‹ L'art du boyaudierChapitre 10 sur 16 · EXPÉRIENCES · texte numérisé non relu

EXPÉRIENCES

i°. Avec la potassé. Dix mètres boyau de bœuf invaginé étant un peu fétide , ont été mis dans un pot de grès avec 24 onces d’eau et 1 once sous-carbonate de potasse, après dix heures de macération l’odeur n’était pas détruite. La membrane muqueuse s’est détachée comme une espèce de putrilage , mais avec plus de difficulté que sur le boyau fermenté.

L’intestin est rougeâtre. On l’a mis à dégorger dans l’eau pendant trois jours; soufflé, il est plus transparent que par le procédé ordinaire. Nous tâcherons d’expliquer la cause de ce phénomène , en traitant des cordes à instrumens.

2°. Avec la potasse rendue caustique par la chaux. Une once sous - carbonate de potasse et une once chaux délitée ont été mises dans une bouteille avec i[\ onces d’eau, on a laissé déposer et décanté sur io mètres boyaux de bœuf placés dans un pot de grès; après dix heures de macération, l’odeur n’est pas détruite. La membrane muqueuse se détache comme une sorte de putrilage très-visqueux (i). Le boyau est plus rouge que dans l’expérience précédente. Il a été mis à dégorger, et, souffle au bout de trois jours, il a offert les mêmes caractères que celui de la précédente expérience. L’eau alcaline gonfle le boyau, selon l’expression des ouvriers.

3o. Avec l'acide sulfurique. Vingt-quatre onces d’eau et une demi-once acide sulfurique ont été mises dans un pot de grès avec io mètres boyau de bœuf, celui-ci a conservé son odeur : après dix heures de macération, il s’est trouvé comme racorni, blanchâtre, et la membrane muqueuse ne peut s’en détacher avec l’ongle , qui seule-

(i) L’action de la soude caustique est encore plus forte.

ment entraîne une matière grasse de couleur planche.

Ce boyau n’a pas été soufflé.

4°. Avec V acide nitrique. Une demi-once eauforte du commerce avec 24 onces d'eau ont été mises dans un pot de grès avec 10 mètres boyau de bœuf fétide , l’odeur a persisté. L’intestin a été crispé par la macération , il a un peu jauni. La membrane muqueuse a été recuite, suivant l’expression de l’ouvrier. Elle s’enlève avec peine après dix-huit heures de macération , et offre l’aspect d’une espèce de corps gras. Ce boyau 11’a pas été soufflé , parce qu’on a vu que cette expérience 11e pourrait dans aucun cas offrir un moyen applicable.

5°. Avec l’acide muriatique . Mêmes phénomènes qu’avec l’acide nitrique ; néanmoins le boyau n’est pas aussi racorni , et la membrane muqueuse adhère un peu moins. Cet acide n’offrant aucun résultat favorable , le boyau 11’a pas été soufflé.

6°. Avec V acide muriatique oocigéné. Quatre onces acide muriatique oxigéné , 24 onces d’eau et 10 mètres boyau de bœuf fétide ont été mis dans un pot de grès , l’odeur a été diminuée , mais non détruite : il aurait faUu augmenter la dose , et sans doute qu’alors le boyau aurait été altéré. Les frais, quoique cette substance soit

d’un vil prix, n’en permettraientpas l’application. Du reste l’expérience ci-dessus a permis le dé- * collement de la membrane muqueuse, et le boyau a pu se travailler comme par l’ancien procédé. Il n’est pas plus blanc. Après dix-huit heures de macération, l’odeur était aussi fétide qu’au moment où nous avions versé dessus l’acide affaibli ; mais la putréfaction n’était pas aussi avancée que sur pareille quantité de boyau que nous avions laissé macérer d’après le procédé usité. Il a été soufflé et n’a rien présenté de particulier.

70. Avec le vinaigre . Quatre onces vinaigre ordinaire, 24 onces d’eau, 10 mètres boyau de bœuf fétide, ont été mis à macérer pendant dixhuit heures ; la fermentation s’est arrêtée , et n’avait pas reparu au bout de pareil nombre d’heures. La membrane muqueuse s’est détachée, ce moyen serait trop coûteux pour être employé en fabrique ; d’ailleurs il est douteux que la membrane muqueuse se détachât , si le boyau frais était mis dans ce liquide. Il a été soufflé.

