‹ L'art du dix-huitième siècleChapitre 41 sur 63 · II · texte numérisé non relu

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aux côtés de son mari. Elle s'était mise, sous sa direction, à peindre des miniatures, assez difficiles à reconnaître des miniatures de Fragonard, du moins quand Fragonard y a mis sa retouche et sa griffe * . Il se trouva que la petite sœur aima, elle aussi, la peinture, qu'elle en avait un goût encore plus décidé et plus heureux : charmante rencontre qui fit de M"' Gérard, à l'imitation de M"' Mayer et de M"^ Ledoux, les élèves de Prudhon et de Greuze, comme la pupille des leçons de son beau-frère, la filleule du talent de Fragonard. Sur cette fraîche liaison de goûts et de sympathies, je trouve cette note presque touchante au bas de l'épreuve du Franklin que possède M. Walferdin : Gravé par Mai^ guérite Gérard, à l'âge de sei:{e ans, en 1772. Homrnage à 771071 77iaît7^e et bo7i a7ni Frago. Margue7'ite

I. Ou trouve mention de miniatures de M"'' Fragonard dans plusieurs ventes du xviir" siècle, et spécialement dans la vente du marquis de Veri. Le catalogue annonce de M""' Fragonard, au n" 81 : « Huit miniatures très-précieuses et touchées avec toute la légèreté et la grâce possibles; elles représentent des tètes de jeunes filles et de jeunes garçons, toutes d'une vérité et d'une fraîcheur de ton qui ne laisse rien à désirer, elles seront vendues par couples. »

Gérard. « Le bon ami, » c^est ainsi qu^elle appelle le maître qui a mis à ses tout Jeunes doigts la pointe de Teau-forte, menant sa main d'écolière, lui jetant, par-dessus Fépaule, le conseil, l'avis, l'encouragement; initiation charmante où le professeur touchait à tout moment à l'émotion d'une main de femme, au remercîment de son sourire, doux travail en commun auquel Fragonard apportait ses retouches et donnait parfois tout son talent, comme pour la planche de Fanfan jouant avec M. Polichinelle * , une planche que l'élève croyait avoir faite, et que le maître lui faisait signer pour l'en convaincre. Voilà le fond de la vie de Fragonard chez lui : l'éducation d'art d'une femme dont il fait un aqua-fortiste, dont il fait un peintre, et qui a pour lui un culte d'affection, une vénération enjouée et tendre. Le maître et l'élève mêlent leurs occupations, leurs plaisirs, leurs études, comme ils mêleront leurs deux noms sur la toile du Premier Pas de Venfance,

I . Mosieu Fanfan Jouant avec Monsieur Polichinelle et com- ■ pagnie. Mosieu Fanfan est le portrait en chemise du fils du peintre, Alexandre-Evariste, né en 1780.

aux côtés de son mari. Elle s'était mise, sous sa direction, à peindre des miniatures, assez difficiles à reconnaître des miniatures de Fragonard, du moins quand Fragonard y a mis sa retouche et sa griffe * . Il se trouva que la petite sœur aima, elle aussi, la peinture, qu'elle en avait un goût encore plus décidé et plus heureux : charmante rencontre qui fit de M"*^ Gérard, à l'imitation de M"' Mayer et de M"*" Ledoux, les élèves de Prudhon et de Greuze, comme la pupille des leçons de son beau-frère, la filleule du talent de Fragonard. Sur cette fraîche liaison de goûts et de sympathies, je trouve cette note presque touchante au bas de l'épreuve du Franklin que possède M. Walferdin : Gravé par Marguerite Gérar^d, à Vâge de sei:{e ans, en 1772. Hommage à mon maître et bon ami Frago. Marguerite

I. On trouve mention de miniatures de M""^ Fragonard dans plusieurs ventes du XVIII'' siècle, et spécialement dans la vente du naarquis de Veri. Le catalogue annonce de M""'^ Fragonard, au n° 81 : « Huit miniatures très-précieuses et touchées avec toute la légèreté et la grâce possibles; elles représentent des têtes de jeunes filles et de jeunes garçons, toutes d'une vérité et d'une fraîcheur de ton qui ne laisse rien à désirer, elles seront vendues par couples. «

