‹ L'art du dix-huitième siècleChapitre 32 sur 63 · avril 1783. Paroisse Saint-Germaiii-l'Auxerrois · texte numérisé non relu

avril 1783. Paroisse Saint-Germaiii-l'Auxerrois

2. « Du seizième jour du mois de ventôse, l'an XI de la « République française. Acte de mariage de Philibert-Louis « Debucourt, âgé de quarante-huit ans, né à Paris, le 13 du « mois de février 1755, profession d'artiste peintre, demeu- « rant à Passy, département de la Seine, fils majeur de Jean- « Louis Debucourt et de Marie-Luce Dieu, son épouse, tous « deux décédés, et veuf de Marie-Êlisabeth-Sophie Mouchy; « et de Suzanne -Françoise Marquant, âgée de quarante « et un ans, née à Arcy, département de l'Oise, le 1 3 du mois « de septembre mil sept cent soixante-un, demeurant à Passy, « fille majeure de Louis Marquant et de Suzanne-Louise Letel- « lier, son épouse. En présence d'Antoine -Henri Denoroy, « propriétaire; Louis Gauthier, officier de santé; Emmanuel « Michel Querelles, homme de lettres; Paul Bonnemain, gra- « veur. » (Archives de l'état civil de Paris.)

trait à la mode du Directoire, dessiné et pastellé par le mari futur. C^est une figure de femme de quarante ans, Fœil noir, le nez aquilin, les coins de bouche retroussés, avec cet air de bonhomie fine et de malicieuse bonté qui semble le sourire et l'expérience de l'âge. La tète sort d'une perruque à mille boucles frisées, blanchie d'un œil de poudre, sur laquelle est jeté tm bonnet à grands tuyaux où court un ruban bleu. Le buste est empaqueté par un grand fichu blanc tombant sur une robe bleu noué par un ruban rose. Et d'une main gantée d'un long gant, celle qui sera M'"'' Debucourt tient une lettre sur laquelle le dessinateur a écrit : Mon amie... pour la vie, ton ami Debucourt, an VIL

Pendant ces cinquante années, Debucourt est l'homme peint par ce trait que nous racontait le marchand d'estampes Guichardot. « Ma femme, nous sortons, disait-il à sa femme un jour qu'il pleuvait à verse. — Par quel temps! Et pourquoi, mon ami? — J'ai envie de sortir. Où va monsieur? demandait le fiacre. — Ah! diable... Tenez! menez-moi voir la statue de mon oncle au Luxembourg, disait le neveu de

28o L'ART DU XVIII" SIECLE.

Pigalle. — Mais pourquoi sommes-nous donc sortis? lui demandait sa femme au retour. — Pourquoi?... c'est que ça me crevait le cœur de voir de la fenêtre ce pauvre diable de cocher qui restait là et qui avait l'air si malheureux sur son siège... C'était pour lui faire faire une course. » L'homme de cette charité et de ce cœur demeure, toute sa vie, — toute cette vie qui doit finir par un procès-verbal de carence, — le type parfait et complet de l'artiste insoucieux du lendemain, ignorant de l'épargne, enfant avec l'argent, la bourse toujours ouverte à ses fantaisies, à ses caprices, la main toujours prête à donner, empruntant, s'engageant, faisant des billets, se fiant à la vie et ne comptant pas avec elle. Ordre, prévoyance, soucis bourgeois, il regardait tout cela comme incompatible avec le tempérament, la carrière et le talent d'un homme d'art. Et c'est à lui qu'échappa, dans un sourire de dédain, ce beau mot, — le mot d'un siècle à un autre : son neveu venait lui annoncer que sa publication du colonel Moncey avait eu quelque succès et qu'il pourrait placer quelques fonds, « Mon cher ami.

lui dit Debucourt, vous ne serez jamais un artiste ! »