8°. Avec Valun. Le boyau est comme racorni , l’odeur non détruite. Le résultat est àpeu-près le même que dans l’expérience avec l’acide sulfurique étendu de quarante-huit par-

ties d’ean : ce moyen ne peut pas être employé, n’offrant aucun avantage.

9°. Avec la saumure. Deux onces muriate de soude, 24 onces d’eau et 10 mètres boyau de bœuf fétide, ont été mis dans un pot de grès, l’odeur a persisté. Au bout de dix-huit heures, Fodeur était la même , mais elle n’était pas augmentée ; la membrane muqueuse s’est assez bien détachée. Quand le boyau est mis récent dans cette liqueur , elle ne se détache pas , même après deux jours de macération ; s’il en était autrement, ce moyen serait applicable, on en serait quitte pour employer des boyaux frais. Ce procédé se rapproche un peu de celui employé par les Anglais, qui ne font que saler les boyaux. Ces derniers sont peu estimés par rapport aux impuretés qu’ils contiennent , et à l’odeur qu’ils répandent quand on les dessale pour s’en servir.

io°. Avec le charbon en -poudre . Du boyau fétide a été saupoudré de charbon pulvérisé en assez grande quantité pour en laisser à la surface une couche d’environ un pouce ; la putréfaction a été arrêtée , la membrane muqueuse s’est détachée le lendemain ; l’intestin, mis dans l’eau , bien lavé , a repris de l’odeur : on a mis à dégorger, il est noirâtre. Suffisamment lavé,

on l’a soufflé , et l’odeur s’est fait sentir avec violence. Il semble que la putréfaction n’a été suspendue pendant un moment que pour faire sentir ses effets , dans cette dernière opération, d’une manière encore plus forte que par le procédé employé jusqu’à ce jour.

Ce boyau ne serait pas vendable.

ii°. Avec notre réactif. Quinze paquets de boyaux dégraissés et retournés ont été mis dans un tonneau , leur odeur était très - fétide , ce qui n’est pas étonnant, attendu qu’en arrivant des abattoirs ils sont le plus souvent dans cet état; on a versé dessus environ 20 litres d’eau contenant du réactif pour la valeur de 60 centimes. Le tout a été remué, la putréfaction a disparu, on a laissé macérer douze heures en remuant de temps en temps. La température était, pendant cette expérience, comme dans les précédentes, de 10 à 12 degrés thermomètre de Réaumur.

Après douze heures de macération , la putréfaction n’avait pas reparu; les boyaux ont été mis dans un baquet presque plein d’eau, ratissés facilement, lavés et dégorgés selon la méthode ordinaire ; ils sont plus blancs que par le procédé usité. Ensuite ils ont été soufflés, sans pour cela répandre l’odeur fétide des boyaux fermentés. L’insufflation est la vraie pierre de touche

de cet art , et la première fois nous avons pu croire, sans trop d’amour-propre, être arrivés à un résultat heureux (i). En effet, outre la disparition de la fermentation putride, notre procédé faisant décoller plus promptement la membrane muqueuse , le boyau devait conserver plus de ténacité et de force, ou, comme le disent les ouvriers , plus de nerf. L’expérience a confirmé ce fait.

Les boyaux sortant du ventre de l’animal, et étant mis à macérer avec le réactif étendu d’eau, laissent décoller la membrane muqueuse après douze ou quinze heures de macération (2) ; ils sont beaucoup plus blancs , ce dont on pourra se convaincre par la vue des échantillons. Dans

(1) Voulant être plus sûrs de la réussite de cette expérience , nous avons remis au fabricant le plus occupé notre réactif, et deux jours après on nous a écrit : cc Cette épreuve est des plus spirituelles : elle absorbe l’odeur et dépouille la membrane muqueuse ,* elle rend le boyau trèsblanc , et ne laisse que V odeur d’un boyau de porc que l’on prépare pour manger. »

Un membre du Conseil de salubrité , dont les sciences , et sur- tout la pharmacie , pleurent la perte récente , a été témoin d’une expérience semblable. Voyez le Rapport du Conseil de salubrité , 1820.

