PREMIÈRE PARTIE
Histoire de l'art du distillateur depuis les 2emps les plus reculés, jusqu à larévolution opérée par la découverte d’Edouard Adam.
(Crarrrre Le,
Nous édite di pouvoir fixer d’une manière certaine l’époque à laquelle on a commencé. à extraire l’eau-de-vie du vin. Nous ‘pensons qu'il serait extrêmement intéressant de savoir par quel procédé on a pu découvrir que le vin contenait un principe spiritueux qui. donna naissance À cette liqueur précieuse et souvent mortelle que nous nommons eaude-vie,-et que les chimistes désignent sous le nom .d’alcohol, mot qu'ils ont emprunté de l'arabe, sans doute dans la vue de rendre à cette nation la gloire de l'invention de celte liqueur qu’on. leur attribue communément.
Les anciens auteurs, ont beaucoup: écrit sur cette matière, mais leurs expressions sont si entortillées , ils faisaient: un si grand mystère de leurs opérations, même les. plus simples,
10 L'ART DU DISTILLATEUR que leurs ouvrages sont un dédale le plus souvent inextricable. Ce n’est qu’à force de les comparer l’un à l’autre que l’on peut parvenir à pénétrer leurs secrets Nous allons tâcher de donner sur cette matière tout ce que nous avons pu recueillir. | Jean-Baptiste Porta , napolitain, l’un des auteurs anciens qui a le plus écrit sur la distillation , croyait ce mot dérivé du grec. Nous ne sommes pas de son avis : nous pensons , au contraire, avec une infinité d'auteurs, que ce mot est dérivé du latin dsrillatio, composé de la particule dis qui signifie séparation, et de s/llo, tomber goutte à goutte, dérivé lui-même de szilla goutte. Ce mot n'avait pas chez les anciens la même acception qu’il a chez nous. Nous verrons plus bas qu'ils appe- Jaient indifféremment de cé nom presque toutes les opérations de chimie qui ont pour but de faire changer de forme aux substances sur lesquelles cette science s’exerce.
La distillation , selon le langage des modernes , est une opération chimique par laquelle, à l’aide du feu , on sépare les parties volatiles que contiennent des substances renfermées dans des vaisseaux. | Porta , que nous venons de citer et qui fait,
D'EAUX-DE-VIE ET ESPRITS. 1£ ainsi que nous, des recherches sur l'ancienneté de l’art qui nous occupe, semble nous donner, dans son Traité de la Distillation , l'origine de cetteopération, sans en fixer cependant l'époque. Des paysans, dit-il, réfléchissant sur ce qui se passe dans la fermentation tumultueuse du vin, s’apercurent qu’il s’échappait des vapeurs aqueuses , et ils cherchèrent à les rassembler. Pour cela ils placèvent un tuyau de bois ou de grès sur la bonde du tonneau qui renfermait le moût. Ce tuyau, qui avait quatre à cinq pieds de longueur , était surmonté d’un chapiteau semblable à ceux des anciens alambics, et par un tuyau latéral déversait dans un récipient, placé au-dessous , les vapeurs condensées par le froid qui frappait le chapiteau (1); c’est
(1) Rustici suâ industrià modum excogitärunt , vitæ aquam è vino sine ignis subsidio exsugere : videntes enim mustumsine igmis caliditate, suæ naturæ spontaneo impulsu sese commovens æstuansque ebullire , maximamque spiritüs quantitatem foràs emittere , vasa orificio circumponentes, illam collisgebant. Ubi enim recens mustum è torculari ad vinacéam cellam transvectum, transmutatumque, jamjam effervére incipiebat , sgrdiumque immundam eluviem suprà effusam emandare, suprà vasis osculum, cavum tubum, sive ligneum , sive fictilem, quatuor vel quinque pedes altitudinis accommodärunt, qui ori par esset, et
ainsi, dit Porta, qu'on peut extraire sans feu l'eau-de-vie du vin. Voilà en effet un alambic tout formé, et certainement cette découverte serait très-ingénieuse si elle était vraisemblable. Porta a fait comme certains auteurs qui, pour se donner un air d'importance, PR ICRERS leurs rêves dans leurs écrits et cherchent à leur imprimer le caractère de la vérité. . | 11 n’est pas difficile de réfuter l’assertion de Porta , et de prouver que , quand bien même on aurait employé ce moyen pour là distillation , on n'aurait pas pu en extraire de l'eaude-vie, ; 19, Quoique le moût contienne tous les principes qui doivent produire l’eau-de-vie, ces principes ne sont pas encore assez bien combinés, assez bien élaborés pour que l’alcohol ” y soit formé. C'est après la fermentation tumultueuse qu ’on commence à trouver l’alcohol
suprà, pileum .constituerunt, cujus rostro receptaculum supposuerunt, mox juncturas fideliter agglutinärunt ,. ne quid vaporis , vel spiritûs exhalaret, undè ex. vaporibus.. è vino se erigentibus, humor in receptaculum derivat , ut mérito mustispiritum vocemis. Joannis-Baptistæ Porta, neapolitant, de Distillationibus. Ar gentorati, anno 1699 ;. libro octavo, cap. 1. 4
D'EAUX-DE-VIE ET ESPRITS. 13 danslevin;iln’yexistepasauparavant. Lorsque la fermentation tumultueuse est terminée, et quelque temps après que la fermentation insensible a commencé, l’alcohol existe dans le vin en plus grande quantité ; c'estalors seulement qu'on peut l’extraire par la distillation. Les paysans dont parle Porta, ne pouvaient pas recueillir de l’eau-de-vie de leur opération , ils ne pouvaient.en obtenir que des vapeurs aqueuses.
