‹ L'art du boyaudierChapitre 4 sur 16 · DU PROCÈS-VERBAL DE LA SÉANCE GÉNÉRALE DU 30 OCTOBRE · texte numérisé non relu

DU PROCÈS-VERBAL DE LA SÉANCE GÉNÉRALE DU 30 OCTOBRE

M . Ceaude-Anthelme Costaz , l’un des secrétaires , lit , pour M. Robiquet , le rapport suivant , fait au nom des Comités réunis des arts chimiques et des arts économiques :

Messieurs ,

Les intestins grêles des animaux, et jjrincipalement ceux des animaux herbivores , sont employés , soit dans les arts et dans l’économie domestique , à beaucoup d’usages différens. On en fait , comme chacun sait , des cordes d’instrumens , des cordes à machines et à fouet, des enveloppes imperméables pour conserver des substances alimentaires , etc. Toutes les parties de l’intestin ne sont pas propres à la confection de ces divers objets. Parmi les trois membranes qui les constituent , il n’y en a qu’une seule qu’on puisse employer, c’est celle que les

anatomistes nomment musculeuse les deux autres , la péritonéale et la muqueuse , ne sauraient s’adapter à aucun usage : la première est d’une si grande ténuité, sur-tout dans les petits animaux , qu’elle n’oppose pas assez de résistance. L’autre n’est qu’une pellicule recouverte d’un mucus organique, qui protège en quelque sorte et lubrifie toute la paroi interne de l’intestin vivant , mais qui , en raison de sa texture lâche et de sa consistance glutineuse , se détruit avec une rapidité extrême lorsqu’elle n’est plus soutenue par l’énergie vitale. On prévoit dès-lors qu’on doit avoir pour premier soin de débarrasser l’intestin de ces parties accessoires , qui lui sont inutiles ou nuisibles. Cette condition une fois remplie , il ne reste plus qu’à lui donner la forme qu’il doit avoir pour l’usage auquel on le destine : c’est cet ensemble de travail qui constitue l’Art du Boyaudier. Cependant on reconnaît dans ce genre de fabrication deux branches distinctes : l’une comprend principalement la confection des cordes à instrumens , l’autre concerne surtout la préparation des intestins grêles du bœuf, c’est-àdire des boyaux soufflés. Pour chacune de ces deux parties , on emploie un mode particulier de préparation. Dans la première, on n’exploite que des intestins de mouton , on n’obtient l’élimination voulue que par des moyens doux et ménagés. On veut par-dessus tout conserver intacte cette membrane délicate , que la plus légère altération met hors d’usage. Dans l’autre, au contraire , on brusque , pour ainsi dire , le résultat et on le peut impunément, car non-seulement on a affaire à des intestinsplus robustes , mais en outre rien n’oblige à leur conserver cette homogénéité parfaite , qui fait la base essen-

tielle de la première fabrication. Ainsi, d’un coté , pour atteindre le but cherché, on a recours à des bains d’eau tiède ou très - legerement alcalisée , et à des lavages souvent réitérés. Peu-à-peu l’intestin se dégorge, la tunique veloutée se tuméfie , et le moindre effort suffit ensuite pour la détacher de la membrane fibreuse à laquelle elle est accolée. Là le travail, comme on voit, se fait sans secousse et sans altération pour ce qu’on doit conserver. De l’autre, on laisse à la nature le soin de détruire ce dont on veut la débarrasser , et il n’arrive que trop souvent de dépasser le point qu’on veut atteindre. On agit sur des masses j on entasse des intestins, et on les abandonne à une macération plus ou moins prolongée. Un commencement de fermentation putride se manifeste , une odeur infecte s’exhale, déjà les membranes se détachent , et c’est là le temps opportun qu’on s’empresse de saisir pour les isoler. Qu’on juge d’un pareil travail.