(g) Il faut bien moins de temps. Voir page jb de ce Mémoire.

leur préparation , nulle odeur fétide ne s'est montrée. Ils sont séchés et subissent les autres opérations d’après la méthode actuelle, et peuvent être livrés au commerce avec au moins le même avantage que les boyaux de première qualité.

Les quinze paquets dont nous avons parlé fournissent 28 à 5o carottes : ainsi la dépense que ce procédé occasionne ne s’élèvera pas à plus de 3 à 4 pour 100 de la valeur de la marchandise fabriquée, laquelle, étant plus belle, obtiendra un débit plus facile. D’un autre côté , le fabricant éprouvera moins de déchet, attendu que la fermentation détruit la ténacité des boyaux ; ce qui est prouvé par la plus grande difficulté que les ouvriers trouvent à dégraisser un boyau déjà avancé, lequel se troue dans ce cas bien plus facilement. Ces causes n’existeraient pas , que la salubrité publique devrait commander l’adoption de notre procédé. La routine et les préjugés s’y opposeront peut-être.

Il nous est pénible de ne point faire connaître ici le réactif qui nous a si bien réussi ; nous sentons la défaveur que cela peut jeter sur cet écrit, on pourra croire que son auteur est un homme guidé par un intérêt sordide; mais on voudra bien considérer que , malgré les défectuosités que la fabrication des boyaux de bœufs

préparés à Paris offre dans quelques-unes de ses parties, ils ont néanmoins conservé la préférence sur ceux qui sont apprêtés dans d’autres pays. Que si l’on enseigne aux étrangers un moyen plus simple et plus efficace de fabrication , Paris peut se voir frustré d’un des produits de son industrie assez important, puisque la capitale de la France consomme, année commune, 88,i 55 bœufs ou vaches (i). Chacun de ces animaux peut fournir une carotte et un quart au moins de boyaux soufflés, et bien davantage si les boucliers enlevaient la graisse avec plus de soin : en prenant le plus bas prix des produits , ce genre d’industrie attire dans la capitale de la France 66, 1 15 francs 8o centimes pour les boyaux de bœuf seulement , le prix des balles de cinq cents paquets fixé au meilleur marché , c’est-à-dire à 3oo francs, tandis que nous en

(i) En t8i4* Paris et les communes rurales ont consommé 80,752 bœufs ou vaches , en 1821 ce nombre s’est élevé à 92,121. Nous avons pris le terme moyen de la consommation des dix dernières années , dont nous devons la connaissance précise à l’obligeance de M. le directeur de la caisse de Poissy, tjui a bien voulu nous permettre de compulser ses états.

La progression de la consommation des moutons est encore plus forte : il en a été tué , en 181 4 7 321,438 j et en 1821 , 389,780.

avons acheté jusqu’à 750 francs la balle. Avant qu’on 11e connût la manière de préparer ces boyaux, ce qui n’est pas très-ancien, les intestins de bœufs étaient jetés comme inutiles.

La consommation de Londres est généralement reconnue un tiers plus forte en bestiaux que celle de Paris. Si ce genre de fabrication était connu dans la Grande-Bretagne, nul doute que ces insulaires ne cherchassent à nous priver d’un produit qu’ils pourraient exploiter à notre détriment, en faisant de grandes expéditions en Espagne et en Portugal, où s’en fait la plus grande consommation , et où ils servent à conserver des comestibles animaux. Les Anglais feraient baisser les prix par des sacrifices que nos fabricans ne pourraient supporter, et une fois la destruction de nos ateliers opérée , ils seraient exclusivement possesseurs de ce genre de commerce, qu’ils sauraient ensuite rendre lucratif. Le commerce anglais connaît cette manière d’opérer, et l’industrie de son pays s’en trouve bien.