Gérard. « Le bon ami, » c'est ainsi qu'elle appelle le maître qui a mis à ses tout jeunes doigts la pointe de Feau-forte, menant sa main d'écolière, lui jetant, par-dessus Tépaule, le conseil, Favis, l'encouragement; initiation charmante où le professeur touchait à tout moment à l'émotion d'une main de femme, au remercîment de son sourire, doux travail en commun auquel Fragonard apportait ses retouches et donnait parfois tout son talent, comme pour la planche de Fanfan jouant avec M. Polichinelle ^ , une planche que l'élève croyait avoir faite, et que le maître lui faisait signer pour l'en convaincre. Voilà le fond de la vie de Fragonard chez lui : l'éducation d'art d'une femme dont il fait un aqua-fortiste, dont il fait un peintre, et qui a pour lui un culte d'affection, une vénération enjouée et tendre. Le maître et l'élève mêlent leurs occupations, leurs plaisirs, leurs études, comme ils mêleront leurs deux noms sur la toile du Premier Pas de l'enfance.

I . Mosieu Fanfan jouant avec Monsieur Polichinelle et compagnie. Mosieu Fanfan est le portrait en chemise du fils du peintre, Alexandre-Evariste, né en 1780.

Entre cette belle-sœur et sa femme, dans cette douce et caressante atmosphère de famille, Fragonard s'oublie aux joies de l'intérieur et laisse couler le temps. Son existence s'enferme et s'enfonce dans son atelier, un atelier animé et réjoui de plaisirs, un atelier où roule l'argent si facilement gagné, où la table est toujours servie, où l'appétissante odeur du pot-au-feu tente le gourmand Lantara ; véritable salon d'art décoré de peintures de la main du maître, rempli de tapisseries, de meubles de Boule, de curiosités, iier du vase d'argent de Gellini passé de chez M"*" Lange chez Rothschild ; musée des goiits de Fragonard, au milieu duquel on croirait entendi-e rire et chanter une vie largement bourgeoise dans un atelier de Solimène !

Pour achever ce crayonnage de la vie de Fragonard, qu'y mettre ? Ses amis : Hubert Robert, Saint-Non, son camarade intime depuis le voyage d'Italie, Greuze, Taunay dont il aide les débuts et achète le premier tableau. Qui encore? Bergeret, le receveur général des finances, l'ancien ami de Boucher, le Turcaret amateur qui emmène Fragonard et

sa femme en Italie ^ C'est lui qui possède la première idée du sacrifice de Callirhoê, et c'est

I. Fragonard avait une fort belle collection d'estampes de son temps. Un jour, — c'était après le triomphe de David, — ■ il voit de la fumée s'échapper de la porte d'une chambre, et il trouve son fils devant un feu de joie de papier : — Misérable ! qu'est-ce que tu fais là } lui dit le père. — Je fais un holocauste au bon goût, répond sérieusement le fils : il brûlait la collection d'estampes de son père.

Grâce au journal manuscrit de Bergeret, possédé par M. Bonsergent, et que nous communique avec une gracieuse obligeance M. Benjamin Fillon, nous pouvons suivre les voyageurs à la trace et jour par jour, du 5 octobre 1773 ^^ 7 ^^P~ tembre 1774. Et d'abord laissons la parole à Bergeret pour décrire la bande et l'équipage : « Notre bagage est composé d'une berline dans laquelle nous sommes quatre; M. et M'»e Fragonard, peintre excellent pour son talent qui m'est nécessaire surtout, mais d'ailleurs très-commode pour voyager et toujours égal. Madame se trouve de même et comme il m'est très-utile, j'ai voulu le payer de reconnaissance en lui procurant sa femme qui a du talent et est en état de goûter un pareil voyage rare pour une femme. » La quatrième personne était une gouvernante. Le fils Bergeret suivait dans un cabriolet avec un cuisinier ; deux grands cochers étaient assis sur le siège de Bergeret, et son valet de chambre courait la poste avec le domestique de son fils. Grand train, comme on voit, auquel rien ne manquait, ni les provisions de toutes sortes, ni les livres, ni même les portefeuilles remplis de dessins de choix. On va de poste en poste ; « le laborieux et actif Fragonard » dessinant, sitôt qu'on s'arrête, jusqu'à l'heure du souper. Près de Montauban, on se repose quinze jours dans la terre de Bergeret, à Négrepelisse ; et j'ai là, dans un carton,