D'ailleurs, il faut bien le dire, ce n'était guère le temps des âmes, des idées et des leçons bourgeoises, que ces années où vivait Debucourt. C'était le Directoire, c'était l'Empire; c'étaient des années déréglées, vives, étourdies, violentes aux plaisirs, héroïques et gargantuesques, poussées à la distraction, à la jouissance, à la dépense, par l'imprévu du lendemain j des années où les ateliers fermaient, aussitôt un tableau ou un portrait vendu se sauvaient dans quelque banlieue, et là s'oubliaient à s'amuser, à boire, à griser des calembours, jusqu'à ce que l'argent fut mangé. Debucourt avait-il gravé une planche d'après Vernet qui se vendait bien , on partait pour la campagne, et le plus souvent on s'arrêtait au Palais-Royal, où Debucourt laissait l'argent des éditeurs. Même un jour il y laissa l'enseigne du Gourmand, l'affiche de ses faiblesses, qui, jointe à ses gravures de gueule à fond de gros pâtés en ruine et de bataillons de bouteilles vides, devait lui faire accorder par Fayot le titre de gastronome, côte à côte

avec Vernet, dans la liste d'honneur des Classiques de la table.

En 1803, Debucourt avait quitté Passy qu'il avait longtemps habité et où il s'était remarié, pour aller s'installer dans une maison de campagne qu'il possédait barrière de La Chapelle, n°' 85 et 86. Là, à la tète de deux chevaux, de deux carrioles, il se mit à mener largement et heureusement le grand train villageois d'un gentilhomme campagnard. Il s'entoura d'animaux; il eut des lapins, des pigeons, des poules, mais qu'on ne tuait pas : ils étaient dans sa basse-cour pour y mourir de vieillesse. Dans son jardin il laissait tout fleurir et mûrir à la grâce de Dieu, tout cueillir à la maraude des enfants du voisinage. N'y a-t-il pas là une charmante et douce tendresse à la nature? On se figurerait ainsi la maison des champs d'un La Fontaine.

Vers 1824, il abandonne la campagne où il avait laissé couler sa vie, et, sa maison vendue, il vient habiter le n° 3 du boulevard Saint-Denis. Mais en revenant à Paris, il y transporte et y emménage ses chères bétes, une famille de chiens et de chats, vrais en-

fants gâtés du logis, habitués à n'être nourris que de poulet, de poisson, de biscuit, et pour lesquels chaque soir le salon se transforme en dortoir où le chat favori a un petit lit avec des rideaux. Ses toutes dernières années, le vieillard allait les vivre à Belleville dans Thospitalière et affectueuse maison de son neveu, travaillant toujours, s'occupant jusqu'au bout de son art. Il mourait * en pleine illusion, délicatement trompé par M. Jazet, croyant jusqu'à la dernière heure qu'il devait le bien-être de sa vieillesse à ce pauvre crayon que tenaient

I. « L'an mil huit cent trente-deux, le vingt-trois septem- « bre, à onze heures du matin, par-devant nous François-Denis « Grebauval, maire de la commune de Belleville, officier de « l'état civil, chevalier de la Légion d'honneur, sont comparus « M. Etienne-Joseph Chevrier, graveur, demeurant à Paris, « rue de Lancry, n" 7, âgé de trente-neuf ans, et M. Jeance Pierre-Marie Jazet, propriétaire, demeurant à Belleville, rue « des Bois, n° 18 his^ âgé de quarante-quatre ans, lesquels (( nous ont déclaré que le sieur Philibert-Louis Debucourt, « peintre et graveur, était décédé hier en son domicile, à « trois heures de relevée, rue des Bois, n° 18, né au sixième « arrondissement de Paris, le 1 3 février mil sept cent cinquante- « cinq, veuf en deuxièmes noces de demoiselle Susanne-Fran- « çoise Marquant, décédée à la Chapelle-Saint-Denis (Seine), « et les attestants, alliés du défunt, ont signé avec nous après « lecture. » (Communiqué par M.E.Bellier de la Chavignerie.)

encore ses doigts affaiblis la veille de sa mort.

On a de lui un petit profil, un physionotrace*, qui laisse voir dans la fine tête découpée du vieillard la jeunesse du joli homme, le trait net et délicat d^un visage ciselé ressemblant à une médaille de muscadin.

