I . Biographie universelle
peintre qui un jour jettera sur la toile un Rembrandt dans For fumé de sa lumière, ou bien y mettra la vie pourprée d'un Luca Giordano ; pasticheur inspiré qui aura toujours, même dans sa peinture personnelle, le souvenir et le secours de cette familiarité avec la technique de ses maîtres ^
Ce sont des copies, ce sont des dessins. Frag-onard dessine dans les palais, dans les ég-lises, dans les musées, allant de Raphaël à Lanfranc, et de Corrège au Caravage, amassant ces milliers d'études, ces bistres enlevés en courant, quelquefois carminés de laque, ces sanguines roulantes, ces pierres d'Italie fouettées et sabrées de crayonnage, toutes ces croquades joliment francisées et pimpantes de ce flamboyant apporté de l'atelier de Paris. Mais ce n'est pas assez : en concurrence avec Hubert Robert, Fragonard court et bat les vignes, les villas, les fabriques ; et là encore, sa grasse sanguine trouve à tout coin de che-
I. La collection de M. Walferdin, cet amateur qui a passé sa vie à aimer, à retrouver, à sauver Fragonard, est pleine de ces tours de force du pinceau de Fragonard et de ces étonnants emprunts à presque tous les grands coloristes.
min de quoi couvrir le papier. Sous ses crayonS; sous ceux de Robert, la désolation de cette grande terre de Rome se met à sourire comme ce qu'on appelait le Désert dans les parcs du xvm^ siècle. Plus rien de majestueux, mais plus rien de triste : sous le badinage et la légèreté de leur étude, la ruine joue avec la verdure ; la tombe antique égayé le paysage; Tarchéologie ne reconnaît plus ses reliques ; les monuments deviennent un décor. L'esprit des deux peintres français met à tout ce qu'ils voient cette imagination du joli qu'a leur temps ; et pour leur temps, il n'y a point d'autre Rome que celle qu'ils ont peinte, pareille à un poulailler de Boucher dans des démolitions d'arc de triomphe. Aussi est-ce à eux que va l'abbé de Saint-Non dès qu'il arrive en Italie. De 1759 à 1761, ils deviennent les dessinateurs en titre de tout ce qui arrête en route l'admiration ou la curiosité de l'abbé. Ils sont ses commensaux, ses hôtes, le crayon toujours en main^ dans ses séjours de plusieurs mois à Tivoli, à la villa d'Est, que lui prête l'envoyé de Modène. Ils sont ses compagnons de voyage dans le
midi de Fltalie, les amis qui lui dessinent, pour la gravure de son grand livre, Hubert Robert la campagne, Fragonard les musées de Naples.
Au milieu de ce travail passionné, de cette production incessante, au travers de ces études diaprés nature, de ces esquisses, de ces vues, de ces paysag-es, de ces copies, de ces croquis, cette main de Frag'onard,' toujours allante, toujours vive, attaque encore le cuivre, à Fimitation des maîtres italiens se reposant du pinceau avec la pointe, et peut-être à l'encouragement de Saint-Non, l'aimable aquafortiste. Il y avait alors à Rome comme un petit foyer de spirituelle gravure, qui invitait à Feau-forte nos peintres français si longtemps rebelles à jeter leurs caprices sur le cuivre. C'est là que Vien, en 1 748, immortalisait dans sa série de planches l'ingénieuse mascarade de l'école de Rome ^, qui avait arraché aux ambassadeurs des puissances en guerre avec
I. Caravane du sultan à la Mecque. Mascarade turque donnée à Rome par Messieurs les pensionnaires de V Académie de France et leurs amis au carnaval de Vannée 1848. A Paris, chez Bazan et Poignant^ marchands d'estampes, rue et hôtel Serpente.
la France la reconnaissance de notre gont et le cri de : Vïpe la France! De Rome encore sera daté en 1764 ce joli livre gravé ', hommage des pensionnaires du roi saluant l'arrivée de madame Lecomte, la maîtresse de Watelet. Tous s'y mettront, Weirotter, Durameau, Hubert Robert, Radel, pour jeter les allégories où flotte dans le ciel, au-dessus de la voyageuse, un Amour chargé d'un carton de dessins ; Subleyras et Lavallée Poussin, pour entourer les sonnets italiens d'encadrements d'idylles, d'arabesques tombant dans des vues de Rome, de frises courantes où se dessinent des nymphes grandes comme l'ongle, où sourient des minois d'Amours sous la tiare papale. C'est entre ces deux livres et tout près du dernier que Fragonard s'essaye et se trouve avoir, du premier coup, la pointe libre et griffonnante des Vénitiens. Il grave des Tintoret, des Lanfranc, des Ricci, des Carrache. Il grave et regrave des Tiepolo, son maître de gravure, tout cela en petites
I. Nella venuta in Roma dl Madana Le Comte e dei' signori Wattelet e Copette. Figure de Stephano délia Vallée Poussin, s. l., 1764.
planches, grattées au vol, qui ressemblent au croquis fixant un souvenir et une impression sur une page d'album. Puis, dans le format et l'espace d'un billet de visite, il jette quelque jardin de villa abandonnée, un dôme d'arbres, ime épaisseur d'ombre avec un trou de jour, une terrasse où dort, caressée de verdures pendantes, la statue oubliée d'un dieu; et sous le travail brouillé de son aiguille, son grignotis, comme dirait le temps, le petit paysage pétille de lumière et de vie, avec ses cascades de branches, son fouillis d'herbe, et ces rampes à balustres que gardent allongés deux sphinx. Mais ne le jugez pas encore là : il faut le voir où il est adorable, dans ces quatre planches de satyres, dans cette suite d'eaux-fortes gravées en Italie en 1763 ^ Ici deux satyres accroupis sur leurs pieds de bouc font un siège de leurs bras noués à une nymphe qui enjambe, avec un écart de volupté, en se soutenant de ses £nes petites mains sur les muscles de leurs biceps.
I . Un second état de ces eaux-fortes porte : Suite d'eauxfortes gravées en Italie. A Paris, chez Jombert, rue des Mathurins, Aux deux Piliers d'or.