Ce peu de mots suffit , je pense , pour faire comprendre les différences principales qui doivent exister entre ces deux espèces de fabrication, considérées sous le point de vue de la salubrité. Il n’est personne qui ne puisse parcourir sans répugnance un atelier bien tenu de fabricant de cordes ; il faut être boyaudier pour aborder les autres sans éprouver un horrible dégoût 5 cependant il importait à la France de conserver cette branche d’industrie, qui lui est devenue presque exclusive. Une considération aussi puissante fixa l’attention de l’autorité, et fit chercher les moyens de diminuer les inconvéniens de cette fabrication sans lui porter aucune atteinte fâcheuse. Ce fut notre estimable et malheureux collègue , feu M. Cadet de Gassicourt , alors membre du Conseil de

salubrité, qui se trouva, le premier, chargé par M. le comte Anglès, préfet de police, de visiter les boyaudeîies de laiis, et d’aviser aux moyens de faire cesser les plaintes réitérées qu’occasionnaient ces sortes d’établissemens. M. Cadet de Gassicourt s’acquitta de cette mission comme de toutes celles qui lui furent confiées ; il s’en acquitta en homme habile , en zélé partisan de l’industrie. De même qu’il poursuivait sans relâche le charlatanisme qui nous mine de toutes parts et dont il fut la victime , de meme il secondait de tout son pouvoir ceux qui contribuaient, par leurs talens , à la prospérité de la France. Loin donc de proposer en cette occurrence des mesures de ligueur, et de substituer des entraves à l’exercice de cet art, il conçut l’heureuse idée de le perfectionner.

Notre collègue sollicita 3\L le Prefet de police d’engager la Société d’Encouragement à mettre ce projet de perfectionnement au concours, M. le Préfet accueillit cette demande avec une bienveillance extrême, et il se chargea de faire lui-meme les fonds du prix. C’est à de pareils traits que la vraie philantropie , que le véritable patriotisme ae reconnaissent. Heureux le Magistrat qui laisse de tels souvenirs et dont il est permis d’honorer ainsi la mémoire !

La Société d’Encouragement, prévenue dans ses désirs, s’empressa de seconder les vues de M. le Préfet , elle tâcha même de leur donner quelque extension en appelant aussi l’attention des concurrens sur la qualité des produits de la boyauderie. En conséquence le programme fut rédigé , et les deux questions suivantes en firent la base.

cc i°. Trouver un moyen chimique ou mécanique pour » enlever la membrane muqueuse des intestins traités

» dans les boyauderies , sans employer la ftiacératioil , et » en s’opposant à la putréfaction , décrire les moyens de » préparer les boyaux par insufflation.

» 2°. Indiquer les moyens les plus simples et les plus » économiques de préparer les différentes espèces de » cordes à boyaux , sur - tout les cordes destinées aux 33 instrumens de musique. Les produits que l’on soux> mettra devront être égaux aux meilleures cordes d’I- » talie. »

Telles furent les deux questions proposées ; mais il est essentiel de se rappeler que la première, seule , fut exigée par le fondateur du prix.

La Société a reçu trois mémoires pour ce concours. Iis ont été enregistrés par ordre de réception , sous les nos. i , 2 et 3.

Le n°. î porte pour épigraphe cette pensée de Fourcroy :

« La chimie se répandra peu-à-peti dans toutes les classes de la société , et tandis qu’elle ne cessera de faire des pas vers sa perfection par les découvertes des savans , elle éclairera tous les ateliers , toutes les manufactures dont la prospérité est liée à ses progrès. »

Le n°. 2 a choisi cet ancien adage :

Labor improbus omnia vincit.

Et enfin le n°. 3 a inscrit les quatre vers suivans :

Par une méthode nouvelle ,

Je veux , favoris d’Apollon ,

Vous offrir dans la chanterelle Corde claire et de beau son.

Plusieurs membres du Comité des arts chimiques , auxquels on a bien voulu m’adjoindre, ont pris successivement connaissance de ces trois mémoires. Ils se sont ensuite réunis pour entreprendre en commun les expériences et les recherches qui ont été jugées nécessaires. On m’a chargé de rendre compte du résultat de ce travail et de faire connaître au Conseil l’opinion de la Commission, je vais essayer de remplir cette tâche.