Que si l’on nous dit qu’une fois notre procédé admis dans nos boyauderies, il sera divulgué par les ouvriers, sans honneur pour celui qui l’a appliqué le premier , nous répondrons que l’intérêt particulier nous rassure, et que si cela arrive, nous aurons fait tout ce qui a été en

nous pour être utile à notre pays. Toutefois si les savans qui examineront notre travail le jugent digne de leurs suffrages, ils trouveront dans l’auteur de cet écrit tout le zèle dont il peut être capable pour répéter sous leurs yeux les expériences , et publier , si tel est leur avis son procédé sans aucune restriction.

Les raisons qui viennent d’être exposées n’ont pas satisfait la Commission , je reconnais que c’est avec justice qu’elle a réclamé la connaissance de l’agent désinfectant, le programme en faisant une loi, et la salubrité publique l’exigeant expressément. La note suivante lui a été remise avant de faire sous ses yeux les expériences qui la terminent, je crois utile de les faire connaître d’une manière sommaire.

Note sur l’eau de Javelle et le chlorure de chaux , considérés sous le rapport de leur double propriété , de favoriser le décollement de la membrane muqueuse des intestins de bœufs , et de faire cesser leur putréfaction.

C’est une vérité reconnue , que les idées les plus simples sont celles qui se présentent le plus rarement à l’imagination : ne connaît-on pas une chose ? on croit la découvrir en se li-

vrant à des travaux élevés ; une fois trouvée , l’exclamation : Ce n’est que cela! vient porterie découragement dans le cœur de l’homme laborieux. Cette exclamation ne sera pas à mon égard une injustice comme elle l’est dans beaucoup de cas ; mon observation est très-simple , quoique d’un résultat assez important. Je dois l’idée d’avoir employé l’eau de Javelle comme moyen antiputride à ce que nos célèbres chimistes m’ont appris , quoique aucun d’eux n’ait considéré ni examiné cette substance sous ce point de vue. L’action du chlore gazeux comme désinfectant est constatée. Essayons, me suis-je dit, sa dissolution : celle-ci a réussi légèrement et son action ne s’est pas soutenue, si je pouvais le fournir, selon l’ingénieuse expression de Priestley -, à l’état naissant et d’une manière continue, peut-être obtiendrais -je un heureux résultat ; combiné avec un alcali , peut-être celui-ci dégraisserait-il l’intestin en même temps , et par cette double action laisserait-il dégager avec plus de facilité le chlore; peut-être la lessive de Javelle n’est - elle qu’un chlorure d’oxide : car en faisant du muriate oxigéné de potasse, j’avais maintes fois observé qu’une fois les paillettes cristallines de ce sel déposées, en rapprochant les eaux-mères, je n’obtenais que des parcelles, et j’avais souvent eu l’idée que ce chlorate ne

se formait que par une force cristallisante. Je relaie avec naïveté les raisonnemens qui occupaient mon esprit.

^Depuis plus de deux ans que j’ai observé cette double propriété de l’eau de Javelle , j’ai pu m’instruire , si je ne l’étais déjà , de l’opinion des chimistes célèbres qui se sont occupés du chlore et de ses combinaisons, tels que MM. Berthollet, Vauquelin , Thénard, Gay-Lussac, Welther , Davy, etc. Je n’ai trouvé cette substance usitée que pour le blanchiment , et ce n’est même qu’en relisant avec soin notre Berthollet, que j’ai trouvé sa composition, qui n’est pas décrite dans les ouvrages élémentaires.

A l’époque où je m’occupais de détruire ou de prévenir la putréfaction des intestins de boeufs et d’obtenir le décollement des membranes, j’avais bien présent à l’esprit le beau travail de M. Berthollet sur le blanchiment par l’acide muriatique oxigéné; je savais qu’il disait, à propos de la lessive de Javelle (i) : « On » ne peut blanchir avec l’acide muriatique oxi- » géné engagé de cette manière avec l’alcali, » qu’une quantité de toile bien moins consi- » dérable que celle qu’on blanchirait avec la » même quantité d’acide muriatique oxigéné,

(i) Volume II des Annales de chimie , page 179.