2°. Puisque ce ne peut être que pendant la fermentation insensible qu'on peut trouver de l’alcohol dans le vin, il n’est pas possible de l’extraire sans feu et. par la seule chaleur qu’excite la fermentation ; puisqu'alors la chaleur, n’est pas assez considérable pour qu'il s’en dégage des vapeurs sensibles.
L'observation de Porta n’estdonc pas exacte ; s’il l’a rapportée sur la foi d'autrui, il n’a pas réfléchi à l’impossibilité de l'exécution. On ne pourrait distiller l’eau-de-vie sans feu, qu’autant qu’on pourrait faire cette,opération dans les pays meridionaux et dans le vide. Nous développerons plus bas cette idée.
Porta regarde la distillation comme ja fille de l’alchimie. Les alchimistes ne pouvant exécuter la plupart de leurs opérations que par les secours de la distillation, il n'est pas douteux
que la recherche de la pierre philosophale ne les ait conduits à une infinité de découvertes dans cet art (1).
Les anciens divisaient l’art de la distillation en: trois classes, la distillation per ascensum, la distillation per descensum , la distillatidn per latus.
La distillation per ascensum est celle qui s'opère à l’aide d’un alambic ,c’est-à-dire d’une cucurbite surmontée d’un chapiteau. Par le moyen du feu placé sous la cucurbite, les vapeurs des substances qu'elle renferme s’élevent dans le chapiteau où elles sont condensées, et de là se rendent par le bec du chapiteau dans le récipient. C’est là ce qu’on nommait distillation per ascensum , et c'est cette espèce de distillation qui va seule nous occuper.
La distillation per descensum ne s’employait autrefois que pour extraire la partie aromatique des fleurs et des plantes ; elle était très-en usage alors ; aujourd’hui on ne l’em-
(:) Distillationis artem alchimiæ germanam , eodemque partu natam semper existimavi, cum quamplurimæ alchimiæ operationes sine distillatione feri nequeant, et düm artifices metallicam artem exquirerent, multa distillationum secreta repererunt, Ibid.
ploie que rarement. Elle consiste à placer dans une espèce d’entonnoir , habillé intérieurement d’un linge , les substances que l’on veut soumettre à l’opération ; on pose par-dessus un vase plein de feu. La chaleur se communique aux pétales des fleurs.; l'humidité dont elles sont naturellement pénétrées se sépare en emportant avec elle la partie aromatique qui coule à travers le linge dans le vase qui est disposé au-dessous du bec de l’entonnoir pour la renfermer. On voit qu'effectivement dans ce cas la distillation s'opère par le bas.
La troisieme espèce de distillation reconnue par les anciens portait la dénomination de distillation per latus ; c’est à proprement parler la distillation à la cornue : en effet, comme l’orifice de ce vaisseau se trouve par côté lorsqu'il est placé dans le fourneau , et queic’est par cet orifice que sortent les vapeurs, ils avaient indiqué le vase dont il fallait se servir par le nom même qu’ils donnaient: à ce genre de distillation. Les modernes ne se servent plus de cette dénomination qui rentre dans la première per ascensum , parce qu’on à reconnu que les vapeurs extraites du corps exposé à la chaleur s’élèvent toujours verticalement et se dirigent ensuite vers la route qui leur livre un
passage facile. Dans la première espèce de distillation les vapeurs sortent par le côté pour se rendre dans le récipient , quoiqu’elles montent pour entrer dans le chapiteau. C’est cette considération qui a fait supprimer la dénomination de distillation per latus, attendu qu'il n’y en a réellement aucune qui s'opère de cette manière.
Nous ne nous occuperons dans cet ouvrage que de la première espèce de distillation ; la distillation per ascensum.: .
Nous diviserons ce chapitre en quatre paragraphes.
Dans le premier, nous rechercherons l’époque à laquelle on peut faire remonter la distillation du vin. Nous prouverons par le témoignage des anciens auteurs, que ce ne fut que vers le milieu du douzième siècle que les chimistes connurent les produits de la distillation dune. y 24 |
Dans le second , nous ferons l’exposé des travaux des anciens chimistes sur la distillation des vins, ce qui nous conduira à la fin de la seconde époque, c'est-à-dire, jusqu’au milieu du dix-septième siecle.
Dans le troisième, nous ferons connaître “3 divers appareils dont les anciens chimistes se sont servis pour la même distillation.
D'EAUX-DE*+VIE ET ESPRITS. ia,
Enfin, dans le quatrième nous tâcherons de donner une idée exacte du commerce que les anciens faisaient des eaux-de-vieet des esprits, et des divers moyens qu'ils avaient imaginés pour en constater la bonne ou la mauvaise qualité.
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Quelle est l’époque à laquelle on peut fixer la découverte de la distillation des vins ?
Pour résoudre cette question importante nous compterons, avec Bergmann (1), trois époques remarquables. La première qui conduit jusqu’au milieu du douzième siècle; la seconde , jusqu’au milieu du dix-septième; et ja troisième jusqu’à nos jouts.
Il paraît par les écrits des auteurs qui ont fait le plus de recherches sur la matière qui nous occupe, que jusqu'au milieu du dixseptième siècle on ne donnait pas au mot déistillation le mème sens que nous lui donnons aujourd’hui. Jérôme Rubée ou Rossi, natif de
| (x) Bergmann , opuscula physica et chemica. Edition de Epaik: 1787. Tome 4, page 82.