‹ L'art du dix-huitième siècleChapitre 40 sur 63 · I. Essai sur l'histoire de Provence, par Boucher. Marseille · texte numérisé non relu

I. Essai sur l'histoire de Provence, par Boucher. Marseille

mouvement, et la brosse roule dans toute la scène avec le vent qui y passe.

Fragonard a été plus loin que personne dans cette peinture enlevée qui saisit l'impression des choses et en jette sur la toile comme une image instantanée. On a de lui, dans ce genre, des tours de force, des merveilles, des iigures où il se révèle comme un prodigieux Fa Presto. On voit dans la galerie Lacaze quatre portraits de grandeur naturelle à micorps. Au dos de Tun je lis ceci écrit, me semble-t-il de sa main : Poî^trait de M. de La Bj^eteche, peint par Fragonard en 176g, en une heure de temps. Une heure! rien de plus. Il lui suffisait d'une heure pour camper, bâcler et trousser si fièrement ces grands portraits où se déploie et s'étale toute cette fantaisie à l'espagnole dont la peinture d'alors habille et anoblit les contemporains. Une heure pour couvrir toute cette toile! A peine s'il jette ses touches ; il dégrossit à grands coups les visages, les indique avec les plans d'un buste commencé, tire les traits comme d'un fond de bile. Son pinceau étend les couleurs en lanières à la façon d'un couteau à palette. Sous

sa brosse eniiévrée qui va et vient, les collerettes bouillonnent et se guindent, les plis serpentent, les manteaux se tordent, les vestes se cambrent, les étoffes s'enflent et ronflent en grands plis matamoresques. Le bleu, le vermillon, Torange coule sur les collets et les toques ; les fonds, sous les frottis de bitume, font autour des têtes un encadrement d'écaillé ; et les têtes elles-mêmes jaillissent de la toile, s'élancent de cette balayure furibonde, de ce gâchis de possédé et d'inspiré.

Ce peintre de magie, qui créait si vite du soleil, du jour et de la lumière, était fait pour peindre ces murs où le siècle ne voulait pas la nudité du blanc, pour faire un mensonge de ciel aux plafonds sous lesquels les financiers et les courtisanes d'alors se sauvaient du ciel gris de Paris. Fragonard fut bientôt le décorateur à la mode, recherché, appelé, fêté par la Chaussée-d'Antin naissante, les folies d'hôtels du quartier neuf. On le voit,

Le souvenir de Fragonard est presque tout entier dans les œuvres qui nous restent de lui. Derrière le peintre, Thomme paraît à peine. Qu'en sait-on? Presque rien. Qu'a-t-il laissé? Que reste-t-il de lui dans les mémoires et les indiscrétions du temps? L'anecdote de Grimm sur la Guimard, et c'est à peu près

peintures dans sa maison de campagne de Carrières, puis dans celle de Petit-Bourg, à la décoration de laquelle il fit travailler sonfils avec lui. — A Grasse, dansla maison de son parrain qu'il habita vers 1792, et où il passa le temps de la Terreur, il peignit des toiles et des dessus de porte pour accompagner sur les murs les toiles faites pour M"*^ du Barry. Son pinceau remplit même l'escalier des emblèmes de la République, d'insignes révolutionnaires, de signes franc-maçonniques, de symboles de liberté et d'images de la loi, au milieu desquels se détachent deux portraits où l'on croit voir Robespierre et l'abbé Grégoire. Nous devons ces renseignements à l'obligeance de MM. Pihoret et Malvilan. — Il faut joindre à ces travaux décoratoires de Fragonard une série de quarante deux portraits des princes et princesses de la branche royale de Bourbon et de la branche de Condé, exécutés pour le château de Chantilly d'après les portraits originaux. Parmi ces portraits figurent Louis XVI, Marie-Antoinette, Louis XVII. Ils appartiennent au duc d'Aumale et ont été exposés pour la visite du Fine Arts Cliib^ le 21 mai 1862.

tout. Les notices, les journaux, les nécrologes se taisent sur le gracieux artiste qui a trouvé la g-loire sans chercher le hruit. Avec lui, la biographie est déroutée ; elle cherche vainement, ne trouve que quelques dates, des traces et comme des lueurs de sa personne. Mais quoi ! Ne nous plaignons pas tant. Trop de documents, trop de faits, pèseraient, il nous semble, sur cette mémoire légère. Un rien d'histoire qui fasse aimer le peintre, ne demandons pas plus. Que son existence flotte comme dans une de ses esquisses : le demijour sied à cette vie de poëte, et la personnalité de Fragonard est de celles qu'il plaît de voir, ainsi qu'une ombre heureuse, ayant un doigt sur la bouche.

Sa £gure même échappe. Ses traits ont le vague charmant de sa vie. Sa souriante ressemblance est répandue et comme errante dans tout son œuvre, sous le visage éveillé, amoureux de ses jeunes fourrageurs d'appas, du joli garçon frisé qu'il tire de V Armoire. Et pour tout portrait il n'a qu'un médaillon : l'eau-forte où Lecarpentier le montre en cheveux blancs, et qui laisse à deviner, sous la

verdeur du vieillard, toute la jeunesse de l'homme ^

On sait que Fragonard, après une jeunesse de peintre, une jeunesse galante dont il garda toujours le culte de la femme, — vieux, on disait de lui que « c'était un jeune homme dans une vieille peau », — on sait que Fragonard se maria à près de quarante ans^

1. On ne connaît point de portrait, du moins de portrait gravé, de la jeunesse de Fragonard. Le seul portrait peint que nous ayons vu de lui, portrait de la même époque que l'eauforte de Lecarpentier, est une peinture où sa main semble s'être mêlée à la main de M"* Gérard. C'est une toile toute noire et toute sombre, toute rembranesque, d'où ne sort que la blancheur d'un grand jabot et la fraîcheur souriante de son vieux visage. Ce portrait appartient à M. Théophile Fragonard.