à lui que le peintre adresse ces feuilles de papier du cabinet Walferdin, bâtonnées de

le Four banal de Négrepelissej dessiné à ce passage par Fragoiiard. On repart, on marche, malgré les difficultés de poste et de chevaux que fait le mariage du comte d'Artois, et l'on gagne Marseille par Toulouse, Carcassonne, Béziers, Lunel, Tarascon, Aix. Puis, on felouque d'Antibes à San-Remo. Et la cavalcade jusqu'à Gênes, de douze mulets couverts de peaux de tigre. Voici Pise, et bientôt on est à Florence, à la grande auberge de Vanini, où l'on vous reçoit le soir à l'arrivée avec un gros flambeau de poing, et où l'on a toujours à ses ordres trois espèces de valets de chambre. De là, à Sienne, et au ^ décembre (1773) on est à Rome, au bout de deux mois de voyage. Aussitôt visite de la société à Natoire, invitation à dîner chez le cardinal de Bernis, à son petit ordinaire de vingt couverts, à son grand ordinaire de quarante couverts, à sa conversation du vendredi que Bergeret esquisse, toute étouffée de prélats, de cardinaux, de nobles, de dames, superbement illuminée, gorgée de rafraîchissements 5 invitation à la. conversation de la marquise de Puismonbrun, nièce du cardinal de Bernis, à la conversation de la princesse Doria, à la conversation du cardinal Orsini, renommé pour la beauté de ses invitées et la bonté de son chocolat. Toute la matinée de la bande, de huit heures du matin jusqu'à trois heures, se passe en course à l'aventure, en polissons^ ou bien en visite de palais et d'églises que guide l'architecte Paris, le grand anecdotier historique. L'on rentre pour dîner et l'on a toujours à dîner quelque pensionnaire de l'école de Rome, Ménageot, Barthélémy, avec leurs cartons et leurs portefeuilles. Le lendemain, on recommence à aller se ragoûter^ selon l'expression de Bergeret, en allant dans chaque étude de pensionnaire de l'Académie voir ce qu'il fait. Les soirées, quand il pleut, on

dessins à la diable, si amusantes et si curieuses, où le peintre en déshabillé, le gai

les use à regarder des gravures que les marchands envoient par mannes, à étudier des empreintes de soufre. Un jour la société Bergeret donne un concert au palais de l'Académie 5 un autre jour elle imagine d'avoir sa conversation chez elle, à son auberge qu'on appelait déjà « le petit Paris »^ et elle fonde ses dimanches, — une nouvelle dans Rome, — ses matinées de dix heures auxquelles se presse toute l'Académie, accourent tous les artistes, les Romains, les étrangers; matinées bruyantes, et toutes amusées, enchantées d'art, où les brocanteurs, les revendeurs, les marbriers se pressent, avec les objets qu'ils apportent, dans ce salon où se fait l'exposition de tout ce que Bergeret a acheté et de tout ce que Fragonard a dessiné dans la semaine. On s'arrache de Rome à la moitié d'avril (1774), l'on va à Naples, l'on revient à Rome au mois de juin, et l'on en repart, après une bénédiction du pape, pour Florence, Bologne, Padoue, Venise, Vienne, Dresde, Francfort et Strasbourg. — Ce beau voyage devait désunir ces deux grands amis, le peintre et le fermier général qui l'avait emmené, lui et sa femme. Au retour, comme Fragonard réclamait une malle pleine de ses dessins, qu'on avait déposée avec les autres bagages à l'hôtel de Bergeret, Bergeret prétendit la retenir, pour se rembourser des frais du voyage du peintre. Là-dessus, fureur de Fragonard, procès, nomination d'experts, et condamnation de Bergeret à rendre les dessins à Fragonard ou à les lui payer 30,000 livres. Bergeret paya, mais se vengea assez lâchement en rayant sur son journal manuscrit l'éloge du ménage Fragonard, et en le remplaçant par cette note en marge : « Observation faite au retour avec connaissance de cause, on peut prouver les bornes de son talent dont moi-même je me suis trop enthousiasmé; ses

