CHAPITRE IV
De la construction des fourneaux employés pour la distillation des eaux-de-vie et des esprits.
Le fourneau est sans contredit la pièce la plus importante de la brülerie. S'il est construit sur de bons principes, il donnera abondamment d'excellents produits , il économisera le combustible et la main-d'œuvre. Dans le cas contraire, la mauvaise construction du: fourneau est capable de ruiner le distillateur et de faire tomber sa brüûlerie, par la mauvaise qualité des produits qu’il obtiendra , et dont il ne pourra pas se défaire avantagensement : ses ventes le couvriront à peine des frais occasionnés par l'entretien du feu, et ses bénéfices seront nuls. Il est donc indispensable d'entrer dans tous les détails nécessaires pour donner une parfaite connaissance de la construction des fourneaux. ;
Les anciens alchimistes qui appliquèrent les premiers la distillation à l’art d’extraire leau-de-vie du vin, opéraient tellement em
D'EAUX-DE-VIE ET ESPRITS. si petit, qu'ils ne cherchèrent pas à faire de grandes économies sur le combustible, Ils ne s’apercurent même pas que cet instrument pût être perfectionné; ils employèrent tous le même fourneau, et jusqu’au milieu du dixhuitième siècle on ne s’occupa presque pas de perfectionner cet instrument précieux. Il importe d’abord de rappeler ici la forme des fourneaux qu'on employa jusqu’à la fin du dixseptième siècle, et dont nous avons déjà donné succinctement la description Qu); pour qu'on puisse apprécier les perfectionnemens successivement apportés dans leur construction.
La forme du fourneau dont on s’est servi jusqu'au commencement, nous pouvons même dire jusqu’au milieu du dix-huitième siècle, n'a presque pas varié. C'était un massif carré de maçonnerie, au milieu duquel. était renfernée la chaudière dans toute.sa partie cylindique. Jusqu’aux: deux tiers de sa hauteur, on pratiquait une distance de deux à trois pouces, afin que da flamme et la chaleur y circulassent librement. La partie supérieure de la chaudière joignait-parfaitement avec la maconnerie. Aux quatre angles de la pierre qui
Le i
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(1) Voyez page 7:
d18 L'ART DU DISTILLATEUR
servait de couverture au fourneau, ou de der= nière assise à la maçonnerie, étaient pratiqués quatre trous qui communiquaient au foyer et qu'on bouchait avec un tampon d’argile. On nommait ces trous regisires. C'était en les ouvrant ou en les fran selon les circonstances , qu’on donnait plus ou moins d'activité au feu.
Lorsque la chaudière était un peu grande, on Ja faisait reposer sur deux barres de fer fixées dans la maconnerie; le foyer était audessous. Son ouverture, qui avait environ un pied carré, était fermée par une porte en tôle avec deux pentures et un loqueteau; le tuyau de la cheminée était placé à l'opposé de la porte; il avait la même dimension qu'elle.
Voilà en deux mots commentétaient construits ces fourneaux. 4
Dans le courant du dnbhuiième siècle ils furent perfectionnés; du moins on fit beaucoup de tentatives pour arriver à la perfection, et l'on ne peut se dissimuler que l'on porta très-loïn l’économie dû conibustible. Sans vouloir devancer le narré des améliorations successives qui eurent lieu dans PER partié, nous allons faire connaître la construction qui fut le plus généralement adoptée. Demachy, dans
D'EAUX-DE-VIE ET ESPRITS. 219 son Art du distillateur , imprimé en 1775 avec l'approbation de l'académie des sciences, en donne la description très-détaillée : nous allons transcrire littéralement cet article.
Fourneau de Demachy.
