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322 L'ART DU XVflI* SIECLE.
çons de clavecin^ ses scènes d'intérieur, ébauches et débauches de couleur tendres, où il déguise et dépayse si joliment l'amour du temps, que la peinture, les jolis meubliers d'art d'alors aiment tant à montrer, dans la vérité de son costume, la couleur locale de son milieu, sa mode de la minute.
Fragonard pourtant ne met là que son esprit. Son génie est ailleurs, plus haut, dans le nuage de la Fable. Ses petits tableaux s'élèvent au ciel du xviii*' siècle, un ciel de plafond : l'Olympe de Louis XV.
Le temps de Louis XV, par ses sens, ses goûts, ses aventurés, retourne à la mythologie. Du volume comme du meuble, de la métaphore comme de l'ornement, de l'art comme de l'archéologie, des événements de la cour comme des mœurs de la nation, se lève un souffle de paganisme. Le nuage de Psyché, et Psyché elle-même reparaît à Versailles. Toutes les colombes de la Grèce i-eprennent
leur vol, au bout des rimes, au coin des toiles, au chevet des lits. Paris s^efFace et sig^ne ses livres deCnide. Cythère touche à tout, baptise tout, plane sur tout. Un moment dans le siècle, il semble entendre chanter à tous les arts de la France, à toutes ses pensées, un prodigieux cantique de volupté, une immense Pervigilium Veneris. Et c^est vraiment Vénus dont on salue le retour. La science raconte son culte % et son culte recommence. L^imagination des corruptions de l'époque Fentoure d'une religion. Gomme autrefois de l'écume des mers, elle jaillit de la légèreté des cœurs. Sa £gure presque sacrée représente la fortune des Pompadour et des Du Barry. A force d'être célébré, son corps charmant devient comme la forme adorée de l'idéal du siècle. Elle revient, elle renaît, déesse et maîtresse, souveraine des aspirations, des illusions et des passions de ce monde. Elle ressuscite et s'incarne dans une divinité nouvelle, spirituelle et française, galante et folâtre. Et il semble qu'elle
I. Mémoire sur Vénus qui a remporté le prix à V Académie royale des Inscriptions et Belles-Lettres j par Larcher. Vallade,
revive réellement dans l'œuvre de Fragonard, lumineuse, rayonnante, avec le sourire et le le soleil de son dernier triomphe, telle que le maître la montre dans l'esquisse où elle descend remplir la coupe d'Anacréon, épuisée par la colombe dupoëte.
Et ne sont-ce pas des apparitions, des Visitations de Vénus, que ces deux tableaux de Fragonard? Dans le bas de celui-ci tout est nuit. Sur un lit antique un jeune guerrier sommeille, accoudé, une main à la joue, un pied glissé à terre dans une pose de paix virgilienne. Près de lui, sur les marches d'ombre, à côté de son casque et de son bouclier, un Amour dort la tête plongée dans les bras, le glaive du dormeur entre ses petites jambes ; puis ce sont des chiens et un autre Amour dont on voit le dos sur lequel glisse un cornet de chasse. De là, de ce sommeil et de cette nuit, se dresse comme une échelle de Jacob d'Amours portant et soulevant l'Assomption d'une Vénus. C'est une lumière où semblent mourir toutes les fleurs que sèment les Gupidons, où paraissent brider toutes les flammes que secouent leurs torches. La Vénus sou-
riante et blanche de la g^aze chiffonnée autour d'elle, les chairs d'enfants des petits dieux, les nuag^es colorés comme du feu des trépieds, tout avance suspendu dans une fumée radieuse... La scène chang-e, et ce n'est plus le Songe d'AmouVy mais c'est encore la nuit, une nuit de mystère et d'orage, pesant sur des arbres noirs et des massifs aux parfums lourds. Un couple couronné de roses est lancé en avant. Le vent que fendit la course d'Atalante bat la gorge de la femme et repousse sa tunique. Elle et son compagnon n'ont encore qu'un pied posé sur la margelle de marbre du bassin, — le bassin de la Fontaine d'Amour ; et, affamés tous deux, l'œil brûlant, ils tendent la soif et le désir de leurs lèvres à la coupe enchantée que soutiennent des Amours volants ou renversés dans la vasque, mêlant leurs mains, croisant leurs doigts, trempant leurs ailes au breuvage qu'ils offrent. De la fontaine, l'eau tombe; du bassin, le nuage monte ; et ce ne sont qu'Amours, Amours à demi perdus dans la nuée. Amours à demi trempés de pluie. Amours ruisselants de lumière. Amours sur le dos desquels le ruisseau qui tombe et les ondes
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vaporeuses qui roulent, se brisent en cascades, en gouttelettes de perles ^ !