farceur, « l'aimable Frago », comme il s'appelle lui-même, se montre si drôlement dans le piquant bulletin d'une entorse. Dans un premier croquis, on le voit tombant : M Frago qui se trompe de porte et tombe dans un ejidroit où il n'j' avait point de chaise peîxe' et se fait

connaissances qu'on peut encore borner sont de peu de ressource à un amateur, étant noyées dans beaucoup de fantaisies; — toujours égal parce qu'il avait joué cette égalité, et toute la souplesse qu'il paraît avoir ne vient que de lâcheté et poltronnerie, ayant peur de tout le monde et n'osant donner un avis franc en négative, disant toujours ce qu'il ne pense pas, il en est convenu lui-même. — Pour madame, il ne vaut pas la peine d'en parler, cela pourrait gâter mon papier. » A ces injures de colère qui ne méritent pas de peser sur la mémoire du mari et de la femme, hâtons-nous d'opposer la sincère et curieuse note que nous communique M. Th. Fragonard : « Il n'y a rien d'étonnant à ce que M. Bergeret en voulût davantage à M'"* Fragonard qu'à son mari. Elle seule était chargée des affaires d'intérêt de la maison, cest ma caissière, disait en parlant d'elle, l'artiste qui avait les chifiVes en horreur, adressez-vous à elle. Et en effet les questions d'argent le touchaient peu ; cela est tellement vrai que le jour où l'on apprit que les rentiers perdaient les deux tiers de leur revenu, il se mit à battre des entrechats. — Ah ! lui dit sa femme, est-ce que tu deviens fou? — Nullement; mais je me réjouis. — De quoi.> que pouvait-il arriver de pire.^ — Dame! si on avait tout pris. — Mais cette philosophie l'abandonna quand il perdit sa fille Rosalie, jeune personne de la plus grande espérance, morte à dix-huit ans ; il fut si violemment

une entorse cruelle à huit heures et demie et deux secondes. Dans une autre, des dames lèvent de surprise et de douleur leurs bras au ciel : Retour des dames à dix heures, effets doulouî'eux et bien doux pour V aimable Frago. Le voici sur un lit couché : Situation d'ordonnance pour Sur une autre feuille, c'est une

affecté qu'il éprouva une grave atteinte de choléra -morbus, -maladie rare alors, et c'est à la suite de cette épreuve que, sur l'avis des médecins, il alla passer une année dans le pays natal. Cependant, peu de temps après sa brouille avec Bergeret le financier, un autre financier célèbre, le fameux Beaujon voulut créer quelque chose comme les jardins d'Armide dans l'immense propriété qu'il possédait sur l'emplacement qu'occupe aujourd'hui tout un quartier des Champs-Elysées; pour cela faire, il s'adressa à notre artiste qui remua à plaisir l'eau et la terre du financier, et l'on parlait partout des merveilles de la folie Beaujon. Bergeret, qui possédait à Cassan, près dé l'Isle-Adam, une assez belle propriété dont il faisait ses délices, devint jaloux de son confrère, il regretta ce qui s'était passé autrefois 5 il fit tant qu'il obtint sa grâce, il put enfin emmener à Cassan l'artiste et toute la famille. Cassan prit alors une physionomie nouvelle ; mais de tant de merveilles il ne reste plus rien. Cassan, abandonné à l'État par Bergeret, qui, pour sauver sa tête, se dépouilla de son immense fortune à l'époque de la Révolution, et se réduisit pour vivre à une rente viagère de 1,500 francs, Cassan, dis-je, tomba vite en ruine. — Bergei'et ne vécut pas longtemps après cela; mais jusqu'à sa mort il resta lié d'amitié avec Fragonard. »

enfilade de gens vus de dos sur un banc ; d'abord deux enfants ; Rosalie, Fanfan, puis Frago et sa fem?ne, et au-dessus : Coiijîdence de Frago à sa femme à huit heures et demie. Puis M. de la Gervaisais . Puis M"'' Gérard.