« La grandeur de la chaudière qui doit être placée dans le fourneau, en détermine la dimension. On commence par creuser un trou rond et profond d’à-peu-près quatre pieds ; ce trou recoit une première assise de moëllons bien cimentés, qui peut avoir deux pieds etdemi d'épaisseur ; on en garnit le tour de maniere à former un mur d’a-peu-près un pied de diamètre; le milieu de cette première assise est garni en briques de bout, bien jointes l’une contre l’autre, et a pour diamètre un pied de plus que n'a le tour de la chaudière. On a coutume d'élever le mur du fourneau avec de bonnes briques bien cuites jusqu’à la hauteur de deux pieds où deux pieds et demi. Sur le devant de cette construction , on laisse une ouverture carrée dans laquelle se pose un cadre de fer, précisément des mêmes dimensions pour la hauteur et pour la largeur, garni de sa porte en tôle forte ; et ä la partie opposée, on ménage le commencement d’un tuyau de che-
220 .#L'ART:DU DISTILLATEUR minée qui peut avoir six à huit pouces de diamètre. Ceux qui désirent que leur fourneau soit garni d’un cendrier , ne tiennent cette première hauteur que d’un pied, posent à cette hauteur quelques barreaux d’un pouce d’équarrissage, placés sur l’angle et non à plat, et continuent d'élever leur mur de deux pieds à deux pieds et demi pour établir le foyer, et suivre d’ailleurs toutes les dimensions que nous venons de donner. | « Par cette construction, le haut de la porte du foyer est deniveau avec le sol de l’atelier, et l'ouvrier, assis sur la troisième marche de l’espèce d’éscalier qu’on ménage sur le devant du fourneau en face de cette porte, a la commodité de veiller à son feu, sans être continuellement courbe. | : | « C'est à cette hauteur de deux pieds à deux pieds et demi, que nos constructeurs placent transversalement deux fortes barres de fer de deux bons pouces d’équarrissage, sur lesquelles doit poser la chaudière. D’autres suppriment le commencement du tuyau de cheminée dont je viens de parler, et font à cette même hauteur quatre petites voussures distantes l’une de l’autre de quatre à cinq pouces, et saillantes dans l'intérieur de huit bons pouces : sur ces
D'ÉAUX-DE=VIE ET ESPRITS. 221 voussures doit poser le fond de la chaudière, qui, dit-on, est par ce moyen plus longtemps conservé. D’autres enfin font construire les chaudières avec de forts crampons ou oreilles vers le tiers de leur hauteur, qui doivent être scellés dans le reste de la bâtisse, sorte que la chaudière se trouve, par ce moyen, soutenue sur ces crampons : CeUxXlà, dis-je , continuent d’élever leurs fourneaux jusqu’à ce que, la chaudière posée, il n’en sorte que la calotte supérieure et le collet ; alors on place cette chaudière soit en la posant sur les barres ou sur les voussures, soit en la faisant porter sur le mur du fourneau par les trois crampons ou oreilles. Pour plus de solidité, dans ce dernier cas, on s’est muni d’un cercle de fer forgé suivant les mesures convenables, et ce cerele, posé lui-même sur le mur du fourneau, devient pour les oreilles de. la chaudière un point d’appui solide. Comme la chaudière elle-même ou le fourneau peuvent avoir besoin de quelques réparations, on peut ménager , en bâtissant, deux tranchées de chaque côté du fourneau, lesquelles se ferment avec des briques, et peuvent se démolir sans endommager dle reste de la bâtisse. Cette mé- . thode porte avec elle son économie, surtout si
J'on a soin de souder à la chaudière trois forts anneaux de cuivre, à l’aide desquels on peut : la déplacer et replacer en l’enlevant verticalement, et la faisant tomber d’aplomb dans l'intérieur du fourneau qui lui est destiné.
« Si l’on a commencé la cheminée dès le bas, on a eu le soin de la continuer jusqu’au sommet du fourneau; si au contraire cette précaution a été inutile, on se contente au-dessus de la pose du cercle ou environ, de ménager cette petite cheminée , en sorte qu’elle aboutisse hors du fourneau immédiatement au-dessous de la partie supérieure ; on achève de la construire en F'adossant contre un mur pour la faire dévoyer suivant la commodité du local. La larseur de la porte de l’âtre indique celle de la cheminée : elles doivent être de la même dimension.