Je ne chercherai point à présenter ici une analyse détaillée de chacun des Mémoires'qui nous ont été adressés, il faudrait dépasser de beaucoup les limites qu’on doit s’imposer dans un rapport. Je me bornerai donc à les considérer dans leur ensemble , et à en faire ressortir les points qui méritent particulièrement de fixer l’attention de la Société.

Parmi les trois Mémoires du concours , deux sur-tout se font remarquer par l’excellent esprit dans lequel ils sont rédigés : ce sont les nos. i et 3. L’auteur du premier avoue qu’il a peu pratiqué l’Art de la Boyauderie } mais il est facile de voir , à la manière dont il rend compte de toutes les opérations et aux détails dans lesquels il entre, qu’il en a fait une étude approfondie et qu’il possède des connaissances très-variées. Cet auteur vérifie l’épigraphe dont il a fait choix. Il démontre, par son Mémoire, tout ce qu'on doit espérer de l’heureuse influence que la chimie peut exercer sur une foule d’arts encore peu avances.

Il est facile de reconnaître , à la lecture du n°. 3 , que son auteur , sans faire preuve de connaissances théoriques aussi étendues , n’en possède pas moins toutes les notions nécessaires à l’intelligence et aux progrès de son art. C est un fabricant consommé j son Mémoire est un bon Traite

pratique de l’Art de la Boyauderie, et nous n’en possédons aucun. Ce concours , n’eût-il produit que ce résultat , on devrait se féliciter de l’avoir entrepris. Si on ajoute à ces considérations que ce meme fabricant a fait figurer en relief les modèles de toutes les opérations de la boyauderie, de ses ateliers et des ustensiles dont on se sert, on reconnaîtra que tant de sacrifices , de persévérance et de talens sont vraiment dignes d’éloges et d’encouragemens.

Quant au Mémoire n°. 2 , la Commission éprouve d’autant plus de regrets de ne pouvoir le citer favorablement, que son auteur, l’un de nos meilleurs fabricans de cordes, est déjà connu très-avantageusement de la Société, par le succès éminent qu’il obtint en 1819 pour la supériorité de ses produits ; mais quelque bienveillance qu’on puisse mettre a juger ce Mémoire , on ne peut s’empêcher d’avouer qu’il est fort éloigné de pouvoir être comparé aux deux autres.

Après avoir jeté ainsi un coup d’œil rapide sur les Mémoires, considérés dans leur ensemble, nous allons les env isager sous le rapport spécial du concours, et nous ne nous occuperons d’abord que de la première question proposée. Je la rappellerai : «Trouver un procédé chimique y> ou mécanique pour enlever la membrane muqueuse des » intestins traités dans les boyauderies , sans employer » la macération et en s’opposant à la putréfaction ; déy> crire la manière de préparer les boyaux par insuffla- 33 tion. 33

Chacun des trois auteurs prétend avoir résolu complètement cette question; deux d'entre eux proposent de substituer la méthode employée dans les ateliers des fabricans

de cordes, à la macération usitée pour la grosse boyauderie , et ils assurent que, pal* ce moyen , ils évitent toute infection , que le travail est moins long et le boyau mieux conservé. L’auteur du n°. 3 nous dit, à la page 6 de son Mémoire : « Les moyens que je propose ne peuvent 33 nuire à la salubrité 5 ils sont peu dispendieux, mais ils 33 exigent une main d’œuvre suivie. Ils présentent même 33 une économie de temps , puisque en quatre ou cinq 33 jours, dans toutes les saisons, on peut livrer au com- 33 merce des intestins que , par macération , il est impos- 33 sible de pouvoir préparer en moins de quinze jours en 33 hiver. 33

