I. Voir les Baigneuses de la collection Lacaze
de Fragonard : cet accoucheur de songes, avec sa palette de nuage, Thomme de ces tendres esquisses, qui donne aux chairs le glacis bleuâtre ou verdâtre de chairs qu'on voit au travers de l'eau, qui fait de ces femmes nues des fleurs noyées, ce même Fragonard jette tout à coup des tons animés, le coquelicot, le soufre, la cendre verte, s'emporte dans une gamme de tapage, met le feu à ses couleurs, pique sa toile d'éclairs ; et de cette main qui tout à l'heure glissait et coulait, empâte de telle façon que la trace de son pinceau reste comme l'indication de l'ébauchoir sur la glaise. Dans cette manière il a laissé des esquisses d'une verve et d'une chaleur inouïes, si carrément touchées qu'elles font penser à la cuiller à pot dont Goya se servait pour ses fresques, des déclarations de berger à bergère d'un coloris brûlé, d'une solidité qui touche au bas-relief, des coins d'intérieur recuits, troués d'un bleu de ciel, d'un azur cru perçant une broussaille fauve, — furieux embryons de tableaux où l'on retrouve le soleil des Vénitiens, les rouges sourds, les bruns puissants du Bassan.
C'est de cette façon vive, puissante, chargeant la toile, que Fragonard attaque et enlève ses paysages; je ne parle pas de ses paysages froids, septentrionaux, où il n'est qu'un pasticheur adroit, épris d'Hobbéma et et de Ruysdaël, mais de ceux où il est lui, peint la nature qu'il sent, son pays, les campagnes de son souvenir qu'il revoit tempétueuses, toutes sillonnées de ces « orages d'eau » dont la Provence, déboisée de ses sapins et de ses chênes, est dévastée pendant tout le xviif siècle ^ Quelle fougue, quelle tempête de pinceau dans V Orage, ce chefd'œuvre possédé par M. Lacaze! Le ciel fumeux, sinistre, électrique, traversé de coups de jour blafards, l'air lourd, l'haleine de la terre accablée, soupirante, l'agitation trépidante, la panique de la Nature, l'effarement des moutons éperdus, des grands boeufs qui mugissent, le tourbillon qui rase l'herbe, tord en écharpe la grande toile du chariot que poussent des hommes en rouge, — tout est saisi dans le