Le dessin, chez Fragonard, est sa plume d'écrivain. C'est, comme on le voit, sa manière de correspondance, sa forme de billet. C'est plus encore : on pourrait dire que le dessin est le journal de son imagination. Tout ce qu'il pense lui échappe par là : il s'y confesse et s'y envole. La complète collection de ses dessins serait l'histoire légère et poétique de sa vie, de ses idées, de ses goûts, de ses opinions, de ses humeurs : on y aurait les mémoires du peintre et de l'homme. L'on verrait son culte pour Rousseau, ses larmes sur Il l'homme de la nature » dans tous ses dessins religieux de l'île des Peupliers à Ermenonville. Ses amours en musique, on les retrouverait dans ce dessin de Gluck, couronné

de lauriers, assis à un pupitre idéal, entre le buste d^Homère et celui de Virgile, la main sur une feuille de papier où Fragonard a jeté : Et mon cœur et mes œuvres. Son admiration pour Franldin, qui venait apprendre les secrets de Feau-forte chez Fami Saint-Non, elle éclate, elle bouillonne dans ce dessin titanesque, Fapothéose allégorique de Farracheur de foudre. Ses tableaux n'en disent pas autant sur lui : dans sa peinture, il est Fragonard ; dans ses dessins, il est moins et plus : il est Frago tout court et tout intimement.

Suivez-le dans le premier coup d'aile d'une idée, lorsqu'il jette au papier l'âme d'une composition, lorsqu'il cherche et tâtonne à travers le nuage ; surprenez-le dans ces dessins de matin, ces crayonnages qui s'éveillent 5 regardez ces lavis faits de si peu, ces semis de jolies taches, ces souffles, hélas! ces riens charmants, enviés du jour, dévorés de soleil, pâlissant, s'efFaçant, plus adorables, semblet-il, à mesure qu'ils meurent un peu ^ : si petit

I. Les bistres de Fragonard ont contre eux le soleil. Ses tableaux, et surtout ses tableaux finis, souffrent d'autre chose :

que soit leur cadre, le maître est là tout entier. Le plus souvent, il use du bistre, un bistre qu'il jette vivement sur un trait de mine de plomb. C'est son procédé préféré pour essayer un effet, avoir la vision d'un tableau futur, faire flotter sa lumière à demi fixée sur le papier mouillé qui boit les contours ; et quel parti Fragonard sait en tirer ! Chez lui le bistre n'est jamais noir, n'est jamais lourd ni pâteux; il s'anime de la légèreté, de la transparence, de la chaleur fauve qui l'avait fait adopter à Rembrandt pour ses dessins. Le travail sur le papier mouillé, qui enlève la sécheresse même aux frottis de premier plan, qui estompe et noie les plus grandes vigueurs dans la fonte d'une tache de marbre ; le délavage des fonds, l'ab-

ils se sablent déplorabletnent de litharge. Ceci vient de l'habitude qu'avait Fragonard de se servir de stil de grain d'Angleterre en guise de bitume, qui ne séchait pas assez vite pour lui. Puis les glacis sur le stil de grain lui donnaient d'agréables tons blonds. Mais ce procédé avait l'inconvénient de faire repercer, comme on le voit aujourd'hui, le stil de grain. Au fond, en dehors de ses couleurs de préparation, la grande cause de la détérioration de sa peinture est son impatience de peindre; il ne voulait pas attendre, il jetait des tons sur des tons non encore secs. De là, la volatilisation des dessous écartant les dessus de sa peinture.

sence de teintes cernées ; ce pinceau qui ne semble prendre d\ine couleur que la vapeur; au milieu des bruns de Tombre l'admirable éparpillement du jour, ces rayons courant dans toute la composition avec les réfractions du soleil dans une glace, ces nimbes de clarté dans lesquels le dessinateur fait resplendir les têtes et les épaules nues, ces coups de midi frappant le milieu de son dessin, faisant expirer le bistre en teintes imperceptibles et ne laissant plus sur le papier que la douceur grise du crayon, tout fait sortir de ces bistres de Fragonard une amoureuse lumière blanche, un éblouissement gai de visages, de chairs, d'étoffes.

