‹ L'art du distillateur des eaux-de-vie et des esprits, dans lequel on a donné la description des nouveaux appareils de distillationChapitre 28 sur 57 · Tome I. | a · texte numérisé non relu

Tome I. | a

qualité. Par le.tact on s’apercoit facilement si létofle est bien fournie en laine, si la matière première a la finesse requise pour l’objet qu’on examine, si la filature , le tissage, les diverses préparations sont bien soignés, si la teinture én est bonne et solide: tout cela est du ressort des yeux et du tact: N ous pourrions en dire autant d'une pièce dettoile et de tous les objets fabriqués par les arts industriels’, dont la consommation est journalière. Les personnes habituées aux achats de tout ce qui est nécessaire pour l’usage du ménage me se trompent jamais dans leurs choix :

leurs yeux exercés depuis l’enfance leur font distinguer le bon du médiocre, le médiocre du mauvais, et proportionner les prix aux usages qu'ils se proposent d'en faire ou à l'argent qu'ils veulent dépenser.

1} n’en est pas de même des choses qu'on ne voit qu'accidentellement ou de celles qui ñe portent pas avec elles des caractères bien distinctifs, on sur lesquels on peut prendre facilement le change. Les ouvrages d’or et d'argent, par exemple, sont dans ce cas; si la doi n'avait forcé les fabricans à soumettre les objets de leur fabrication aux regards scrutateurs de l'essa veur, si elle ne les avait astreints

à faire apposer sur chaque pièce la preuve irréfragable du titre de fabrication , de la quantité d’alliage que contient chaque objet, on serait à tout instant trompé sur la qualité et par suite sur Je prix ; peu de personnes seraient en état de faire par elles-mêmes l'opération , je ne dis pas de la FRE mais celle des touchaux. | … Il est donc incontestable que toutes les fois qu’une marchandise exposée en vente ne présente pas, même aux personnes les plus habituées à la distinguer , des caractères presque assurés de sa qualité , on ne peut pas la cousidérer comme un objet livré au commerce, qu’on doit toujours baser sur la bonne foi. Cette marchandise est trop sujette à tromper tant l'acheteur que le vendeur. Le premier ne se croirait jamais en sûreté, le dernier pourrait tromper à son gré avec l'assurance de l’impunité. Tels étaient l’eau-de-vie et les esprits à l’époque dont nous parlons. Les caractères auxquels les anciens croyaient reconnaître leur bonne ou leur mauvaise qualité, ne présentaient pas des limites assez certaines auxquelles ils pussent se fixer pour les regarder comme les règles d’un négoce un peu étendu.

Les anciens avaient plusieurs moyens pour

éstimer la qualité des esprits, c’est-à-dire de Falcohol, ou de la quintessence; nous allons les décrire , et nous ferons connaître en même temps leurinsuffisance.

1 Porta prescrit de prendre une cuiller d'argent, d'y mettre de l’eau-de-vie, de la faire brûler par lapproche d’un corps enflammé qui lui communique son inflammation. Si ‘elle brûle sans laisser aucune espèce d'humidité dans la cuiller, c'est une preuve, dit-il, que l’eau-de-vie est bonne. Tous les. auteurs ont répété cette manière d’épreuve.

2°. Un second moyen d’éprouver l’eaude-vie, prescrit par le même Porta, Arnaud de Villeneuve , Raymond Lulle, etc. etc., consiste à prendre un chiffon de linge bien sec, à le tremper dans la liqueur qu'on veut éprouver, à l’approcher d’un corps enflammé qui l’ailume de suite; on laisse brûler. Si, lorsque l'esprit est consumé , le linge brûle, c’est une preuve qu’il n’est resté aucune humidité de la liqueur, et l'épreuve est encore suffisante, disent-ils , l’eau-de-vie est de bonne qualité.

3°. La troisième manière que nous indique Porta pour éprouver la qualité de l’eau-devie, se réduit à jeter dans le vase qui la con-

D'EAUX-DE-VIE ET ESPRITS. MT tient une goutte d'huile; si cette huile gagnele fond, dit-il, Peau-de-vie est de bonne qualité. |

Voilà les seuls moyens que les anciens.

connaissaient pour apprécier la bonne ou la mauvaise qualité de‘leurs alcohols. Nous allons les examiner: chacun en particulier ; il ne nous sera pas difficile: de prouver qu’ils. sont tous les trois insuffisans.