« Les bouilleurs accouplent ordinairement deux fourneaux,de manière que les deuxtuyaux de cheminée se trouvent entre les deux chaudières, parce qu'il est d’usage qu’à la hauteur de la main ces deux tuyaux recoivent deux planchettes , qui peuvent, en glissant sur leurs coulisses , fermer ou tenir ouverts à volonté ces tuyaux. On nomme ces deux planchettes la tirette ; c’est à l’aide de ceite tirette, que l’ou-
D'EAUX-DE-VIE ET ESPRITS, 293 vrier dirige son feu , en la tirant entièrement, ou ne la poussant que graduellement. C’est enfin ce que d’autres artistes , et notamment les anciens chimistes, nomment les registres du fourneau.
« On achève le fourneau en le fermant exactement à la hauteur que nous avons indiquée, et couvrant la surface avec des carreanx, de manière qu'il y ait une pente douce depuis la chaudière jusqu'aux bords extérieurs du fourneau; par ce moyen, s’il arrive quelque aëcident , la liqueur bouillante est portée hors du fourneau , et le tout est entretenu plus propre. »
Quelques distillateurs, croyant perfectionner le plan décrit par Demachy, donnèrent à leur foyer une forme tout-à-fait contraire ; ils firent l'intérieur en manière de voûte percée de la ‘grandeur du diamètre de la chaudière qui, recevant alors exclusivement toute la violence de la flamme, en transmettait la chaleur à la liqueur dont elle était presque remplie. Cette disposition vicieuse dans toutes ses parties ne tendait à rien moins qu’à consumer ure quantité prodigieuse de combustible, à brûler le fond de la chaudière, et à communiquer au liquide un goût détestable d'empyreume dont
il fut impossible de le priver, même en le re= distillant plusieurs fois.
La mauvaise construction de ces fourneaux qui aurait dû frapper tout homme un peu clairvoyant, ne fut presque pas reconnue. N’aurait-on pas dû s’apercevoir que le principal but était de chauffer la chaudière, et qu’en donnant à l’intérieur du fourneau la forme d’une voûte, le combustible était plutôt employé à chauffer l’âtre que la chaudière ? Du mins si l’on avait conservé la construction prescrite par Demachy, qui était en voûte renversée, toute la chaleur aurait était dirigée contre le fond de la chaudière, et une économie considérable de combustible aurait été le résultat de cette combinaison.
F'ourneau flamand proposé par M. Chaptal.
M. Chaptal a blâmé, avec juste raison, la construction de ces instrumens. I] fait observer que, dans tous les fourneaux, la porte est trop
rapprochée de la bouche de la cheminée, que
par cette raison la chaleur ne séjourne pas assez sous la chaudière, et que lecourant d’air qui est établi dans cette direction, lui fait gagner trop vîte la gaîne de la cheminée. On laisse
un vide, dit-il, entre la chaudière et la macon-
nerie, parce qu’on pense que la flamme lèchera par ce moyen toute la chaudière : c’est . une erreur dont on peut se convaincre facilement en enlevant la chaudière de dessus son fourneau , après qu'elle aura servi quelque temps à la distillation. On apercevra tout autour, excepté du côté de la cheminée, une espèce de suie, de poussière grisâtre et trèsfine. On n’y trouverait certainement ni suie ni poussière, si la flamme eût parcouru tout l’espace vide. La flamme et la chaleur suivent toujours le courant d'air, c’est une vérité incontestable ; le trajet qu’elles parcourent dans ces fourneaux est tout au plus de trois à quatre pieds, tandis qu'elles pourraient parcourir un espate de vingt pieds au moins. Ainsi la flamme et la chaleur arrivent de suite dans la : cheminée, et y arrivent en pure perte pour la chaudière qui ne recoit que les quatre cinquièmes de la chaleur qu’elle devrait recevoir.
On aurait donc plus d’avantagedans tous les fourneaux consacrés à la distillation des vins, à ménager tout autour de la chaudière un tuyau tourné en hélice comme le serpentin, afin de conserver plus long-temps la flamme et la chaleur autour de cette même chaudière, Rien n'est plus aisé à pratiquer.