La Bonne Mère^ gravé par Delaunay
culbuter tous ces fanfans il semble que le dessinateur ait des joies de père, et Ton dirait qu'il fait sauter ses compositions sur ses genoux. Comme il les dessine de leur âge, gais, vivants, roses et fous, ces tout petits garçons, ces jolis petits bouts de £lles, ces brins de femmes! Ce ne sont pas les enfants que peint Chardin, déjà petit bourgeois, sérieux, grandis dans le sombre des pièces à petits carreaux, dans les leçons graves de la vie restreinte et sévère : c'est vraiment la famille de Fragonard, les enfants de son génie, que ces petits démons libres, épanouis, rayonnants, montrant des genoux de Cupidons entre leur culotte et leurs bas roulés, enfants gâtés du bonheur et de la campagne, de Famour et de la nature, bâtards bénis de bergères et de grands seigneurs, que Ton s'imagine nés des scènes vives du peintre, des couples d'amants que ses pinceaux renversent sur des bottes de foin.
L'enfance porte bonheur à Fragonard.
Elle lui inspire tous ces dessins charmants dont je ne veux citer que quelques-uns : le chien que coiiîe une petite fille devant une
glace, le grand et magnifique morceau de la femme qui distribue à ses enfants du pain qu'elle tire d'une huche, — et celui-là : Dites donc, s'il vous plaît, qui prête, avec un peu de bistre, tant d'embarras et une si jolie moue au bambino en chemise courte.
Mais pour mettre l'enfance toute vivante dans son œuvre, ce n'est pas assez pour Fragonard du dessin, de la peinture même ; il lui faut un procédé, un art particulier, nouveau par la manière dont il y touche, un art où il fera oublier tous ses devanciers et défiera tous les imitateurs : la miniature.
Une miniature de Fragonard, c'est l'exquis ài\ joli, la merveille du petit art, une chose enchantée, et qu'il ne faut comparer à rien dans le xvm' siècle, pour le fin et délicieux chatouillement du regard, qu'à une terre cuite de Clodion. Placez à côté toutes les miniatures du temps : elles pâliront, elle noirciront, elles laisseront voir la peine de leur travail, leur petitesse, leur minceur. Les plus brillantes, les plus fraîches, les plus libres, celles qui auront le plus cherché la vie, celles qui auront le mieux échappé à la sécheresse
du métier, à l'ingratitude du procédé, paraîtront des miniatures, et rien que des miniatures. Même celles de Hall, aujourd'hui si chères, ces petites peintures égayées, vivifiées, avec leurs badinages et leurs pétillements si fins, leurs aiguillures de gouache, vous les verrez, malgré la science et l'esprit du travail, s'efFacer devant un Fragonard. Plus de charme, plus de brillant. Ses petites figures se violacent. Il est froid, il est menu, et on ne voit plus en lui qu'un homme habile, spirituel à coups d'épingle. Mais le rayonnement de la peau, Téblouissement du teint, la lumière de la vie sur un visage, — et d'une vie toute jeune, de cette vie blanche de l'enfance, pleine d'une santé d'innocence, et comme baignée encore du lait qui l'a nourrie, — Fragonard seul atteint cela dans ses miniatures. Et c'est son grand triomphe de donner de l'enfance cette figuration animée, presque idéale, qui semble l'image où une mère regarde le portrait de son enfant, et le rêve plus qu'elle ne le voit.
Des enfants, Fragonard a peint là les yeux de diamant noir humides. Il a su rendre cette
flamme des jeunes regards, la mouiller, Fallumer, mieux que n'ont fait, avec les ressources de rhuile, Greuze et le peintre anglais Lawrence. Il a peint le nuage de leurs traits, la molle et délicate indécision de leurs contours Joufflus, leur chair douillette et soufflée, la fine porcelaine de leur front, le bleuissement d'azur de leurs tempes, la moue ou le sourire épanouissant ou fermant la fleur rouge de leur bouche. Vraies miniatures de soleil où vous chercherez vainement le travail, les hachures, le pointillé, les sécheresses des autres miniatures. Une goutte d'eau dans laquelle serait tombé un rayon, voilà le mystère et l'enchantement de ces légers chefs-d'œuvre. Des colorations qui ont la pâleur et l'effacement de tons noyés dans un verre d'aquarelliste, c'est tout le procédé de Fragonard. Son pinceau ne laisse pas une trace. A peine s'il couvre toute la feuille. Partout il laisse revenir la chaleur et le blanc crémeux de l'ivoire, transperçant de ses dessous ces petites mines rosées, faisant le fond et la tiède clarté de tous ces petits teints.