» qui serait simplement combiné avec l’eau, » parce qu’il se forme un sel neutre, qui est » connu à présent sous le nom de muriate oxi- » géné de potasse »; mais plein de cette idée que ce sel ne me paraissait se former qu’au moment de la cristallisation , j’ai considéré l’eau de Javelle comme un chlorure d’oxide très-alcalin, qui fournirait facilement et d’une manière constante et égale le chlore. Le succès a couronné mes idées, que je dois sans nul doute

aux chimistes déjà cités. Le peu d’honneur attaché à une application heureuse n’est que le fruit obtenu de la méditation de leurs écrits.

Quoique convaincu que le chlorate de potasse contenu dans l’eau de Javelle , si cette liqueur en contient, n’exerçait aucune action pour détruire la fétidité , j’ai voulu en être certain, et j’ai mis à macérer le quart d’un boyau de bœuf très-fétide dans 4 onces de dissolution saturée de chlorate de potasse pur, et allongée ensuite de 24 onces d’eau : la putréfaction n’a pas été diminuée.

J’ai pris ensuite 4 onces de Ja même solution , que j’ai chargée de chlore à la température ordinaire , j’ai ajouté 24 onces d’eau , cette liqueur a été versée sur l’intestin de bœuf fétide. L’action est la même que si l’on employait égale quantité d’acide muriatique oxigéné. ( Cette ac-

lion est décrite page 55 de ce Mémoire. ) La fétidité diminue d’abord , quelque temps après elle reparaît ; mais elle est bien moins forte que celle de pareil intestin qui a continué à fermenter.

Voulant m’assurer si le chlorure de chaux, qui, d’après M. Welther, ne contient pas de chlorate , agirait aussi bien que l’eau de Javelle sur les boyaux fétides, j’en ai mêlé 4 onces avec 24 onces d’eau ; l’odeur du chlore se faisait sentir moins que sur pareil mélange d’eau de Javelle et d’eau. Ce chlorure calcaire a été versé sur à-peu-près 20 aunes boyau de bœuf très -fétide, il s’est produit une effervescence assez vive ; l’odeur a été détruite.

Vingt-quatre heures après, les deux terrines de boyaux, l’une avec l’eau de Javelle, l’autre avec le chlorure de chaux , 11’exhalaient encore que l’odeur de chlore : après trente-deux heures, l’odeur fétide a prédominé dans celle qui contenait l’eau de Javelle et les boyaux; le même effet ne s’est fait sentir dans la terrine qui contenait les intestins dans le chlorure de chaux que trois heures plus tard. Cette dernière substance me paraît donc un douzième environ plus antiputride. L’odeur a été de nouveau plusieurs fois détruite dans ces mêmes intestins , que j’ai gardés de cette manière pendant seize

jours, la température, pendant cet espace de temps, a été de 16 à degrés du thermomètre de Réaumur.

Il m'a paru assez curieux de déterminer , sinon d’une manière absolue, du moins approximative, si la propriété antiputride de l’eau de Javelle et du chlorure de chaux pouvait se mesurer comme leur qualité décolorante, ou plutôt si celui de ces corps qui décolore le plus fortement était aussi celui qui fait cesser plus longtemps la putréfaction. Sachant, d’après Mi Berthollet, que le sulfate d’indigo ne peut être considéré comme un réactif exact pour l’eau de Javelle , cette liqueur contenant de l’alcali à nu (i), j’ai employé une décoction de cochenille préparée comme suit: i gros de cochenille en poudre a été mis à bouillir dans 6 onces d’eau distillée , l’ébullition a duré assez de temps pour n’obtenir que 4 onces de liquide filtré. J’ai pris i once de ce decoctum, dans lequel j’ai ajouté *20 onces d’eau pure; j’ai versé peu à peu en agitant, du chlorure de chaux étendu comme je l’emploie pour arrêter la putréfaction, il en a fallu, pour arriver au point de ne plus décolorer la décoction , i onces; même quantité de* decoctum de cochenille a exigé, pour produire

(i) Annales de chimie y vol. Il, page 188.

un effet pareil à celui de la dernière expérience , a onces 4 gros d’eau de Javelle étendue : d’où il suit que le chlorure de chaux que j’ai employé , a une force décolorante un cinquième plus considérable que l’eau de Javelle dont je me suis servi.

