FORMATION DU SON. POSE DE LA VOIX. LES REGISTRES. ICI
compagnement d'une voix juste et qui chante à l'unisson ou à l'octave d'une autre voix est bien plus propre à inspirer la justesse que l'instrument qui n'en est que le singe » (*). L'accompagnement avec le théorbe, ajoute-til, peut avoir de certains avantages, par exemple pour apprendre à bien garder la mesure. Avoir la voix juste et bien observer la mesure sont pour Mersenne deux conditions essentielles pour qui veut être bon chanteur (^). Nous avons vu plus haut qu'outre la justesse il demandait encore l'égalité et la flexibilité de la voix. Bacilly veut aussi qu'on sache entonner les tons avec justesse, bien soutenir la voix et bien la porter. Aucun des deux ne parle de l'art d'enfler ou de diminuer le son, le « crescere et scemare» qui revient si souvent dans l'avant-propos des Niiove musiche de Caccini('). De même, il n'est pas question de ce que nous appelons aujourd'hui registres. On ne connaît que la voix naturelle, ou le fausset, c'est-à-dire dans les voix d'hommes, le registre imitant la voix des femmes. Caccini oppose la « voce piena e naturale » à la « voce finta ». Mersenne demande que la voix soit pleine et solide; il compare une telle voix à « un canal qui est toujours plein d'eau quand elle coule » ou à « un corps et visage charnu et en bon point » (*).
Mais en même temps une certaine douceur, jointe à la flexibilité, était nécessaire pour bien exécuter les cadences et diminutions. C'est à l'étude de celle-ci qu'on passait, dès que la voix était tant soit peu posée. « Or, après que l'on a enseigné à former le ton et à ajuster la voix à toutes sortes de tons on l'accoustumera à faire des cadences », dit Mersenne (^). L'exécution des divers ornements demandait non seulement de la souplesse mais aussi une certaine douceur (^) dans la voix.
(') Remarques, p. 21.
(*) nOr, après que l'on s'est accoustumé à garder la mesure très exactement, et que l'on a la voix juste, l'on peut s'assurer d'avoir deux des meilleuree qualités nécessaires au bon chanteur. » (Harm. univ., p. 323.)
(') V. au5si la phrase du Discorso de P. délia Val'.e, citée plus haut.
(*) Harm. univ., p. 354-
(') Sur les «cadences» etc. voir le chapitre suivant.
(') a II suffit de remarquer que si les airs français ont quelque chose de recommandable et de particulier sur ceux d'Italie, d'Allemagne et d'Çspagne, cela dépend des cadences et des tremblemens, dont ceux qui chantent bien, comme fait le Baillif, ont coutume d'user... d'autant que la voix a pour lors une grande douceur.» (Mersenne. Harm. univ., p. SSg.)
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Or, « douceur » et « mignardise » sont les termes qu'on rencontre le plus souvent à cette époque, lorsqu'il s'agit du chant français. C'est par ces deux qualités que nos chanteurs se distinguaient particulièrement de ceux d'autres nations, non seulement au dire de leurs compatriotes, mais aussi d'après l'avis des critiques étrangers (0-
Ce chant doux et mignard n'avait pas, du reste, l'approbation de tous. Mersenne, tout le premier, désirerait plus d'expression et plus de vie. « Or, pour chanter avec moins d'imperfection, il semble qu'il ne suffise pas de prononcer aussi franchement comme si l'on récitait, avec les accents convenables au sens de la lettre, que la voix soit belle, pleine, douce et moelleuse, portée et conduite d'une belle manière ; mais encore qu'elle tienne d'une grande intention et soit animée d'un beau mouvement; mais il semble que la mode présente ne soit qu'à la délicatesse et à la mignardise...» «Il faut advouer que les accents de passion manquent le plus souvent aux airs français, parce que nos chantres se contentent de chatouiller l'oreille et de plaire par leurs mignardises, sans se soucier d'exciter les passions de leurs auditeurs, suivant le sujet et l'intention de la lettre. Ils n'ont pas aussi cette majesté qui naît du beau et du grand et n'expriment pas toujours les significations des paroles » (-).
Plus loin^ il déplore que les chanteurs français évitent les exclamations et les accents dont usent les Itahens, parce qu'ils s'imaginent qu'ils tiennent trop de la tragédie ou de la comédie.
Les remarques de Mersenne n'eurent aucun effet. Le goût resta encore longtemps au doux, au tendre, à l'élégant, au modéré.
(^) «Il faut advouer que de tous ceux que l'on a ouy chanter dans les terres de nos voisins, comme dans l'Espagne, dans l'Allemagne tant haute que basse, et dans l'Italie, que l'on n'en rencontre pas qui chantent si agréablement que les Français... et bien qu'ils (les autres) aient la voix plus forte, plus nette et plus sonore', ils ne l'ont pourtant pas si douce ny si charmante. » (Mersenne, ibid., p. 42)
Doni écrit à Mersenne : «Certes vos chantres françois ont une grande mignardise dans le chant.» (B. N. fr. n. acq. 2605.)
Voir aussi la décHcace de son traité de musique aux musiciens français, citée plus haut. — 11 serait facile de multiplier les citations de ce genre.
(*) Harm. univ., p. 341 et 362.