LE CHANT DANS LES COMPOSITIONS DE CARACTÈRE DRAMATIQUE
Le Chant dans les Compositions de caractère dramatique
On sait le peu d'empressement que mirent les Français à adopter le genre de l'opéra. Malgré le succès d'une œuvre de valeur telle que XOrfeo de Luigi Rossi (représenté en 1647); malgré tous les efforts de Mazarin (') pour implanter l'opéra à Paris, les musiciens français restaient sceptiques et méfiants. Cependant ils ne demeuraient pas complètement inactifs. Le ballet de cour renaissait et prenait un essor nouveau, de timides essais de pastorales en musique étaient tentés par différents musiciens et, enfin, Molière dans ses comédies-ballets faisait à la musique une place de plus en plus grande. C'est dans ces trois sortes d'ouvrages qu'il nous faudra chercher, avant la création définitive de l'opéra par LuUy, les éléments du chant dramatique.
En i653, le ballet de cour, après une longue période de stagnation, reprend une nouvelle vie. Jean de Cambefort revient dans le Ballet de la Nuiti^) aux principes inaugurés par Guédron. A partir de ce moment, le chant prendra peu à peu une place toujours plus importante dans les ballets. Dans le Ballet de la Nuit, son rôle est encore limité à un air au commencement de chaque entrée, un petit chœur avec solo, et un dialogue entre le Sommeil et le Silence O. Le style des Récits est à peu près le même que celui des airs de Guédron et Boesset, seul le récit de Vénus chassant les Parques, la Vieillesse et la Tristesse « Fuyez bien loin, ennemis de la joie », est un peu moins lourd et guindé.
(*) Il est inutile d'insister ici sur cette partie de l'activité de Mazarin. Elle a été étudiée en détail par M. Romain Rolland [Revue d^hist. et de crit. mus., 1901 et 1902, et Musiciens d'autrefois) et plus récemment par M. Henry Prunières : Uopéra italien en France. Nous renvoyons à ces ouvrages.
(*) Les vers sont de Benserade. C'est une de ses meilleures œuvres.
(3) M. Prunières a publié une partie de la musique de ce ballet dans VAnnée musicale de 1912.
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Mais déjà paraît l'homme qui va devenir le dictateur de la musique française. Après quelques petits essais comme compositeur, Lully remporte son premier grand succès avec le ballet italien de V Amour malade (lôSy). L'année suivante, pour le ballet ô! Alctdiane et Polexandre ('), il compose non seulement les symphonies et les airs italiens, mais aussi une grande partie des airs français, entre autres le joli récit : « Que votre empire, Amour, est un cruel empire », qui fut chanté par M"* Hilaire. Dans le Ballet de la Raillerie (1659), se trouve le fameux duo entre la musique italienne et la musique française (^j. Les deux musiques se critiquent et se raillent mutuellement, chacune en sa langue, et Lully suit le texte, changeant de st3"le chaque fois que l'interlocutrice change, et soulignant avec habileté toutes les critiques. Nous voyons déjà ici s'affirmer ce talent de Lully pour la comédie en musique. M"^ de La Barre et Anna Bergerotti interprétèrent ce duo.
Les deux styles, italien et français, Lully les maniait déjà alors avec sûreté. Il est intéressant de voir comme il s'en sert dans des morceaux se rapportant à des situations analogues.
Ainsi, pour plusieurs scènes de ballet il a écrit des Plaintes de femmes amoureuses ; les unes sont en italien, les autres en français. La plus importante est celle d'Armide pleurant le départ de Renaud, dans le Ballet des Amours déguisés i^). Après une courte introduction instrumentale le cri de douleur d'Armide « Ah, Rinaldo, e dove sei ? » éclate. Elle demande anxieusement où est Renaud, ne pouvant comprendre encore qu'il soit parti. Ce premier morceau de chant est composé de trois parties, les 14 premières mesures étant reprises après la partie du milieu (schéma A B A), puis la ritournelle instrumentale est répétée, et immédiatement suit un nouveau morceau de chant très mouvementé : « ferma, Rinaldo », s'écrie Armide, sur des notes syncopées, et la fin de la strophe « se morta è la tua fè, morta son io » est l'expression d'un désespoir poignant. Cet air a une deuxième strophe séparée de la première par
(') Collectif.!! Philidor, v. 8.
(•) M. Prunières l'a publié dans son livre sur VOpéra ital. en France.
(*) 1664. — La musique est dans le 12' volume de la collection Philidor.