Le chlorure de chaux me paraissant encore un meilleur antiputride que l’eau de Javelle, il me restait à déterminer si ce chlorure a la propriété de faciliter le décollement de la membrane muqueuse des intestins récens de bœuf, sous les yeux de personnes très-versées dans la chimie et dans les arts qui se rattachent à cette belle science, j’ai fait la double expérience ci-après : un boyau de bœuf sans odeur a été séparé en deux parties, et chacune mise dans un pot de grès; on a versé sur l’un l’eau de Javelle étendue d’eau , et sur l’autre même quantité de chlorure de chaux également étendu d’eau. Après deux heures de macération , l’ouvrier a enlevé la membrane muqueuse en pressant avec l’ongle et de la manière déjà décrite. Le boyau qui a séjourné dans l’eau de Javelle la laisse détacher très-facilement, celui quia macéré dans le chlorure de chaux exige une pression un peu plus forte. J’ai cru pendant un moment que ce moyen pourrait être applicable; mais un nouvel examen m’a fait juger le contraire.

Une chose fort singulière dans l’action de l’eau de Javelle sur les intestins, c’est qu’elle est beaucoup plus forte sur ceux de mouton que sur ceux de bœuf, tandis que la potasse me paraît agir d’une manière inverse. J’ai essayé de faire travailler les boyaux de mouton avec cette liqueur étendue d’eau , les cordes que j’ai obtenues étaient ternes et jaunes. L’action du chlore était bien évidente, et la couleur m’a fait juger combien son action sur les matières animales était bien décrite par M. Berthollet dans 1 Art de la teinture . Je crois que la contexture des libres dans les diverses espèces d’intestins peut expliquer ce fait.

Pour donner un intérêt chimique à cette note, on devrait faire encore plusieurs expériences , entre autres celle de déterminer si dans le moment où la putréfaction se détruit, il se forme une combinaison, quelle est la nature du ou des gaz qui se dégagent , etc. ; mais il y aurait de la témérité à moi, qui peut-être n’ai jamais possédé assez d’aptitude pour me livrer avec succès à des recherches, et qui depuis quinze ans me suis presque uniquement occupé d’une partie de la chimie qui ne demande que la rigoureuse exactitude des procédés reconnus bons, pour en faire l’application à l’art de guérir; il y aurait plus que de la témérité , dis-je, à me livrer à des

travaux sur un sujet qui a été étudié par les premiers chimistes de l’Europe. Si même je me suis permis quelques détails , on ne doit les attribuer qu’au désir si naturel à tout homme de se rendre compte, autant que ses facultés le lui permettent, des faits qu'il observe, en se les expliquant d’une manière satisfaisante pour lui , et en attendant que les habiles en fixent la théorie.

La Commission s’étant réunie dans mon laboratoire, le 16 août 1822, à deux heures, il a été mis un boyau de bœuf récent dans une terrine de grès, sur lequel on a versé de l’eau de Javelle étendue d’eau ; un second boyau a été également mis dans une terrine avec du chlorure de chaux étendu d’eau. On a laissé macérer pendant tout le temps employé pour faire des cordes à instrumens , le métier a été scellé et mis dans le soufroir. Cette expérience n’a été faite que pour offrir toute sécurité à MM. les commissaires , et les convaincre que les cordes étaient bien réellement faites dans mon laboratoire; elle n’offre aucun autre intérêt.

Je conservais depuis huit jours , pour mes expériences, des boyaux de bœufs extrêmement fétides ; je m’étais pourvu aussi d’intestins de

chien et de chat clans le meme état. Dans les uns comme sur les autres , l’odeur a été détruite dans l’instant; ensuite on s’est assuré de la possibilité de décoller facilement la membrane muqueuse des intestins récens que nous avions mis à macérer deux heures environ auparavant. Ceux qui trempaient dans l’eau de Javelle se sont trèsbien nettoyés, ceux qui séjournaient dans le chlorure de chaux exigeaient une trop forte pression.