1°. Porta qui nous prescrit de rectifier l'eau de-vie: plusieurs fois, ne nous indique pas.

si c’est-après la, première, la seconde ou la dixième rectification-que cette liqueur a acquis. fa propriété de brûler sans laisser d'humidité; cependant: si: fon pouvait prendre- une. conelusion d’après le texte de Raymond Luke, il paraît que ce serait apres la troisième ou au moins après la quatrième rectiñcation.(r),

S'il suffit de trois rectihications pour que alcohol aitacquis la propriété de-brûler sans aucun résidu humide ;-quel:moyen avait-on

(x) Multi. arbitrantur opus esse rectificatione usque ad septimam vice ; sed dico tibi(si lento igne debito agas ) quod ter vel quater sufficit: I/ ditiautre part : quod facies in quinque vicibus-quandoque in tribus. Raymundi. LEullir tlreatrum chemicum, Editio Argentoratr, 1615.

pour se convaincre qu'il avait recu deux, trois, quatre rectifications de plus? Il fallait donc s’en tenir à la bonne foi du vendeur; et peuton croire qu’à cette époque la bonne foi fût plus générale que dans notre siècle, et que le vendeur ne cherchât pas alors à faire autant de Lip qu’on pourrait le tenter de nos jours? . L'expérience par le linge imbibé d’alne rentre dans a classe de la première dont! nous venons de parler ; nous pensons même qu'il faut:que la liqueur ait acquis un degré de plus de rectification , afin que le linge soit assez sec pour brûler de suite. En effet on doit concevoir que dans le premier cas la combustion ayant lieu dans une cuiller d'un métal excellent conducteur du calorique, elle doit s'échaufter considérablement pendant la combustion , et lorsque celle-ci est terminée, la chaleur que la cuiller a conservée, doit dissiper en un instant le peu d’humidité qui pourrait rester et qu'on n’est pas dans le cas d'apprécier. Il n’en est pas de même pour le chiffon; comme il doit brûler immédiatement après que la combustion de l’alcohol a cessé, quelque faible que soit l’humidité, elle empêche la combustion.

Quoique'nous paraissions ici donner la pré-

D'EAUX-DE-VIE ET ESPRITS. tro.

férence à la secondeexpériencesur la première, nous n'entendons. pas. dire pour cela que cetiemaniere d’épreuve seit suffisante pour faireconnaître le degré ,de spirituosité de l’alcohol.,. nous dirons que, quoiqu’elle soit préférable. elle ne peut encore rien donner de certain.

3°. La troisième manière d’épreuve n'est pas plus concluante que les deux autres. En effet, de quelle huile faut-il se servir pour terme de comparaison ? sans doute on nous répondra que ces auteurs qui étaient où À rabes ou Jtaliens,, n’entendaient parler que de Fhuile d'olive puisqu'on n’en connaissait pas d’autre dans leur pays; mais nous répondrons que lhuile d'olive n’est pas une substance qui ait, comme l’eau distillée, partout et dans tous les temps la même pesanteur spécifique. La plus ou moins grande maturité. de l’olive, la plus ou moins longue fermentation, la quaïité du terrain, linfluence de Patmosphère,, la manière de fabriquer , et une foule d’autres circonstances qu'il est inutile de rapporter, concourent à faire varier sa pesanteur spécifique. Alors comment s'en servir pour terme de comparaison ? D'ailleurs rous pourrons répéter ici ce que nous avons dit sur les deux manières précédentes ; celle-ci nous.

donnera la preuve d’un degré de spirituosité , mais ne nous donnera pas la preuve de tous les degrés tant au-dessus qu’au-dessous.

En comparant ces données , qui sont les seules que nos anciens auteurs aïent pu nous transmettre , avec les épreuves que nous faisons de nos jours à l’aide de nos meilleurs instrumens , nous nous convaincrons qu'ils s’arrêtaient à des degrés bien faibles et qu'ils n'avaient aucun terme fixe pour les compositions dont l’alcohol est la base. Nous faisons encore de nos jours la même expérience avec l'huile, et en essayant cette qualité d'esprit à l'aréomètre (1), nous trouvons qu’elle donne depuis 22 degrés 1/2, jusqu’à 22 degrés 3/4.