Ces raisons , il faut l’avouer , paraissent concluantes et satisfont au fond de la question j mais il faut remarquer que cette méthode peut bien empêcher la putréfaction de s’établir , et non pas en arrêter et en neutraliser les effets quand elle est déjà développée : cela suppose donc que les intestins seront livrés parfaitement sains au boyaudier : or il s’en faut de beaucoup qu’il en soit ainsi à Paris. Les bouchers 11e sont soumis à aucune règle à cet égard. C’est une chose vraiment fâcheuse , et que l’autorité réprimera sans doute plus tard 5 mais actuellement le grand nombre d’acheteurs qui se présentent pour cette sorte de denrée , fait qu’étant toujours sûr du débit, on n’en prend aucun soin. On accumule ces intestins dans des tonneaux et on les livre encore remplis de fiente : aussi sont-ils déjà infects lorsqu’ils arrivent dans les ateliers. Alors tant que cet état de choses subsistera , les moyens proposés par les deux auteurs cités ne pourront être employés , parce qu’il s’agit plutôt de s’opposer aux progrès de la putréfaction que de la prévenir.

L’auteur du Mémoire n°. 1 , qui parait avoir dirigé particulièrement ses recherches vers ce but important, et qui a fait sous ce rapport un très-grand nombre d’expériences , annonce avoir obtenu un plein succès en employant ce qu’il appelle son réactif. Voici comment il s’exprime :

cc Quinze paquets de boyaux dégraissés et invaginés 33 ont été mis dans un tonneau , leur ocleur était très-fé- 33 tide, ce qui n’est pas étonnant, attendu qu’en arrivant 33 des abattoirs ils sont le plus souvent dans cet état. On 33 a versé dessus environ 20 litres d’eau , et du réactif 33 pour la valeur de 60 centimes. Le tout a été remué , la 33 putréfaction a disparu. On a laissé macérer douze heures, 33 en remuant de temps en temps. La température était 33 pendant cette expérience, comme dans les précédentes , 33 de 10 à 12 degrés thermomètre de Réauinur.

33 Après douze heures de macération, la putréfaction n’a- 33 vaitpas reparu. Les boyaux ont été mis dans un baquet 30 presque plein d’eau , ratissés facilement , lavés et dé- 33 gorgés selon la méthode ordinaire (ils sont plus blancs 33 que par le procédé ordinaire), ensuite soufflés sans 33 pour cela répandre l’odeur fétide des boyaux fermentés. 33 L’insufflation est la vraie pierre de touche de cet art, 33 et la première fois j’ai pu croire , sans trop d’amour- 33 propre, être arrivé à un résultat heureux (1).

(1) «Les quinze paquets dont nous avons parlé fournissent vingt- » huit à trente carottes, ainsi la dépense que ce procédé occasionne » ne s’élève pas à plus de 3 ou \ pour 100 de la valeur de la mar- 33 chandise fabriquée, laquelle, étant plus belle , obtiendra un débit. *> plus facile. D’un autre côté , le fabricant éprouvera moins de dé-

» En effet, outre la disparition de la fermentation

putride, mon procédé faisant décoller plus promptement » la membrane muqueuse , le boyau devait conserver plus s? de ténacité et de force , ou , comme le disent les ou- 33 vriers , plus de nerf. L’expérience a confirmé ce fait.

33 Les boyaux, sortant du ventre de l’animal , et étant 33 mis à macérer avec mon réactif, laissent décoller la 33 membrane muqueuse après douze à quinze heures de ma- 33 cération; ils sontbeaucoup plus blancs, ce dont on pourra 33 se convaincre par la vue des échantillons. Dans leur 33 préparation , nulle odeur fétide ne s’est montrée. Ils 33 sont séchés et subissent les autres opérations d’après la 33 méthode actuelle, et peuvent être livrés au commerce 33 avec au moins le même avantage que les boyaux de 33 première qualité. »

En supposant vrais tous les faits annoncés, il est certain que cette méthode doit obtenir la préférence sur les autres , puisqu’elle offre tous les genres d’avantages. Vous voyez en effet , Messieurs , que la putréfaction , alors même qu’elle s’est déjà manifestée , se trouve immédiatement paralysée , et que les produits , loin d’en être altérés , sont de meilleure qualité et d’une plus facile et plus prompte fabrication. Il ne s’agissait donc plus que de la réalité de toutes ces assertions j mais l’auteur avait cru , dans l’in-