I. Ce physioiiotrace a été regravé avec au bas ; Carie Vernet pinxit.

ES poètes manquent au siècle dernier. Je ne dis pas les rimeurs, les versificateurs, les alig-neurs de mots; je dis les poètes. La poésie, à prendre l'expression dans la vérité et la hauteur de son sens, la poésie qui est la création par Fimage, une élévation ou un enchantement d'imagination, l'apport d'un idéal de rêverie ou de sourire à la pensée humaine, la poésie qui emporte et balance au-dessus de terre l'âme d'un temps et l'esprit d'un peuple, la France du xviii^ siècle ne l'a pas connue ; et ses deux seuls poètes ont été deux peintres : Watteau et Fragonard.

Watteau, rhomme du Nord, l'enfant des Flandres, le grand poëte de l'Amour! le maître des sérénités douces et des paradis tendres, dont l'œuvre ressemble aux Champs-Elysées de la Passion ! Watteau, le mélancolique enchanteur, qui met un si grand soupir de natui'e dans ses bois d'automne pleins de regrets, autour de la Volupté songeuse! Watteau, le Penseroso de la Régence ! — Fragonard, lui, est le petit poëte de l'Art d'aimer du temps.

Voyez-vous dans V Embarquement de Cj'thère, en haut du ciel, à demi perdus, tous ces petits culs nus d'Amour, effrontés, polissonnants ? Où vont-ils ? Ils vont jouer chez Fragonard, et mettre sur sa palette la poussière de leurs ailes de papillon.

Fragonard, c'est le conteur libre, Vamoroso galant, païen, badin, de malice gauloise, de génie presque italien, d'esprit français; l'homme des mythologies plafonnantes et des déshabillés fripons, des ciels rosés par la chair des déesses et des alcôves éclairées d'une nudité de femme ! Sur une table, à côté d'un bouquet de roses, laissez le vent d'un beau jour feuilleter son œuvre : des campagnes où

se sauvent, dans une fuite coquette, les robes de satin, le regard saute à des champs gardés par des Annettes de quinze ans, à des granges où la culbute de FAmour renverse le chevalet du peintre, à des prés où la laitière du pot au lait montre ses jambes nues, et pleure, comme une naïade sur son urne brisée, ses moutons, son troupeau, son rêve qui s^envole. A l'autre feuille, une amoureuse, par un soir d'été, écrit un nom chéri sur l'écorce d'im arbre. Le vent tourne toujours : un berger et une bergère s'embrassent devant le cadran des heures, dont de petits Cupidons font le cadran des plaisirs. Il tourne encore : et c'est le joli songe d'un pèlerin endormi à côté de son bâton et de sa gourde, et auquel apparaît un essaim de jeunes fées écumant une grosse marmite... Ne semble-t-il pas qu'on ait l'œil à une optique d'une fête de Boucher, montrée par son élève dans les jardins du Tasse? Lanterne magique adorable! où Clorinde suit Flammette, où des lueurs d'épopée se mêlent au sourire des novellieri! Contes de la fée Urgèle, petits badinages comiques, rayons de gaieté et de soleil qu'on dirait projetés sur le drap où II. 19

Béroalde de Verville promène sa chercheuse de cerises^ — voilà la peinture de Fragonard. Le Tasse, Cervantes, Boccace, TArioste, FArioste tel qu'il Fa dessiné, inspiré par l'Amour et la Folie, elle rappelle tous ces génies de bonheur. Elle rit avec les libertés de La Fontaine. Elle va de Properce à Grécourt, de Longus à Favart, de Gentil- Bernard à André Chénier. Elle a comme le cœur d'un amoureux et comme la main d'un charmant mauvais sujet. Le souffle d'un soupir y passe dans un baiser. Et elle est jeune d'une éternelle jeunesse : elle est le poëme du Désir, poëme divin! Il suffit de l'avoir écrit comme Fragonard, pour rester ce qu'il sera toujours : le Chérubin de la peinture erotique.

Jean-Honoré Fragonard est né à Grasse en Provence (5 avril 1732) \ Riante patrie! un

I. Voici l'acte de naissance de Fragonard, dont M. Sénequier veut bien nous envoyer la copie prise par lui sur les registres conservés à la mairie de Grasse :

« Année mille sept cent trente-deux.