De ces beaux songes, Fimagination de Fragonard s'élève à de miraculeuses visions, à des tableaux de ravissement et de suavité brûlante, à une sorte d'extase ^ Il y a de lui des adorations de la passion presque mystiques de flamme et d'élan. Çà et là, dans un coin de son œuvre, dans un jour tendre, se dressent des autels Au premier 'Baiser, où le sang d'une colombe aux ailes déchirées a le symbolisme d'un doux crucifiement, d'un culte au Sacré-Cœur, au Cœur sanglant de l'Amour, la rosée d'ime blessure divine s'égoutte sur des calices de fleurs, des carquois, des couronnes, des guirlandes dénouées ; partout ce sont des ailes et des pétales de roses. Poussée, presque soulevée et détachée de terre par de petits Amours qui s'essayent à la porter et jouent dans la transparence 'de ces voiles, une femme s'avance
1. Le Songe d'Amour . lu Vontuine d'Amour, gravés à l'aquatinte, par Regnauld.
2. Le Discours sur l'état actuel de la peinture en France, 1785, lui reproche « le délire de rimagiiiation ».
entre deux rayons , deux rampes de jour montant devant elle, et sur lesquelles tremblent des vols d'Amours dans des immobilités frémissantes. Elle sourit, elle faiblit, et, comme accablée sous la caresse de la lumière, elle laisse échapper une rose à laquelle un génie ailé met le feu avec sa torche : c'est le Sacrifice de la Rose ^, — un souffle de sainte Thérèse dans une image de Parny !
Et comme sa pensée, la palette de Fragonard s'enflamme. Elle s'allume à ces autels brûlants. Elle flambe dans la lumière d'apothéose dont il entoure l'Amour, dont il peint le Désir. Quelle vapeur, quel embrasement dans ces firmaments clairs, ardemment hmpides, palpitants de chairs de Cupidons, ruisselants de bouquets d'artifice, trempés de ces lueurs que les gravures en couleur de Janinet nous montrent, pareilles à des lueurs d'eau
I. M. Walferdin possède, de ce sujet, une petite merveille ; M. Eudoxe Marcille, un dessin des plus caressés, des plus achevés qu'ait jamais produits Fragonard. — Il a été gravé, d'après un tableau aujourd'hui inconnu, par Marguerite Gérard.
dans un incendie * ! Ciels de triomphe, transparents de feu, où rougeoient des fumées gorge de pigeon, où. pleuvent des fleurs et des plumes, où la pourpre et l'azur s'embrassent et se mêlent sur le corps transfiguré des petits anges de la volupté !