3> chet , attendu que la fermentation détruit la ténacité des boyaux , ce qui est prouvé par la plus grande difficulté que les ouvriers » trouvent à dégraisser un boyau déjà avancé , lequel se troue dans 3i ce cas bien plus facilement. Ces causes n’existeraient pas , que la 3) salubrité publique devrait exiger l’adoption de ce procédé ; la v routine et les préjugés s’y opposeront peut-être. »

térèt public , ne pas devoir divulguer son moyen , efc il proposait seulement de se conformer , à cet égard, à tout ce qu’exigerait la Société d’Encouragement.La Commission se trouvant dans l’impossibilité de prononcer sans acquérir cette connaissance , vous a demandé et a obtenu l’autorisation de communiquer avec l’auteur et de faire répéter les expériences. Tous les moyens d’acquérir une pleine et entière conviction à cet égard nous ont été fournis. Des expériences en petit furent d’abord faites chez M. Labarraque , pharmacien distingué de Paris, et auteur dudit Mémoire. On avait choisi pour ces premiers essais des intestins de diverses espèces d’animaux, et particulièrement de bœufs, de chiens et de chats. Ces intestins, extraits depuis six à huit jours, étaient météorisés. Ils surnageaient le liquide dans lequel ils baignaient, et avaient déjà contracté une odeur des plus fétides. Portion du réactif fut versée dans chaque terrine , à l’instant même la putridité disparut. A peine reconnaissait-on une légère odeur appartenant à la substance employée. Tous vos Commissaires furent frappés de la promptitude de cette réaction , elle est vraiment instantanée. Une autre série d’expériences fut entreprise pour constater les effets de cette même substance sur les boyaux frais. On en mit donc un certain nombre en macération avec le mélange convenable , et on laissa l’action se prolonger tout le temps prescrit par l’auteur (i). Après ce terme, nous vîmes la membrane muqueuse se détacher avec autant de facilité que si l’intestin eût subi la macération ordinaire.

La Commission , pour s’acquitter complètement du.

(0 Deux heures.

mandat qui lui était confié , désira que toutes ces expériences fussent répétées en, grand et dans un atelier déjà monté. M. Milan, établi à Clichy, voulut bien mettre sa boyauderie à notre disposition. Quatre Commissaires s’y réunirent , MM. Mérimée , Darcet , Payen et moi (1). Nous parcourûmes d’abord l’atelier où se font le dégraissage et la macération. Une vingtaine de tonneaux s’y trouvaient remplis d’intestins de deux , trois et quatre jours. La température atmosphérique était très-élevée 5 c’était dans une des plus belles journées de l’été dernier, et la fermentation putride marchait si rapidement , qu’il fallait une sorte de courage , je ne dirai pas pour rester dans cet atelier , mais seulement pour le traverser , tant la puanteur était forte. Néanmoins M. Labarraque fit d’abord laver les dalles du sol 5 il versa ensuite dans chaque tonneau une quantité convenable de son réactif , fit agiter pour que le mélange fût exact ; et après avoir fait fermer tout l’atelier , il fit faire une fumigation de chlore pour atteindre les exhalaisons encore répandues dans l’atmosphère , puis on ouvrit portes et fenêtres , et lorsque l’atelier fut bien aéré , nous entrâmes pour nous assurer de l’effet produit sur ces masses d’intestins entassés dans les tonneaux. Nous trouvâmes , comme dans les expériences précédentes , l’odeur annullée , et il nous fut possible alors de rester long-temps dans l’atelier sans éprouver le moindre dégoût. Je ne terminerai pas cet article sans citer' un fait qui nous causa quelque sur-

(1) M. Pelletier , membre du Conseil de salubrité , a cte témoin d’expériences en petit; mais étant indisposé ,il n’a pu se rendic a