« Le sixième avril, a été baptisé Jean-Honoré Fragonard,

verger de lauriers, d^orangers, de citronniers, de grenadiers, d'amandiers, de cédratiers, d'arbousiers, de myrtes, de bergamotiers, d'arbres à parfum; un jardin de tulipes, d'œillets éblouissants de couleurs inconnues du Nord, et poussant seulement dans le parterre des Alpes ; une campagne embaumée des arômes du thym, du romarin, de la sauge, du nard, de la menthe, de la lavande, et toute murmurante du jet de ses innombrables fontaines ; une terre « entre-tissue de vignes », — c'est le mot dont la peint le prêtre de Marseille, Salvien, — de vignes sous lesquelles passent et repassent les grands troupeaux promenés de la basse à la haute Provence 5 ime terre ayant cet horizon d'azur : la Méditerranée! Nature de joie, pays de plaisir, égayé de bruit, de rires, de musiques et de musettes, plein du bonheur gai, bavard, chantant et dansant, de ce peuple qu'on voit, au xvm® siècle, mener la vie comme

né le jour précédent, fils du sieur François, marchand, et de demoiselle Françoise Petit, son épouse ; le parrain : sieur Jean- Honoré Fragonard, son aïeul, et la marraine demoiselle Gabrielle Petit, sa tante, tous de cette paroisse.

« Signé qui a su : Fragonard, Fragonard, Martin, curé. »

une fête de Pan, sous le ciel le plus pur et le plus doux de l'Europe! Et quel berceau, dans ce jardin, que le berceau du peintre, sa ville nourricière : Grasse! cette distillerie dans un paradis; la Grasse des odeurs, des sucres et des essences, de la parfumerie et de la bonbonnerie; Grasse avec ses étages de jardins, les fruits d'or et les floraisons d'arg-ent de ses hautes forêts d'orangers libres, et le serpentement de la Poux dans la verdure de ses immenses prairies, et sa vue au midi, dont le large embrassement touche Monans, la Mougins, Chàteauneuf, la plaine de Laval, le sombre Esterel, et s'en va mourir au loin, dans cette infinie douceur de bleu, — qui est la mer où baigne l'Italie!

Fragonard naît là, et il naît de là. Il puise à cette terre, dont il sort, sa nature, son tempérament. Il grandit en s'imprégnant de cette atmosphère des pays chauds, de ce climat qui remplit le pauvre et le nourrit presque de sa sérénité. Et l'on reconnaît dans tout son œuvre le peintre qui a reçu tout jeune la bénédiction d'un ciel méridional, le coup de jour de la Provence. Il reflète la gaieté, le

FRAGOXARD. 293

bonheur de la lumière, comme un homme qui y a trempé pendant toute son enfance. Rien qu'à voir une esquisse de lui, on sent une chaleur, presque unparflim, Todeur du pays dont il vient. Il a dans la main le retlet, dans Tesprit la flamme de son soleil. Sa palette ne joue que sur le blanc, le bleu, le brun roug-e du ]\lidi. L'éclair de ses tableaux, c'est Téclair qui court sur les orangers : et qu'il ouvre une fenêtre dans un de ses intérieurs ou dans le fond d'un conte de La Fontaine, sa fenêtre semble toujours donner sur un paysage de Provence et s'ouvrir à l'Italie. Ses personnages rustiques ont le déshabille de la vie en plein air, la demi- nudité des pays bénis où l'on foule le blé en plein champ. Ici et là, dans un coin de son œuvre, passe le chapeau blanc provençal, le bonnet du marin de la Méditerranée. Ses scènes, il aime aies placer, à les grouper sous ces architecuires cintrées, ces voûtes basses, ces cavées, ces antres romans où le Midi cherche l'ombre et le frais. Ses fonds, il les meuble de la vaisselle de terre ciùte que retrouvent ses souvenirs, et, le plus souvent, il y dresse les grandes jarres qui. là-bas. gar-

dent le vin et Fhuile. Peint-il une scène de nature, il y jette sa patrie, il y brouille, il y enlace la végétation vive, les broussailles folles et fortes ; il y emmêle le fouillis vert et fleuri qui croît et se mouille aux fontaines de Traconnade, de la Foux, de Merveilles ; et sa plante bien-aimée, la plante qui revient toujours dans ses compositions avec le caprice et le retour qu'elle a dans un album japonais, c'est la grande herbe frissonnante, légère, échevelée, d'élancement oriental, qui frappa ses yeux d'enfant aux bords des canaux de la Provence: le roseau. Il semble en avoir rapporté des brassées pour en encadrer son œuvre.

