâtraux. Les élèves transformés en acteurs ne seront plus seulement les auditeurs résignés de maximes judicieuses, ils les methont en pratique, et l'effort ne sera plus bien grand pour transporter dans la vie réelle les nobles attitudes apprises sur les planches. Jouer la comédie, affirme Palmyreno avec force, c'est pour notre jeunesse échapper à d'autres distractions moins innocentes, c est aussi dépouiller cette gaucherie campagnarde qui se manifeste à 1 âge ingrat". D'où il ressort que, par certains maîtres du moins, l'Université de Valencia ne ressemblait en rien à cet antre de pédantisme rébarbatif, tel que nous nous représentons trop volontiers les collèges des siècles passés. Les humanités n'y étaient pas seulement un programme d'études mais une règle de vie. Le théâtre académique, instrument de culture et de réforme morale, y avait sa place marquée.
La formule dramatique de Palmyreno, il nous l'a lui-même expliquée dans la préface des Fragmenta aliquot ex comœdiis Palmyreni. 11 y invoque les règles qui, chez les Anciens, régissaient l'art du poète comique et l'on sent bien qu'elles lui paraissent encore valables; mais il n'a point pu échapper à liniluence de son temps ni à celle d'un certain écrivain fort re-
1 . Tout cela est exposé par Palmyreno dans un opuscule : Que no se han de traer elegancias en la licion de César y à esta occasion se déclara el methodo de leer comentarios de César à Caualleros, ano 1578. Une bonne partie de l'opuscule est citée dans la Bibliografia liispnno-latina clàsica, de Menéndez y Pelayo, 4ii sq.
2. « Rusticauuni pudoreni amittunt. » Fragmenta ea^ rorna'dijs, 7O.
a58 LART DRVMVTIOUE A VALENCI A .
commandable qu'il a grand tort de ne pas nommer*, et il en est résulté que les règles, les sacro-saintes règles des théoriciens ont reçu de sa part un bon nombre d'accrocs. L un de ceux-ci, c'est qu ila abandonné le vers pour la prose; aussi bien la poésie rampante de Térence n'est-elle pas voisine de la prose? et le grec Cratès n'a-t-il pas donné l'exemple? Une licence plus choquante consiste à mêler dans le dialogue un peu d'espagnol à beaucoup de latin ; les Jésuites, oracles de la dramaturgie scolaire, auraient blâmé pareille audace, eux qui, sur leur théâtre de la rue Saint-Jacques, à Paris, proscrivaient les tragédies en français"-, et le jargon hispano-latin du professeur valencien n'aurait pas davantage trouvé grâce dans les collèges français du seizième siècle, où les pièces représentées étaient parfois en langue latine, parfois en langue vulgaire, mais sans jamais combiner l'une avec l'autre^. Palmyreno, en principe, était du même avis que les Jésuites, et d'ailleurs les Jésuites d'Espagne, moins absolus que ceux de France, montrèrent qu'en matière d'art dramatique, comme sur tout le reste, ils savaient se résigner aux concessions nécessaires. Le répertoire des pièces jouées sur le théâtre de leurs différents collèges en comprend plusieurs ori le latin est entrecoupé de castillan : telle la Tragaedia Nciamani, qui se divise en cinq actes, de quatre scènes chacun au moins ; telle encore la Tragicomœdia ÎSdboUs (jinnelitidis, qui pousse la compromission jusqu'à commencer effrontément par un romance. Si donc Palmyreno a tempéré parfois les obscurités de son latin par l'introduction d'équivalents castillans, le sacrifice était peut-être fâcheux, mais le malheur des temps le rendait inévitable. Ce professeur indulgent aux ignorants visait à être mieux compris d'un auditoire oiî ceux-ci ne manquaient pas. D'autre part, il a multiplié
1. « Octaulani comœdiam, in qua sicubi parum serualas comicorum leges ae^noscelis, hoc uel seculo nostro uel alicuius probali scriptoris seutentiae tribuile. » Ibid., 77.