Clicliy,

prise, ce fut d’entendre les ouvriers se plaindre en entrant , qu’on avait empoisonné leur atelier par l’odeur qu’on venait d’y répandre , odeur qui, pour nous , était à peine sensible. Ce fait est certainement bien propre à confirmer tout ce qu’on connaît de l’empire de l’habitude, et il démontre' jusqu’à l’évidence combien est fondée la crainte que témoigne l’auteur de voir la routine et les préjugés s’opposer à la propagation de son procédé. Au reste , il est vrai de dire que les émanations fétides que répandent les boyauderies sont plus dégoûtantes que dangereuses , car on sait que les ouvriers qui y sont sans cesse exposés n’en éprouvent aucun mauvais effet. Cette observation a été bien constatée par M. le docteur Guersent 5 elle se trouve consignée dans son très-bon Mémoire sur la grosse boyauderie.

Il nous restait , pour achever cette première partie de nos expériences , à voir effectuer en grand le dépouillement de la membrane muqueuse par le seul secours du réactif proposé , et sans que les intestins eussent subi de fermentation dans aucun temps de leur préparation } mais ce travail exigeait plusieurs jours , et l’éloignement de la boyauderie de M. Milan ne nous a pas permis de le suivre dans tous ses détails. L’un de nous , M. Darcet , qui possède une habitation dans le voisinage , et qui d’ailleurs , en sa qualité de membre du Conseil de salubrité , avait un intérêt particulier à s’assurer de la réalité des faits , a bien voulu se charger seul de ce soin. Notre collègue a fait préparer , par le nouveau procédé, une grande quantité de boyaux frais , et il a vu en effet que non-seulement ils ne subissaient aucune altération de la part du

réactif, mais que le travail en était plus facile , par cela même qu’ils conservaient plus de force , et qu’on courait alors moins de risque en faisant l’extraction de la membrane muqueuse.

Ajoutons à cet avantage celui d’employer beaucoup moins de temps, et nous demeurerons convaincus que cette méthode mérite , à tous égards , la. préférence sur celle de la macération putride , et la première question est résolue complètement.

Si ce commencement de notre travail a été accompagné de quelques dégoûts physiques , du moins nous avons eu la satisfaction de le voir terminé au. gré de nos désirs. Malheureusement il n’en- a pas été de même pour la seconde partie , et nous n’avons à vous offrir , sur cet objet, que des doutes et de grandes espérances. Il s’agissait , pour satisfaire à la deuxième question , cc d’indiquer les » moyens les plus simples et les plus économiques de » préparer les différentes cordes à boyaux , sur-tout les » cordes destinées aux instrumens de musique ». Si l’on s’en fût tenu là , cette dernière question serait encore résolue : M. Savaresse de Troye , l’auteur du Mémoire n°. 3 , mériterait certainement la palme; ses descriptions sont claires , méthodiques , elles ne laissent rien à désirer.

Mais on a ajouté : cc Les produits que l’on soumettra à la » Société devront être égaux aux meilleures cordes d’Ita- » lie » , et c’est en cela que consiste le vrai point de la difficulté. Tous les concurrens affirment l’avoir vaincue , je dirai plus , tous prétendent avoir été au-delà de ce qu’on exigeait , et avoir mieux fabriqué la corde qu’on

ne la fabrique en Italie. On peut regarder la chose comme vraie par rapport à un certain nombre de cordes, et il suffirait, pour s’en convaincre , de jeter un coup-d’œil sur les échantillons qui nous ont été présentés par les auteurs des Mémoires nos. 2 et 3 ; mais cela devient excessivement douteux relativement aux chanterelles , car on sait qu’il n’est aucun artiste qui n’apprécie davantage celles de Naples , et tous les luthiers savent parfaitement qu’à Naples même il n’existe qu’une ou deux bonnes fabriques de ce genre. Ceci constate déjà un fait assez important , c’est que la qualité de l’intestin n’est pas la seule chose essentielle à la confection d’une bonne corde , puisqu’avec les mêmes matériaux tous n’obtiennent pas des qualités semblables.