Ainsi faits de rien, d'un badinage et d'un
sourire du peintre, sont-ils assez jolis, tous ces petits enfants frisés, avec leurs boucles de cheveux si fins, si blonds, presque couleur de jour, leurs collerettes bouillonnées, le chapeau et la veste flottante de Pierrot, qui les fait sortir de leur cadre avec l'air de petits anges de carnaval revenant d'un bal costumé d'enfants! Sont-elles assez ravissantes, ces petites filles, ces petites femmes, un nœud bleu au corsag-e, le fil de perles au cou, la collerette Médicis à la nuque, la poitrine décolletée dans un corsage à l'espagnole, petites Belles aux cheveux d'or, petites Infantes de féerie, séduisantes de la séduction de l'enfance de la femme, jolies de cette grâce presque céleste qui tremble encore en elle et semble à peine avoir touché la terre ! Jamais l'aube, les premières douceurs d'un visage féminin, les transparences de chair d'une toute jeune fille, l'ambre de ces ombres tombées du dessous de l'aile d'une colombe blanche, la lueur de nacre courant aux épaules frissonnantes d'un premier décoUetage, jamais les blanches tendresses vierges de la peau de la femme n'ont eu un peintre pareil à ce mi-
niatiiriste dont les petits portraits, si larg-es, si moelleux, si vivants, si radieux, font penser à ces grands peintres de la chair. Van Dyck et Rubens, réduits à un format de médaillon , ou bien encore regardés par le petit bout d'une lorgnette achetée au Petit-Dunkerque \
La Révolution arrive. Les premières et généreuses illusions d\me rénovation, les grandes perspectives de la liberté remplissent le ménage de l'enthousiasme qui court les ateliers et passionne les têtes d'artistes. Le
I. Il est curieux d'étudier chez M. Carrier, l'habile peintre en miniatures, trois de ces miniatures de Fragonard, des moins avancées, légères à ce point que le crayon s'aperçoit encore dans les collerettes et les boucles de cheveux. On voit là comme la palette de ses dessous, la chaude éclosion de ses miniatures plus achevées, le lever de ces petites figures tapotées, de ces petits fronts bossues, de ces petits yeux pochés, dans un premier barbouillis vibrant et tremblant de soleil.
7 septembre 1789, M'"' Frag-onard figure, avec MM'"" Vien, Moitte Lagrenée la jeune, Suvée, David, dans l'ambassade des femmes d'artistes qui viennent offrir à la patrie, sur les bureaux de l'Assemblée nationale, leurs bracelets , leurs anneaux d'oreilles , leurs bagues, leurs étuis, leurs aiguilles à tambour, leurs bijoux d'or et d'argent. Et n'est-ce pas dans son costume de patriotisme que nous la fait voir la miniature possédée par M. Théophile Fragonard? Le petit bonnet de gaze entricoloré de rubans et surmonté de la cocarde, les cheveux sans poudre tombant à la garçon , la taille prise dans un pierrot blanc à petit collet, les revers larges et rabattus, un œillet rouge au corsage, — rien ne lui manque de la mode nationale.
Fragonard, lui, pendant ce temps, dédie la Bonne Mère à la Patrie. L'influence de David, qui est resté son ami * et chez lequel il envoie
I. L'amitié de David pour Fragonard ne se dcinentit jamais. Voici en quels termes il le proposa pour la conservation du Musée, en le mettant en tète de la liste des candidats : « Fragonard a pour lui de nombreux ouvrages; chaleur et originalité, c'est ce qui le caractérise ; à la fois connaisseur et grand artiste, il consacrera ses vioiix ans à la garde des
étudier son £ls Évariste, le fait nommer conservateur du Musée, et plus tard membre du jury des arts, constitué en brumaire de l'an II de la République, sous la présidence de Pache, pour juger les ouvrages de peinture, sculpture et architecture mis au concours. Le triomphe de la nouvelle école semble Fécraser et l'éblouir : il paraît vouloir faire amende honorable de son genre, de sa vive peinture ; et de ses vieux doigts, si hardis à saisir les fanchefs-d'œuvre dont il a concouru dans sa jeunesse à augmenter le nombre. » {Histoire des Peintres par M. Charles Blanc.) Plus tard, en réponse à l'envoi d'un ouvrage d'Evariste Fragonard, David lui écrivait cette lettre d'un large esprit : a Je suis bien sensible, mon bon ami, à votre tendre souvenir, il me prouve que je suis présent à votre mémoire. J'ai reçu avec bien de la satisfaction votre ouvrage, et j'ai eu un plaisir iacroyable à le parcourir. Continuez, mon bon ami, vous êtes né pour aller loin; quand on fait à vingt-quatre ans une pareille œuvre, on doit s'estimer heureux. Je félicite votre brave père et je me mets à sa place. Qu'il jouisse complètement de la liberté qu'il vous a laissée dans les arts ; car il a senti, en habile homme, qu'il n'y avait point qu'une seule route pour arriver au but, et le nom de Fragonard sera distingué dans tous les genres. J'embrasse bien votre mère, et je n'oublie pas M"" Gérard; la postérité m'en ferait trop de reproches. Votre ami sincère, David. — Ce 23 vendémiaire an XIV. » (Copie d'une lettre autographe de David faisant partie de la collection de M. Moulin.)
taisies dans le niiag^e, il travaille à des dessins pénibles , ennuyeuses imitations de l'ennui des lig-nes d'alors, que lui achète quelque amateur arriéré, quelque banquier bruxellois ayant encore dans l'oreille le bruit de son nom*.