L'amour, toujours l'amour! Prenez un peu plus bas le poëme du peintre, juste entre ciel et terre, entre le Rêve d'Amour et le Serment d'Amou7\ ce qu'il chante c'est le Baiser, le Baiser dangereux, le Baiser amoui^eux, le Baiser à la dérobée... Tous les baisers, morts chez Dorât, vivent chez Fragonard. Deux têtes qui se penchent, deux lèvres qui se rencontrent, il lui suffit de jeter cela sur la toile pour trouver un tableau. Thème toujours charmant, et d'un dessin qui renaît sous ses doigts! 11 le varie, il le retourne, le caresse, il fait de ces deux bouches qui se cherchent deux âmes qui s'approchent. Rien qu'un baiser — à peine si, dans l'ovale où il l'encadre, il met deux corps pour le porter. Ses personnages coupés à la hauteur du cœur ont l'air de cette sculpture
I. M. Eudoxe Marcille possède la peinture et l'aquarelle d'un des sujets gravés par Janinet : la FoUe.
volante du sculpteur lorrain, — ce baiser suspendu qui n^a qu^un piédestal pour soutenir deux bonheurs et deux amours ^ !
Fragonard reprend-il tout à fait pied, retombe-t-il dans son temps? Sur son chevalet posé en plein xviii* siècle , que trouve-t-il ? L'Amour encore ; l'Amour à la mode, galant, badin, ravisseur 5 l'Amour dans une élég-ance de polissonnerie ou dans un triomphe de violence. Au milieu d'un jardin de délices, il lance une petite marquise de Crébillon sur une escarpolette, et si haut que sa mule glisse du bout de son pied, si haut que sa jupe s'ouvre devant un charmant indiscret à demi couché devant elle dans uu parterre de fleurs. Heureusement qu'au-dessus de lui est un Amour dont le geste dit : Chut^! Ou bien c'est la
1 . Parmi ces baisers de Fragonard, citons cette Muse embrassée par l'Amour, gravée par M^'« Papavoine, sous le titre de Saphoj et dont M. Marcille possède une délicieuse grisaille où les lumières d'argent font courir sur le corps de la Muse comme un baiser de clair de lune.
2. Les Hasards heureux de V Escarpolette ^ gravés par Delaunay. Donnons ici la très-curieuse origine de ce tableau racontée par Collé, à la date d'octobre 1766 : « Croirait-on, me disait Doyen, que peu de jours après l'exposition de mon tableau au Salon (sainte Geneviève des Ardents), un homme de
composition si connue, ce groupe enlacé d'ardeur et de faiblesse, Phomme en chemise, en caleçon, allongeant un bras nu et musculeux jusqu'au verrou de la porte qu'il pousse du bout des doigts ; la tête retournée, il enveloppe d'un regard de désir la femme qu'il embrasse de son bras droit, la femme éperdue,
la Cour m'a envoyé chercher pour m'en commander un, dans le genre que je vais vous dire? Ce seigneur était à sa petite maison avec sa maîtresse, lorsque je me présentai à lui pour savoir ce qu'il me voulait. Il m'accabla d'abord de politesses et d'éloges, et finit par m'avouer qu'il se mourait d'envie d'avoir, de ma façon, le tableau dont il allait me tracer l'idée. — « Je désirerais, continua-t-il, que vous peignissiez Madame (en me montrant sa maîtresse) sur une escarpolette qu'un évéque mettrait en branle. Vous me placerez de façon, moi, que je sois à portée de voir les jambes de cette belle enfant, et mieux même si vous voulez égayer davantage votre tableau, etc. » — J'avoue, me dit M. Doyen, que cette proposition, à laquelle je n'aurais jamais dû m'attendre, vu la nature du tableau d'où il partait pour me la faire, me confondit et me pétrifia d'abord. Je me remis pourtant assez pour lui dire presque surle-champ : « Ah! monsieur, il faut ajouter au fond de l'idée de votre tableau, en faisant voler en l'air les pantoufles de Madame, et que des Amours les retiennent. » Mais, comme j'étais bien éloigné de vouloir traiter un pareil sujet, si opposé au genre dans lequel je travaille, j'ai adressé ce seigneur à M. Fagonat (sic) qui l'a entrepris et qui fait actuellement cet ouvrage singulier. — Extraie de la partie inédite du Journal de Colley communiqué par M. Honoré Bonhomme, auquel nous devrons bientôt un journal complet de Collé.
le visage renversé, les yeux effrayés et suppliants, désespérant d'elle-même et repoussant d\ine main déjà molle la bouche de son amant \.. Sa chute, on la voit. Fragonard n^est pas homme à oublier dans le fond du tableau ce qu'il sait si bien ouvrir et défaire : le lit.
