‹ L'art du dix-huitième siècleChapitre 38 sur 63 · II · texte numérisé non relu

II

endroits fleuris de la peau; il ne montre que des chairs blanches qu'on dirait éclairées de la lumière d'une veilleuse d'albâtre. Apparences voluptueuses, à la fois confuses et rayonnantes, vagues et magiques diffusions de lumière, académies d'aurore se levant dans un étincelant brouillard matinal, voilà ses tableaux : une vision féerique, rien de plus. Avec leur sang si paiement rosé, la vie délicate et argentée de leur peau, leurs membres rondissants dans la fluidité du contour, le dessin de leur visage mourant dans l'huile grasse, les femmes de Fragonard ne semblent vivre que d'un souffle de désir. Tout son œuvre, même brûlant, reste flottant, balancé entre ciel et terre. Qu'il dépasse la Chemise enlevée, qu'il aille jusqu'à montrer tous les embrasements de l'amour dans cette débauche baptisée par son possesseur : « Le feu aux poudres », — l'impureté même chez lui n'a ni ordure, ni dégoût, ni honte; le tableau demeure une inspiration lumineuse, une mêlée de torches, un vague essaim de corps d'Amours devinés dans des frottis de terre de Sienne, un incendie d'Olympe d'où s'envole, à demi entrevue,

la flamme d^une idée. Tout chez Frag^onard se sauve ainsi, tout s^enfuit, frissonne, se cache à demi, dans cette pudeur de sa peinture : Fesquisse, qui fait trembler le nu devant les yeux, et voile la femme avec un éblouissement d'incertitude.

Mais Fesquisse est plus encore que le voile et que l'excuse de l'œuvre de Fragonard : elle en fait en quelque sorte l'idéal. Un écrivain qui est, lui aussi, un peintre et un poëte, M. Paul de Saint- Victor, a dit d'une façon charmante : « La touche de Frag-onard rappelle ces accents qui, dans certaines langues, donnent à des mots muets un son mélodieux. Ces iig-ures à peine indiquées vivent, respirent, sourient et enchantent. Leur indécision même a l'attrait d'un tendre mystère. Elles parlent à voix basse, elles glissent sur la pointe du pied ; leurs gestes ressemblent à des signes furtifs échangés par des amants dans l'obscurité. On dirait les Mânes voluptueux du XYiif siècle \ »

1, Article de la. Presse du 19 octobre 1860.

Un esquisseur de génie, voilà le peintre chez Fragonard. Il éclate dans l'ébauche. Il est un maître dans le premier jet, dans la préparation, lorsqu'il improvise des Grâces, des Nymphes, lorsqu'il fait jaillir les nudités ondulantes de la toile qn'il frappe et touche au vol. De Fhuile délavée, des égratignures de pâte sèche qui semblent promener les rayures d'im peigne dans le sens de tous les muscles, de la poussière de pastel dont il paraît poudrer et brillanter ses tons, du maquillage adorable de sa peinture aux ombres bleutées, il sort des bouquets de chair , des morceaux de corps de femme, des rayonnements de peau blondissante, qui ont le charme, la douceur, l'harmonieux assoupissement d'une tapisserie de Beauvais passée ; c'est le blanc diffus, la fonte nuageuse, le demi-évanouissement des tons qui ne laissent à une trame de soie que le souvenir, la pâle et déjicieuse mémoire des couleurs. Peinture mourante, expirante, et

comme pâmée , toute pleine de la caresse cherchée par les décadences et les plus exquises corruptions d'art! Quelquefois aussi dans ses corps de femme, Fragonard fait passer un ressouvenir de Rubens à travers l'éclat de Boucher : alors ce ne sont plus ces molles paresseuses perdues dans la blancheur des draps et la dernière ombre du sommeil ; ce ne sont plus ces blanches Vénus qu'on dirait sorties tout à la fois de l'écume de la mer et de la neige de blanc d'œufs fouettés, ces déesses blondes et moutonnières dont l'apothéose couleur de matin ressemble au Lever de la Duthé : ce sont des corps vivants, sanguins, ensoleillés ; des corps où le pinceau pose, sans les fondre, le vermillon, le bleu de Prusse, le jaune de chrome, pour faire la lumière, l'ombre et le reflet d'un bras ; des corps dont le coude est fait d'un coup de vermillon nageant dans un reflet de pur jaune d'or; des corps dont le peintre transperce à demi la peau des rouges, des bruns, des verts de l'écorché, de tous les dessous de la vie ^ Car c'est le miracle

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