Bien convaincus que celui qui réussirait à fabriquer de bonnes chanterelles réussirait, à plus forte raison, pour toute autre espèce de corde , nous ne nous sommes occupés que de l’examen de celles qui offraient le plus de difficultés. Notre premier soin a été d’en remettre à différent artistes des plus célèbres , comme étant les juges naturels de cette question. Malheureusement, pour bien apprécier la qualité d’une corde il faut une longue suite d’expériences ; et lorsqu’il s’agit, comme dans ce cas-ci, de faire un grand nombre d’essais comparatifs, le temps que cela exige est trop considérable pour que des personnes aussi occupées puissent s’y livrer entièrement. Nous n’avons donc pu , par ce moyen, obtenir que des renseignemens trop vagues pour qu’on puisse s’y fixer. On en jugera par la manière dont M. Baillot termine lo rapport qu’il a bien voulu nous adresser.

» Ce n’est pas sur un si petit nombre d’expériences

» faites en si peu de temps , que l’on peut obtenir un » jugement j quelques individus ne suffisent pas pour 33 faire connaître l’espèce. Je puis seulement affirmer 33 que j’ai trouvé de bonnes chanterelles dans les trois m numéros du concours 5 mais je ne puis en connaître, y> dans un si court espace de temps et avec une si petite 33 quantité de cordes , ni la force de résistance ni la 33 durée , et encore moins les comparer à celles de Na- 3> pies. J’estime que les luthiers experts peuvent seuls 33 avoir une somme d’observations capables de déter- 33 miner un jugement à cet égard. 33

Tous les autres renseignemens que nous avons pu recueillir sur ce point, se sont trouvés conformes à celui de M. Baillot. Il en résulte donc que tous les concurrens ont présenté de bonnes chanterelles, que tous en ont présenté de mauvaises. Au reste , ceci n’étonnera pas lorsqu’on saura que, parmi celles de la meilleure fabrique de Naples , il s’en trouve aussi, et en assez grand nombre , de qualité inférieure. M. Lupot , l’un de nos meilleurs luthiers , celui auquel M. Baillot nous avait conseillé d’avoir recours , nous a dit qu’il estimait avoir été bien servi lorsque sur un paquet de trente chanterelles, de la fabrique de Guido^ il s’en trouvait quinze de bonnes, et lorsque, sur pareille quantité de nos meilleures fabriques , il en avait cinq à six. Ce résultat , tout fâcheux qu’il paraît , nous a du moins démontré la possibilité d’atteindre le but ; car si on réussit pour quelques-unes , il n’y a pas de raison pour qu’on ne réussisse pas à un plus grand 5 le tout est de connaître les conditions essentielles à remplir , et c’est là précisément ce que nous ignorons. Il faudra donc avant tout déterminer ces conditions et ne plus s’abandonner

à cette sorte d’empirisme que les moindres circonstances viennent entraver dans sa marche. Aucun des concurrens n’a fait de tentatives de ce côté ou du moins aucun n’a communiqué ses essais 5 cependant on possède déjà un certain nombre de données qui pourraient servir de points de départ. On sait , par exemple, qu’une chanterelle mise en vibration sous une légère tension ne doit laisser apercevoir , dans ses nombreux trajets, que deux cordes situées aux extrémités de sa course. Lorsqu’on en voit une troisième qui occupe , pour ainsi dire , l’axe du mouvement, on juge que la chanterelle n’est pas bonne , et on attribue ce phénomène à un défaut d’homogénéité , qui fait que toutes les parties de la corde n’ari'ivent pas en même temps à la situation horizontale , elles oscillent dans des temps différons. Une autre observation vient à l’appui de la précédente. Les artistes, comme les luthiers, veulent que la chanterelle soit d’un diamètre le plus égal possible dans toute sa longueur , car si elle varie de grosseur vers une de ses extrémités , ce qui arrive assez ordinairement, ce ne sera jamais par ce côté qu’ils la monteront. Il faut donc pour première condition que la corde soit homogène, bien cylindrique, et d’un diamètre égal au moins dans toute la longueur soumise à la vibration. On sait encore que pour qu’une chanterelle soit bonne , les trois intestins qui la composent doivent être tellement inhérens les uns aux autres, qu’ils semblent se confondre et n’en plus former qu’une seule. Alors la corde a de la transparence , et lorsqu’elle est roulée elle offre beaucoup de résistance à la pression qu’on lui fait subir entre les doigts j elle a de la raideur. En général la chan-