2. Nous publions ici pour la première fois l'acte de mariage de Fragonard, copié par nous sur les registres de la paroisse de Saint-Lambert, de Vaugirard, pour l'année 1769 :

« L'an mil sept cent soixante-neuf, le dix-sept juin, vu la permission à nous adressée par messire Chapeau, curé de Saint- Germain de Lauxerrois en datte du quinze de ce mois de célébrer le présent mariage, vu la publication d'un ban faitte pour l'époux et l'épouse en l'église cathédrale et paroisiale de Grasse en Provence le troisième dimanche après la Pentecôte sans opposition comme il nous appert par le certificat portant les extraits des parties en date du cinq juin dernier, légalisé le même jour, dispense des deux autres bans accordée par Mgr l'évêque de Grasse en datte du quatre juin dernier insi-

Voici Fhistoire de son mariage, telle que nous Fa racontée son petit-£ls. M"" Gérard, Faînée des douze enfants d'une famille de distillateurs de Grasse, avait été envoyée et placée par ses parents à Paris chez un de leurs confrères, du. nom d'Isnard, pour se former au commerce et gagner là sa vie. Mais la jeune £lle n'avait aucun goût pour cet état. Elle s'amusait de peinture à Feau, de coloriage, peignait des éventails. Bientôt elle reconnut qu'il lui manquait les conseils et les leçons d'un peintre. Comme elle s'enquérait

nué et contrôlé le cinq, vu aussi la publication d'un ban faite pour l'époux et pour l'épouse en la paroisse de Saint-Germain de Lauxerrois le vingt et un mai dernier sans opposition comme il nous appert par le certificat de Monsieur Armery vicaire de laditte paroisse en datte du quinze du présent, dispense des deux autres bans accordée par Mgrl'Archevesque de Paris, en datte du vingt-sept mai dernier portant permission de fiancer le même jour signé Christophe archevesque de Paris, insinué le même jour signé Chauveau, vu le consentement des père et mère de la future passé devant le conseiller du Roy notaire garde notte à Grasse du septième de septembre de l'année dernière, légalisé par M. Defaudon conseiller du Roy lieutenant général en la sénéchaussée de la ditte ville de Grasse en date du cinq juin dernier, cejourd'huy ont été mariés avec notre permission et ont reçu la bénédiction nuptiale de M?"* Jean-Baptiste-Augustin Granchier prêtre licencié es loix et vicaire de Saint-Germain de Lauxerrois, sieur Jean-Honoré

à qui elle pourrait s'adresser, on lui parla d'un compatriote, de Fragonard; et Frag-onard à qui on s'adressa dit qu'elle n'avait qu'à venir chez lui. Les leçons amenèrent l'amour et le mariage. La femme de Fragonard n'était point jolie. Un portrait d'elle, que possède M. Théophile Fragonard, nous la montre vers la quarantaine, avec des traits forts, des méplats sensuels, de perçants yeux noirs sous d'épais sourcils, un nez gros et court, une grande bouche, une coloration brune, des cheveux d'un brun ardent, je ne sais quel air

Fragonard, peintre de l'académie royalle, fils majeur de François et de défunte Françoise Petit ses père et mère d'une part, et D""^ Marie-Anne Gérard fille mineure de Claude et de Marie Gilette ses père et mère d'autre part, tous deux de fait domiciliés au Louvre paroisse Saint-Germain Lauxerrois et de droit de leglise cathédrale et paroisiale de Grasse en Provence, ont assisté du côté de lépoux François Fragonard son père bourgeois de Paris demeurant au Louvre, François Grognet de cette paroisse et du côté de l'épouse Jean Gérard son frère bourgeois de Paris y demeurant marché Neuf paroisse Saint-Germain le vieux, M'''^ Denis Martial Cochemer prêtre de Saint-Germain Lauxerrois y demeurant, lesquels témoins nous ont certifiés des âges, domiciles, libertés et catholicité des parties ainsi que dessus et au désir de l'ordonnance ont signé : Fragonard, Gérard, Cochemer, Fragonard, Grognet, Granchier, A. Roussellc, curé. »

réjoui et passionné de forte commère hollandaise chauffée au soleil du Midi ^ . Quand jy[me pragonard accoucha de son premier enfant, d\me fille qui devait mourir à dix-huit ans, elle dit à son mari qu^elle avait au pays une petite sœur de quatorze ans, qui lui serait bien utile pour l'aider à élever et à soigner son enfant; et c'est ainsi que M"® Gérard entra dans la famille pour n'en plus sortir. Au bout de peu de temps, Paris lui donna son coup de baguette ; elle dépouilla sa naïveté, sa gaucherie provinciales ; et de laide qu'elle était comme sa sœur, elle se fît, en devenant femme, jolie, même belle. Les plus beaux yeux noirs, l'ovale le plus pur, un dessin de figure romain, la faisaient comparer à une tête de Minerve, et dans les premières années qui suivirent la mode pour les femmes de ne plus porter de poudre, elle faisait sensation au théâtre avec le style de sa beauté.

Tout naturellement, l'ancienne peintresse d'éventails n'avait pas quitté ses pinceaux,

I. Un autre portrait de M""^ Fragouard, dessiné à l'encre de Chine par son mari, existe au musée de Besançon, provenant du legs de l'architecte Paris.

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