Et de là , quelles divines petites figurines de femmes se lèvent, fines, spirituelles, délicates , avec leurs bouquets de cheveux noués d'un ruban et noirs d'une goutte de couleur, leur profil de statuettes de porcelaine ombré et tournant sous un soupçon de lavis, la vie mutine que leur donne, à la façon de mouches de bistre, une piqûre de pinceau à la prunelle de Toeil, à la narine, au coin retroussé de leurs petites bouches en cœur !

Comment ne pas parler ici de la Lecture du Louvre ? A côté d'une femme dont on ne voit que le dos, un fichu, un chignon, un bonnet, un bout de livre où elle lit, d'un plâtras de bistre se détache une femme de profil, un pouf noir sur ses cheveux légers comme de la soie, un collier de ruban au cou ; elle est assise de côté, un bras replié sur le dossier du fauteuil, un autre abandonné dans le creux de sa jupe ouverte, ballonnante, argentée, cassée à grands plis de satin blanc. Jamais, avec si peu de chose, Fragonard n'a fait une femme. Elle s'avance toute claire, toute svelte, presque diaphane, du fond noir et solide du dessin : c'est une ombre de coquetterie, et « une petite reine », comme disait le temps, l'élégance et la grâce même du peintre. Ici, sous les zigzags d'un bouquet d'arbres, c'est un taureau blanc levant la tête d'un bassin, et, le muiîle encore baveux de filets d'eau, regardant un couple d'amoureux qui s'embrasse au fond du dessin, dans la chaleur d'été du bistre. Fragonard s'amuse : prenez garde, il va polissonner! Le voilà qui jette un Maître de danse dans un salon du temps. Tan-

dis que des dames s'amusent, auprès de la cheminée, d'un petit chien qui fait le beau, à côté du tabouret où pose la pochette, le ravissant petit-maître, enlevant et faisant pirouetter entre ses bras sa belle élève, montre, sans le vouloir^ un peu de ses jolies jambes au £n matois d'abbé lisant son bréviaire, là-bas, dans l'embrasure de la fenêtre. Et que cela est délicieusement troussé ! Le pinceau a la vivacité du geste et de l'envolée de la scène : un peu d'eau, un peu de bistre, un coup de main, — et le tour est fait !

Des bistres, — Fragonard en sème, en répand, il en laisse aller au papier de toutes les sortes, quelques-uns d'un tel flou, si noyés, qu'ils semblent tremper dans Feau ; d'autres puissants, d'accusation vigoureuse et violentée. Ce sont des études de taureau dans l'étable, des ouvrières vaguant en manteau de lit dans leur dortoir, des danses de marionnettes, des portraits de femmes du temps dans le trifouillis de leurs fanfreluches, des scènes d'évocation inspirées par la magie de Cagliostro, des foules grouillant dans des jardins, sous les grands pins d'Italie , des paysages oh.

le piétiné et le tremblé du pinceau fait un fourmillement d'herbes, d'animaux, d'arbres.

Plus rarement Fragonard, pour la claire et transparente incarnation de ses idées, use de l'aquarelle, d'une aquarelle à peine teintée : lavis charmant de douceur et de lueurs délicates. Parfois pourtant, échappant à ces timidités de coloriage du temps, il risque, en les relevant d'un travail de plume, des valeurs vives, hardies, brillantes, une vraie peinture à l'eau qui peut servir d'esquisse à son tableau. Cette audace de main qui lui fait violenter l'aquarelle, on la retrouve dans ces gouaches, dans ces orages qu'il maçonne avec des solidités d'ébauche à l'huile, et où il jette toujours en quelque coin, comme sa signature et sa fanfare, quelque note éclatante de rouge. Au pastel encore, il arrache l'effet avec ses dessins brutalement crayonnés de noir, balafrés d'écrasis de crayons de couleur, de blanc, de bleu, de rouge, ayant la largeur, la traînée d'une large brosse.