relie qui jouit de ces propriétés se* monte facilement au ton 5 une fois tendue , elle conserve la transparence et résiste fortement à l’archet ; mais ce qui en fait le mérite essentiel , c’est qu’alors elle tient toujours l’accord : telles sont les principales qualités que possède une bonne chanterelle , qualités qui paraissent dépendre sur-tout d’une union plus intime entre les trois fils 5 car il n’en faut pas douter , c’est Cette union plus intime qui en fait un tout plus homogène et moins accessible aux variations de température et d’humidité : s’il m’est permis d’exprimer ici ma manière de voir , je dirai que je suis loin de penser que ces propriétés dépendent uniquement de la qualité des intestins , mais qu’elles dépendent aussi de la préparation qu’on leur fait subir. Il me paraît très-probable que si On les dépouillait exactement des sels ou des alcalis dont on les imprègne dans le principe , il n’y aurait aucun corps intermédiaire qui pût s’opposer à leur adhérence naturelle , et entretenir ainsi une porosité toujours nuisible. Au reste , ce ne sont ici que des conjectures , et je n’y insisterai pas davantage.

Pour revenir à notre objet , je dois dire que non-seulement nous n’avons pu acquérir aucune conviction sur la qualité supérieure des échantillons présentés , mais qu’en outre nous manquons de données assez positives pour certifier que les cordes soumises à l’examen sont réellement de' fabrique française, bien que pour la plupart elles aient été filées sous nos yeux. Nous avons reconnu la possibilité qu’elles fussent fabriquées avec des intestins préparés chez l’étranger et expédiés à l’état sec : quelques bains suffisent alors pour les mettre dans le cas

cl’être filées. Dans cet état de choses, voici quel a été le jugement qu’a dû porter la Commission :

i°. Attendu que la première et principale question , celle proposée par M. le Préfet de police, et pour laquelle le prix a été fondé , se trouve complètement résolue par M. Labarraque , auteur du Mémoire n°. 1 , la Commission vous propose de lui adjuger le prix entier, en lui imposant néanmoins une condition à laquelle il se soumettra très - volontiers , c’est celle de rédiger un précis de son procédé , de le mettre à la portée de tout le monde, et d’en suivre avec zèle l’exécution dans les différens ateliers. Cette mesure , si l’on veut mettre à profit la découverte de M. Labarraque , nous paraît indispensable.

2°. Attendu le peu de données précises qu’on a pu obtenir sur l’origine et la qualité des cordes présentées , la Commission vous propose de faire de cette deuxième question un nouveau sujet de prix , et de le porter à deux mille francs. Le programme qui en sera rédigé devra prescrire toutes les précautions voulues pour obtenir les garanties nécessaires , et il est à désirer qu^on prenne des mesures pour que ce programme soit connu de tous les fabricans de cordes.

3°. Attendu que les concurrens ont tous fourni un certain nombre de cordes de qualités supérieures , et qu’ils ont donné des preuves évidentes d’un talent distingué , soit sous le rapport de la fabrication , soit relativement à la description de leurs procédés , la Commission regardant M. Labarraque comme dignement récompensé par le succès qu’il a obtenu dans la première partie , vous propose d’accorder une médaille d’or , à titre d’encourage-

ment , à chacun des deux Messieurs Savaresse , auteurs des nos. 2 et 3. Nous espérons que les concurrens trouveront dans cette honorable distinction un nouveau motif pour redoubler de zèle et d’efforts.

L’Assemblée générale approuve le Rapport et en adopte les Conclusions.

Pour extrait conforme ,

Signé baron DEGERANDO i secrétaire .

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