Cependant bientôt arrivent les déceptions, les retranchements, la gène. Fragonard avait 18,000 livres de rente sur l'État 5 avec les réductions, les consolidations, ses 18,000 livres de rente tombent à 6,000. Il se trouve si pauvre avec cela, qu'il les place en viager sur la tète des siens. A demi ruiné, il perd encore cette place de conservateur, où, malgré une vive opposition, il avait fait adopter la séparation des écoles. Les ennemis que lui fait, parmi les gens de l'art de 1790, le passé de son talent, circonviennent le ministre, qui lui envoie sa démission sous le prétexte iro-
I. Oïl trouve dans le catalogue de la vente du prince de Ligne (Vienne, 1814) deux dessins grisaille : l'un représentant « le Sénat assemblé pour décider la paix et la guerre »; l'autre, « la Fermeture du temple Janus ». Ces deux dessins avaient été envoyés par Fragonard à M. d'Aoust, banquier à Bruxelles, qui les avait payés 400 livres.
nique de le rendre à ses importants travaux*. Perte de son argent, perte de sa place, oubli de sa vieille gloire, Fragonard supporta toutes ces tristesses de la iin de sa vie avec de la jeunesse d'esprit, une patience allègre, un courage gai, un heureux fond de belle santé. Il tenait de son père, mort à quatre-vingt-dix ans de la courbature d'une chasse où il avait voulu aller tuer du gibier pour le dîner du baptême de son petit -£ls Evariste. Leste, ingambe, il promettait la même carrière, lorsqu'un jour, en revenant à pied d'une course
I, Voici j d'après les Archives du Louvre, l'historique des fonctions remplies par Fragonard dans l'administration de l'art. Le 12 pluviôse de l'an II, il figure parmi les membres du Muséum national des arts, lors de son installation. Le 19 pluviôse, il est élu président du Conservatoire du Muséum. Le 24 ventôse, il est délégué avec Lesueur pour la plantation d'un arbre de liberté, et son nom figure dans toutes les commissions nommées par le Conservatoire. Le 15 thermidor, Fragonard, cessant de faire partie du Conservatoire, continue à être de la commission temporaire des arts. En l'an III, il figure parmi les cinq membres du Conservatoire. La même année, il est nommé président. Puis, en l'an V, il ne fait plus partie de l'administration du Musée national, et en l'an VIII, 22 prairial, sa place d'inspecteur des convois d'objets d'art envoyés du musée spécial de Versailles au musée central de Paris est supprimée.
au champ de Mars, ayant soif et chaud, il entra prendre une glace dans un café : une congestion cérébrale suivit et l'emporta. Il avait soixante-quatorze ans'.
Il mourut obscur, oublié. Il n'eut pas même la courte nécrologie que le Journal de l'Empiî'e donne à Greuze, la ligne dont il annonce la mort des artistes. Et rien ne le rappela à ses contemporains qu'un souvenir, un tableau exposé au Salon de cette année-là même, où M"" Gérard avait mis pieusement dans la tête du Bailli les traits et la ressemblance « du bon ami Frago - » .
1. Fragonard mourait le 22 août 1806. Voici l'acte de décès tel que le Cabinet de l'Amateur de M. Piot l'a relevé sur les registres du ii* arrondissement. — « Du vendredy, 22 août 1806. Acte de décès de M. Jean-Honoré Fragonard, peintre de la ci-devant académie, âgé de soixante-quatorze ans cinq mois, né îl Grasse, département du Var, décédé aujourd'hui à cinq heures du matin, palais du Tribunat, maison de Véri, restaurateur, division de la Butte des Moulins, époux de d" Marie Gérard. — Les témoins ont été MM. Alexandre-Évariste Fragonard, peintre d'histoire, demeurant rue Verdelet, n" 4, division de la Halle au Bled, fils du défunt, et Jean- Baptiste Alezard , propriétaire. » — M'"" Fragonard mourait en 1824 à l'âge de soixante-dix-sept ans; et M"" Gérard en 1837, à peu près au même âge que sa sœur.