Cette liqueur est forte, mais elle est encore potable ; cependant Philippe-Jacques-Sachs nous assure qu’on ne peut pas la boire après la troisième rectification. L’alcohol dont ül parle donnerait donc plus de 23 degrés; son titre serait donc au-dessus de la preuve d’huilé , sans qu'on eût aucun moyen de constater cet excédant. Le titre de la preuve

(1) Voyez pour l'explication de ce mot, le vocabulaire, en attendant que nous ayons pu le faire connaître plus particulièrement,

D'EAUX-DE-VIÉ ET ESPRITS. 121 d'huile , tel que nous le reconnaissons aujourd'hui, a été fixé avec le plus grand soin, Des chimistes éclairés se sont servis de là meilleure huile de Provence, la plus limpide, la plus légère, la plus puré ;'ils ont répété leurs expériences jusqu’à ce qu'ils aient trouvé le véritable point où cette huile gagne le fond du vase, de manière que par la moindre quantité d’eau qu'on.ajoute à la liqueur, l'huile quitte le fond. Alors ils ont constaté le titre qu'ils ont fixé à 22 degrés 1/2 et à cause des diverses qualités d’huile de la meilleure espèce, ils ont porté le titre jusqu’à 22 dégrés 3/4.

4°. Quand on eut inventé la poudre à canon, on s'en servit comme de moyen d'épreuve d’une manière analogue à celle du linge.

Charas est le premier qui parle de ce moyen.

« L'esprit -de- vin, dit-il, rectifñié dans mes appareils , une seule foïs , se consume non-seulement tout , lorsqu'on l’a allumé, mais il enflamme ensuite la poudre à canon sur laquelle on l'aura mis dans une petite cuiller. »

Ce moyen qui est quelquefois employé de nos jours, quoique rarement par quelques distillateurs , ne fournit aucune preuve certaine de la qualité de l'esprit, et l’on doit lui ap-

pliquer le même raisonnement que nous avons:

fait pour prouver que l'épreuve si linge n’est pas. suffisante.

S'iln’était pas possibleaux anciens chimistes de fixer le titre de leur alcohol , comment pouvoir supposer qu’ils en. ont fait le commerce? se. serait-on basé pour le prix sur le nombre. de rectifications , car cette liqueur aurait dû, être d'autant plus chère, qu'elle aurait été, plus souvent rectifiée , il aurait donc fallu s’en tenir à l’assertion du fabricant ? J’acheteur aurait été non-seulement trompé pour le prix, mais il l’aurait encore été pour la qualité; et telle espèce d’alcohol qu'il aurait achetée dans l'espérance de pouvoir sen servir pour telle opération méditée, ne lui aurait été utile à rien, où lui aurait peut-être. été préjudiciable. Les chimistes eussent travaillé en aveugles, et ils étaient assez éclairés dans ce temps pour prévoir tous les inconvéniens, qu'ils auraient encourus, s'ils eussent ainsi livré leurs talens et la'santé de ceux qui avaient recours à leur ministère, à Ja rapacité du fabricant qui, n'étant retenu par aucun frein, se serait fait un jeu de tromper la. bonne foi du consommateur,

IL est plus raisonnable de penser que les

D'EAUX-DE-VIE ET ESPRITS. 193 anciens chimistes. avaient senti tous les inconvéniens dont nous venons de tracer rapidement le tableau, ét que , ne pouvant trouver des moyens suffisans pour régler d'une manière invariable les spéculations commerciales sur cette branche d'industrie , ils préférèrent fabriquer eux-mêmes les eaux-de-vie, les alcohols dont ils pouvaient avoir besoin pour le secours: de:la médecine, car nous ne croyons pas qu’on s’en servit à d’autres usages.

: Nous ne devons pas perdre de vue laveu

que nous a fait Charas (1), qu'avec ses appareils perfectionnés on n’en pouvait fabriquer que quelques pintes par jour; et de quelle importance pouvait donc être une aussi petite quantité pour alimenter le commerce?

c'était en 1676 que Charas écrivait. Nous pouvons donc affirmer que le commerce des eaux-de-vie était nul à celte époque.

Si notre opinion n’est pas erronée, ef que les preuves que nous en avons données soient reconnues incontestables , nous croyons pouvoir assurer que les anciens ne faisaient | aucunement le commerce des eaux-de-vie et des alcohols. Nous pourrions même avancer

(1) Voyez page go.

que la fabrication des eaux-de-vie ne se faisait pas en grand, que c'était une opération qui s’éxécutait dans les laboratoires des phar: maciens. Nous aurons lieu de nous con-.

vaincre que cette fabrication ne commença à prendre une certaine” consistance que vers la fin du dix-septième siècle, encore étaitelle bien peu importante , si nous la comparons à ce-qu’elle devint vers le commencement du dix-huitième.

Reprenons la partie historique de notre ouvrage, et déroulons aux yeux du lecteur le tableau des progrès rapides que cet art fit dans. un demi-siècle. |

Page 1