La désinfection étant bien constatée par l’examen d’une douzaine d’intestins de divers animaux, j’ai offert d’agir en^rand, c’est-à-dire sur cinquante ou cent boyaux de bœufs ; mais la Commission ayant désiré des opérations plus considérables encore, elle m’a invité à opérer en fabrique ; et c’est dans l’établissement du sieur Millan, à Clicby (i), que nous nous

(1) Je crois faire un acte de justice en consignant ici l’expression de ma gratitude envers la dame Millan, qui dirige exclusivement sa fabrique de boyaux de bœufs , une des plus importantes de France , et où j’ai fait la plus considérable de mes expériences. Non-seulement j’ai trouvé dans ses ateliers zèle obligeant pour se prêter à mes essais ; mais encore , dans les achats répétés et assez nombreux que j’ai faits dans cette boyauderie , j’ai toujours trouvé des paquets ou carottes contenant 1 5 aunes , et des boyaux qui se sont conservés en bon état pendant très-long-temps.

sommes transportés, le 19 août, à midi. L’atelier était nettoyé avec autant de soin que l’ancien procédé le permettait; cinq croisées de chaque côté dudit atelier se correspondant entre elles , étaient ouvertes, ainsi que les deux portes : l’odeur n’était pas insupportable pour moi , qui en avais déjà contracté une sorte d’habitude; mais les membres delà Commission ont été plus désagréablement affectés , ils se sont tenus à l’extérieur de cet immense lieu de travail. Les ouvriers ont quitté leur ouvrage habituel , et se sont mis à brosser les tonneaux et baquets , d’abord ave» de l’eau , ensuite avec ce liquide contenant un trentième environ de chlorure de potasse alcalin. Les tonneaux contenant des intestins ont été nettoyés à l’extérieur, ensuite j’ai fait verser sur chacune de ces futailles 3 livres de ce meme chlorure mélangé avec deux seaux d’eau. Le sol du local a été ensuite lavé avec une grande quantité d’eau contenant du chlorure alcalin. Cela opéré, les portes et les croisées ont été fermées, et une fumigation guytonienne a terminé la désinfection. Toutes ces opérations ont demandé une heure environ; après ce terme, l’atelier a été ouvert, et la Commission a pu, pendant plusieurs heures, se livrer à ses observations. En examinant le local avec la plus scrupuleuse attention, un de

ses membres a trouvé , à l’extrémité de l’atelier , un large baquet de boyaux fétides; il avait été oublié , ce qui se conçoit facilement , puisque j’avais à donner des ordres à huit ou dix ouvriers, pour un genre de travail qui ne leur est pas habituel, et auquel ils ont mis une ardeur d’autant plus grande , que la Commission leur représentait l’autorité qui peut sévir contre eux, des membres du Conseil de salubrité en faisant partie. Ce baquet a été désinfecté.

On s’est informé du nombre d’intestins que l’atelier contenait, et la dame Millau a répondu qu’il devait renfermer au moins mille boyaux de bœufs.

Deux futailles , soit cent boyaux arrivés le malin des abattoirs, étaient placées de côté :ces boyaux avaient été mis à macérer dans l’eau de Javelle au commencement de l’expérience ; deux ou trois heures après , ils ont été dépouillés de la membrane muqueuse devant M. Darcet , lavés, soufflés et mis à sécher : la température étant très-élevée, ils étaient presque secs avant son départ , très-blancs , et offrant cette demitransparence qui fait leur beauté , et que l’on doit à l’action d’un alcali faible, soit qu’il ait été ajouté, soit qu’il se soit développé par la fermentation , comme dans l’ancien procédé.