Tout ainsi chez lui, sa palette, son imagination, sa fleur d'idées, de sentiments, de couleurs, vient du Midi j et ne dirait-on pas que toute sa peinture a été improvisée, sous l'azur du ciel, sur un chevalet posé dans un jardin, entouré du bonheur de l'air, de la respiration de l'été, de musiques et d'échos où s'éteignaient ensemble une chanson de troubadour, un can^one de Pétrarque, le dernier soupir des Cours d'Amours et le bruit d'harmonie des eaux de Vaucluse ?

Mais ce n'est pas seulement le peintre, c'est aussi Thomme que je veux retrouver dans son acte de naissance. Son pays, — la Provence, qu'on appelait la Gueuse parfumée, — n'est-ce pas la fée qui le baptise ? Il me paraît tenir encore du sol natal autre chose que son talent : sa race, son humeur, la grâce de sa destinée, sa bienveillance % une nature heureuse de vivre, une gaieté qui flotte sur le sérieux de la vie, un doux entêtement à faire son chemin, une activité sans hâte, une organisation paresseusement travailleuse, l'ambition de ne cueillir que le plaisir de l'art et de la vie, l'amour d'une existence coulante et sans effort, le sans-souci de l'avenir, — tout cela relevé, soutenu d'audace, et de cette gaie confiance dans la Providence qui lui faisait répondre plaisamment, quand on l'interrogeait sur ses débuts et la façon dont il

I. Il avait, à travers cette bienveillance, des boutades, des lubies, des originalités d'artiste. Un jour qu'il entrait dans le salon de Saint-Non, qui l'attendait au milieu d'une nombreuse compagnie, Saint-Non, l'apercevant, lève les bras pour le serrer contre lui, en criant : « Voilà mon roi, mon prince ! » Fragonard lui passe sous le bras, tourne derrière lui, gagne la porte et s'en va.

s'était formé : « Tire-toi [d'affaire comme tu pourras, m'a dit la Nature en me poussant à la vie. »

Le père de Fragonard était négociant à Grasse. Il mit toute sa petite fortune dans la spéculation des frères Périer, l'établissement de la première pompe à feu à Paris. La spéculation ayant complètement échoué, il vint à Paris avec sa femme, pour tâcher de rattraper quelque chose de ses fonds engagés dans la malheureuse affaire. Mais il eut, à cette poursuite, si peu de succès, qu'il se vit réduit à entrer comme commis chez un mercier. Son fils avait alors près de quinze ans. Ne sachant comment l'élever, il le plaça petit clerc chez un notaire. Mais le petit clerc, au lieu de grossoyer, ne faisait que des caricatures. A la fin le notaire engageait les parents à le placer chez un peintre. Sa mère, un beau matin, le menait chez Boucher; mais Boucher lui disait qu'il ne montrait pas TA B G, qu'il prendrait

son fils quand il aurait appris les premiers éléments de la peinture. Sa mère alors allait le présenter à Chardin, qui le prenait pour charger sa palette, et ne lui donnait, tout Chardin qu^il était, que des estampes du temps à dessiner, seule éducation que Télève trouvait alors dans les ateliers. Là, Fragonard, sans g-oùt pour la peinture et les sujets de son maître, ne fit rien que paresser, et annonça si peu son talent, que Chardin déclara à ses parents qu'il n'y avait rien à en faire et qu'il ne réussirait jamais. Mais, tout en étudiant si mal chez Chardin, Fragonard passait une partie de son temps , qu'on croyait perdu , dans les églises de Paris, regardait les tableaux, les emportait dans sa mémoire, et chez lui les repeignait de souvenir. Un jour il se décida, muni de quelques esquisses ainsi peintes, à se présenter chez Boucher, qui, cette fiais étonné, l'accepta et l'occupa à ses grandes peintures commandées par la manufacture des Gobelins, auxquelles il faisait travailler ses élèves. Tel tut le véritable apprentissage de Fragonard. Sa palette se forma à l'école de la peinture de tapisserie. Au bout de deux ou

