Le Ferre d'eau ^ gravé par Pons
heure badine, les ébats libres et souriants du réveil, qu'il a voulu peindre dans ce joli tableau : le bonnet échappé, les yeux gais et pleins de ses seize ans, un large sourire à la bouche, une fillette sans souci de ce que montre sa chemise plissée en ceinture, soutient en Tair, au bout de ses pieds, un caniche frisé à figure de conseiller en perruque; et toute riante, elle enfonce la plante de ses pieds dans les poils du chien qu'elle tient suspendu et auquel elle tend d'une main l'anneau de la Gimblette, pendant qu'un coup de lumière venu du pied du lit file en écharpe entre les rideaux, bat les couvertures, polissonne en sautant sur toute cette chair rosée où le jour semble heureux : c'est la Gimblette^ une fleur d'érotisme toute fraîche, toute française, dont vous ne trouverez le germe en ce siècle que dans le fumier du livre des Mœurs de la Popelinière aux premières scènes. C'est le chef-d'œuvre des Fragonard en chemise,
I . La Gimblette j gravée par Bertony. Fragonard est souvent revenu à ce motif dont on connaît plusieurs exemplaires-. Le plus charmant est l'un de ceux que possède M. Walferdin, l'esquisse en hauteur, aux rideaux jaunes, toute différente du sujet gravé.
après lequel vous ne rencontrerez que cet autre chef-d'œuvre, le plus suave peut-être des tableaux voluptueux.
Au bas du lit, tombée et brûlante encore , est la torche de T Amour. Vue de tout le dos, une jambe pendante hors du lit, une auti*e repoussant le drap, la tête retournée sur Pépaule, les cheveux dénoués et leurs boucles épandues par derrière dans le creux de Toreiller, une femme ayant l'ombre de ses cils sur ses yeux fermés, à sa bouche un sourire endormi, essaye de retenir mollement des deux mains la chemise déjà ravie à son corps, glissant sur ses bras allongés, fuyant de ses coudes, et que tire en l'enroulant sur ses bras un Amour renversé en arrière dans l'effort de l'arracher, un Amour volant et qui frôle presque du pied le sein qu'il laisse sans voile. Image charmante et poétique, si délicievisement balancée par la lutte! pensée de grâce et de nudité presque antique qui semble montrer le petit Eros colère, violant la pudeur vaincue et défaillante entre les bras du Songe qui la dépouille*!
I. La Chemise enlevée a été délicieusement gravée par Guersant.
Ces médaillons de nudité, ces petits tableaux si vifs, ces poëmes libres, comment Fragonard les sauve-t-il? Quel charme met-il en eux pour être leur excuse et leur pardon? un charme unique : il les montre à demi. La légèreté est sa décence ^. Ses brosses n'appuient pas. Ses couleurs ne sont pas des couleurs de peintre, mais des touches de poëte.
Il jette le mouvement, il indique lerhythme d^un corps. Il semble peindre avec la palette du rêve. Le lit chez lui est presque un voile comme le nuage, et la femme est une apparition. Sur la batiste bleutée, roulante, presque céleste des draps, entre les vagues de soie que font en bouillonnant les lourds rideaux, il ne renverse que des corps de lait à peine rougis aux joues, aux coudes, aux genoux, à tous les
I. Dans cet ordre de composition, nous ne connaissons guère qu'une toile où Fragonard ait poussé le travail au delà de l'esquisse : c'est le Verre d'êaUj possédé par M. de Villars. D'un cadre largement indiqué pour la gravure, d'un fond sabré de bitume, de rideaux maçonnés à grands coups, se détache un corps de femme patiemment beurré, et d'une pâte plus remaniée et plus polie que les autres nudités de Fragonard.