Et ne faut-il pas chercher Fragonard jusque-là? Là est blotti son génie. C'est le nid
I. Le Verrou^ gravé par Blot. Ce tableau faisait partie de la collection du marquis de Veri, collection presque uniquement composée de Français et de Français du xviii* siècle. Il fut le pendant très-imprévu, raconte la Biographie, d'un pastiche de Rembrandt. Au Verrou, Fragonard donnait bientôt un pendant plus convenable : le Contrat que gravait Blot pour être acheté avec le Verrou^ lui faire vis-à-vis, et de le faire pardonner. Au Contrat commence, chez Fragonard, cette mauvaise et froide mode de son temps, l'imitation des petitsmaîtres hollandais si en faveur à la fin du siècle dans l'école appauvrie. Voici les manteaux garnis d'hermine de Metzu, et la robe de satin blanc de Terburg, l'éternelle robe que tous vont bientôt se disputer et sur laquelle on ne saura plus quelle signature lire : Fragonard ou Boilly. Là aussi commence, autant qu'on en peut juger par la gravure, la manière froide, léchée, miniaturée, de Fragonard, si contraire à la vivacité de touche de ses tableaux-esquisses qu'on a peine à y reconnaître son faire original, et qu'elle vous fait venir l'idée de copie. — Du Verrou^ M. Walferdin possède un dessin d'une pâleur déli-
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du peintre et le rendez-vous de ses pinceaux. Le lit, — n'est-ce pas pour lui la scène délicieuse de la femme, le théâtre adoré, le trône douillet de son corps? 11 le trahit, il le reflète en tableaux toujours nouveaux dont il encadre Tovale dans le cercle de fleurs d'un miroir d'alcôve. Il fait jouer dessus ce que le xviif siècle appelait « ses gaietés » ; il lâche et fait envoler à son ciel l'essaim de ses Cupidons. Il y enlève la nudité des dormeuses dans le nuage du linge. Sitôt qu'il touche à la batiste des draps, à l'oreiller foulé, aux rideaux indiscrets, à la couche en désordre, il a la flamme, la lumière, la vie, l'ivresse ; il a toutes les bonnes fortunes de l'attaque vive, de l'esquisse brusque et courante. 11 est sur son terrain de victoire. 11 a le feu sacré du xviii" siècle, le diable au corps, le Diable au corps même du temps, et ce qu'il jette tout chaud à la toile est comme une caresse du Corrège, dans une page d'Andréa de Nerciat.
Le lit et tous les secrets qu'il a de la femme, la chemise et ses indiscrétions, les effarements du réveil, les culbutes des courtes-pointes, la surprise qui renverse les têtes, les cache der-
rière le charmant mouvement du bras levé, les peurs qui courent à demi nues, ce premier sursaut de si jolie impudeur mettant sur pied une chambrée de femmes, le vent qui joue, le linge qui fuit, un visage qui se voile, un dos qui se montre tout du long-, — comme Fragonard touche cela ! Sa verve pétille avec le paquet de pétards passant par une trappe de plafond, qui éclate, jette son bruit, son nuage, sa fumée, darde son jour çà et là, sur une épaule, une cuisse, une jambe, fouette tout le lit des trois amies, leur court en éclairs sur la peau^ Ici encore Ton se sauve. Ton court, Ton crie : Ma chemise brûle^... c'est le feu. Voici Feau, deux jets partant d'une trappe du plancher, et trois femmes encore : Tune fuyant, la chemise au vent, les reins fustigés; une autre dans le lit, les jambes levées, essayant de se défendre avec le drap qu'elle tend et retient du bout de son orteil 5 la dernière, toute nue d'angoisse, les pieds sur le tabouret de lit, et se penchant pour voir d'où