Le coût , pour chaque cent de boyaux, s’est

élevé au quart de la dépense signalée dans mon Mémoire, c’est-à-dire à 90 centimes. M.Darcet, habile chimiste et tellement profond dans la connaissance de tous les arts , qu’on devrait le surnommer la Providence des manufacturiers et des artistes , a voulu la rendre bien moindre, et a insisté pour remplacer l’eau de Javelle par le chlorure de chaux, qui est d’un prix encore plus modique et d’un transport plus facile. Doutant fortement de la réussite , non sous le rapport de la désinfection, mais parce que ce chlorure crispe pour ainsi dire la muqueuse et la fixe sur l’intestin, j’en ai fait part à ce savant en déduisant mes raisons. Il m’a proposé alors de faire préparer du chlorure de soude. J’ai accepté avec joie, et cette joie n’a pas été diminuée par la contrariété de ne pas avoir pensé à cette base, d’un prix moins élevé que la potasse et beaucoup plus pure dans le commerce. M. Darcet a bien voulu lui-même examiner l’action du chlorure de chaux et de soude , et ce que je vais relater plus loin sur cet objet lui appartient, puisque je n’ai fait que le suppléer quand il n’a pas pu se rendre à Clichy.

Malgré l’observation de M. Berthollet, et ce que les chimistes anglais ont écrit depuis, l’usage du sulfate d’indigo pour éprouver la force décolorante des chlorures ayant prédominé en

France , M. Darcet a bien voulu constater combien le chlorure de chaux employé dans mes expériences de laboratoire décolorait. Etendu de sept parties d’eau dans quatre essais qui ont donné même résultat, il a décoloré quatre parties de dissolution de sulfate d’indigo. Ce chlorure marquait 2 degrés et demi.

L’eau de Javelle marquait 12 degrés au pèseliqueur; étant étendue de sept parties d’eau, elle décolore deux parties et demie. Sans être allongée d’eau, elle décolore dix parties. Quelques gouttes d’acide sulfurique concentré, ajoutées à la fin de l’essai, augmentent un peu le pouvoir décolorant de la liqueur.

J’ai fait de nouveaux essais avec la décoction de cochenille , et ai trouvé que le chlorure de chaux était un peu plus d’un quart plus décolorant que l’eau de Javelle. La légère différence de mes essais provient de ce que je ne poussais pas assez loin la décoloration ; malgré cela, on devra s’en tenir au sulfate d’indigo généralement adopté; on n’est pas aussi assuré d’avoir une décoction de cochenille égale dans tous les cas, soit par rapport à la qualité de ce galeinsecte , soit par rapport à la plus ou moins grande ébullition.

L’eau de Javelle , employée dans l’expérience

en grand, marquait ï6 degrés, et décolorait seize parties de sulfate d’indigo.

Trois livres de chlorure de chaux liquide, décolorant seize parties , allongé de six seaux d’eau , ont été versées sur cent boyaux de bœuf fétides, l’odeur a été détruite ; mais le boyau a noirci y et la membrane muqueuse adhérait; on a ajouté de nouvelle eau, et nettoyé le boyau avec difficulté.

Quatre-vingt-dix grammes de ce chlorure sec, qui ne coûte que i4 cent. , ont été dissous dans quatre seaux d’eau, et cette solution , versée sur cent boyaux de boeufs fétides, odeur détruite, les boyaux ont été crispés; mais en ajoutant deux seaux d’eau, on a pu les travailler quelques heures après ; ils étaient noirs.

On a mis dans six seaux d’eau 5 livres de chlorure de soude marquant 16 degrés, et décolorant seize parties sulfate d’indigo, et versé ce mélange sur cent boyaux de bœuf fétides : l’odeur a été détruite instantanément, et au bout de quelques heures, le boyau a été travaillé : la muqueuse se détache très-facilement, les boyaux sont superbes , et le deviennent davantage après les autres opérations. En établissant le prix de cette eau de Javelle à base de soude à i o fr. les 5o kil. , les frais pour cent

boyaux de bœuf s’élèveront à 3o cent. , et en supposant qu’on soit obligé d’élever la dose de ce chlorure de manière à en mettre 2 livres pour cinquante intestins, contenance ordinaire d’une futaille, la dépense ne dépassera pas 4 o cent., c’est-à-dire un peu plus d’un tiers pourcent; on doit se fixer à ces quantités et à ce dernier chlorure , qui offre évidemment les plus avantageux résultats.

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