trois ans, Boucher lui dit : a Concours pour le prix de Rome » ; et comme Fragonard lui objectait que, n'ayant pas suivi les cours de TAcadémie, il ne pouvait concourir : « Ça ne fait rien, tu es mon élève », répondait péremptoirement Boucher. Sur le mot de son maître, Frag"onard concourait en 17^2, et il remportait le prix à Tâge de vingt ans, sans avoir été admis aux cours de l'Académie, fait extraordinaire et sans doute unique dans l'histoire des prix de Rome. Il avait eu à lutter contre Gabriel de Saint- Aubin, qui n'eut que le second prix. Le sujet du concours était Jéroboam sacrifiant aux idoles. On voit ce tableau à l'École des Beaux -Arts. L'animation des groupes, la fougue des draperies, la pompe nuageuse des architectures, les blancs, les rouges, la couleur d'un de Troy plus vaporeux, plus goîiacheux, promettent déjà beaucoup du peintre que fera Fragonard.

Le voilà aussitôt en Itahe 5 mais ce joli peintre de pratique, jeté à Rome en face du modèle, perd tout à coup la tête, et si bien, que Natoire, surpris de la faiblesse de ce qu'il fait d'après nature, en vient à l'accuser d'avoir

trompé les académiciens, de n^être pas l'auteur du tableau qui Fa fait envoyer à Rome. 11 le menace d'écrire à Paris, et Fragonard obtient à grand'peine de lui un délai, un sursis de trois mois. Ces trois mois il les emploie à travailler jour et nuit, d'après le modèle, d'après l'écorché. Natoire voit bientôt qu'il s'est trompé, lui accorde son amitié ; et c'est à lui que Fragonard devra la prolongation de son séjour à Rome ^

Au fond, en ces commencements, l'élève de Boucher se trouvait dépaysé à Rome. Les grands maîtres lui parlaient une langue trop sévère et qu'il ne comprenait pas. 11 l'avouait à son retour : les peintures les plus renommées lui parurent d'abord tristes et monotones, et le découragèrent entièrement. « L'énergie de Michel- Ange m'effrayait, disait-il; j'éprouvais un sentiment que je ne pouvais rendre ; en voyant les beautés de Raphaël, j'étais ému

I. Nous devons ces détails sur l'enfance et la jeunesse d'Honoré Fragonard, ainsi que les autres renseignements intimes sur sa vie, à l'obligeance de son petit-fils, M. Théophile Fragonard, le peintre sur porcelaine, que s'est attaché la Manufacture de Sèvres, et qui continue la tradition de grâce et l'honneur artistique du nom de Fragonard.

jusqu'aux larmes, et le crayon me tombait des mains; eniîn je restai quelques mois dans un état d'indolence que je n'étais plus le maître de surmonter, lorsque je m'attachai à l'étude des peintres qui me donnaient l'espérance de rivaliser un jour avec eux : c'est ainsi que Baroche, Piètre de Cortone, Solimène et Tiepolo fixèrent mon attention \ »

Une fois que Fragonard a trouvé ces décadents de grâce plus accessible, il vit avec eux. Il les étudie, les interroge. Il les copie, il les pénètre. Il entre dans leurs toiles, et les dépouille presque. Il prend à Tiepolo son esprit, son pétillement; à Solimène, il emprunte la volupté de son pinceau ; à Piètre de Cortone, ses rayons tremblants, sa lumière indécise et dansante ; à Baroche, son barbotement céleste et la vagiiesse de sa peinture flottante. Ce travail passionné oii il presse les maîtres qu'il aime et les serre de tout près, lui apprend à saisir leurs secrets, leur manière, à retrouver leur faire, leurs procédés, leur main même sous sa main. Et c'est ainsi qu'il devient le

Page 1