Mais où le dessinateur est inimitable, c'est dans le maniement de la sanguine. Là il l'emporte sur tous, et sur Hubert Robert

même, qui devient froid, maigre et mince auprès de lui. Badinages des ciels, échevèlement pittoresque des parcs, massifs profonds, fines architectures perdues dans le frottis rose des fonds, — quels jeux de sa sanguine ! Il semble qu'il ait entre ses mains son crayon rouge sans porte- crayon : il le frotte à plat pour couvrir ses masses ; il le fait sans cesse tourner entre son pouce et son index en virevoltes hasardées et inspirées. Il le roule, il le tord, avec les branches qu'il indique ; il le casse aux zigzags de ses verdures. De son crayon qu^il ne taille pas, tout lui est bon. Avec son épointage, il fait gras, larg^e, appuie sur les parties ressenties ; avec Taiguisage du frottement, il touche les finesses, les lignes, la lumière, — tout cela avec un art fiévreux, enragé, attrapant le caractère du paysage, le faisant copieux, chevelu, feuillu, croquant, emmêlant la nature aux balustres et le nuage aux cimes des bois. Plus vaillantes encore sont d'autres sanguines de lui : des études de femmes, d'après nature, faites de premier coup, où la sanguine presque écrasée, sabrant les fonds de ses tirebouchonnements, brutalise les II. 24

370 L'ART DU XVIIP SIECLF.

étoffes, les garnitures de robes, chiffonne victorieusement la fantaisie et les brimborions de la toilette, attaque aussi vivement la figure, la hache d'ombre, et fait ce miracle d'y laisser sous le crayonnage emporté le sourire d'une jolie femme.

Feuilletez tous ces dessins de Fragonard *, feuilles éparses, pensées volantes que nous montre cette chapelle de son œuvre : la collection Walferdin, les collections de MM. Marcille, de M'"^ de Conantre, etc., le souvenir des ventes Saint, Norblin, Villot, les gravures, les fac-similé, — l'enfance y revient à tout moment, l'enfance y rit presque partout. Elle est la fraîcheur, la jeunesse, l'innocence de tous ces petits tableaux. L'enfant, le petit enfant à la brassière écourtée, piétinant et dansant dans le soleil avec un peu de l'envolée et de la nudité d'un petit dieu, l'enfant avec ses petites mains de caresse errantes sur la figure et le sein des mères, l'enfant avec

I. Fragonard a fait un très-grand nombre de dessins, entre autres des séries d'illustrations pour le Don Quichotte, le Roland Furieux, les contes de La Fontaine. De cette dernière série, un petit nombre seulement ont été gravés.

sa bouche en cœur, Fenfant dans son compagnonnage avec le chien et Fane, monté sur leur dos ou pendu à leur cou, Fenfant tout blanc dans sa grande petite chemise de nuit, en haut de la pyramide d'enfants qui guettent la poêle des beignets, Fenfant blondin et frisé, une poupée dans les bras, qui prêche sur un buffet avec Fair d'un petit saint Jean de cire % — toutes ces petites bonnes gens-là font une lumière et un tapage de Paradis dans les scènes de Fragonard. Quand ils sont trop petits, il endort la vie de ces petits êtres, au milieu d'un jardin en fleur, sous les tendresses penchées d'une mère, dans un berceau qu'on dirait poussé avec les bouquets de roses qui s'effeuillent dessus ^ Plus grands, il les montre debout sur une caisse d'oranger emmaillottés par des mains maternelles dans une couverture dont ne sort que leur petit visage. Ou bien, il les fait monter sur les genoux de leur mère en ascension d'anges. A les grouper, à les rassembler, à faire jouer, à

1. Voyez V Heureuse Fécondité ^ les Beignets j le Petit Prédicateur ^ gravés par Delaunay, etc.

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