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Voici l'acte de baptême de Prudhon

« Ce joord'hui (4 avril 1758 , ;e prêtre curé de la paroisse de Saint-Marcel-de-Cluny, ai baptisé Pierre fils de Christophe Prudon, tailleur de pierre, et de Françoise Piremol sa femme, né ce même jour. Son parrain Pierre Moreau, marchand épicier, et sa marraine dame Ursule Mutin, épouse de François flUis, marchand de drap. Tous de la dite ville. •

Pierre-Paul, du nom de son second parrain : Rubens.

L'enfant du tailleur de pierres grandit comme les enfants du peuple, à la dure, au froid, au chaud, et faisant de misère bonne santé. Mais il grandit aussi, couvé par le cœur d^une mère qui apportait dans son affection maternelle, dans ses caresses pour le dernier venu de ses enfants, les plus rares délicatesses de sentiment, les plus douces tendresses, et ces baisers qu'ignorent d'ordinaire les enfants du pauvre. Toute sa vie, Prudhon devait se ressentir de cette éducation d'amour qui, en donnant à son âme, naturellement sensible, la tendresse, l'expansion, la douceur, le dévouement d'une âme de femme, le livra, sans défense, aux blessures de la vie, aux déceptions des illusions et aux tourments des affections humaines^ Les années

I. Une lettre que Prudhon écrira en 1785 à Fauconnier pour le consoler de la mort de sa mère est une révélation de la douceur de son enfance et du retour qu'y faisaient bien souvent ses souvenirs :

« ... Que vous dirai-je, mon ami! J'ai éprouvé comme vous le même malheur. J'ai perdu en quatre mois un père et une mère qui

passaient, et le petit garçon allait, avec les autres enfants pauvres de la ville, dans les forêts des Bénédictins, ramasser le bois mort pour le feu du souper ; éveillé, mutin, hardi entre tous, et montrant sous ses haillons, dans Tombre des grands bois, une physionomie où Fintelligence commençait à s'éveiller, où l'avenir semblait déjà mettre une promesse.

Souvent le prêtre s'attache à l'enfant par une protection paternelle, par une paternité morale. Beaucoup des gloires de l'ancienne France, la France les doit à ce besoin d'adoption de l'homme qui vit dans le célibat et ne peut être père. Le curé de Cluny était un de ces hommes d'Église qui se font les pères du

m'aimaient tendrement. Bien plus, il ne m'est resté que des frères et des sœurs en qui j'ai trouvé moins d'affection et plus d'indifférence que dans des étrangers. A l'âge où j'étais alors, il m'était bien dur de n'avoir plus personne qui s'intéressât à ma jeunesse; cependant il a fallu boire le calice jusqu'à la lie! D'autres malheurs survinrent; on retira ma pension. Je restai donc sans fortune, sans secours, sans talent ; de plus ingénu, timide, confiant, ne connaissant point le monde, et enfin abandonné à moi-même. Q^ue de petites misères et qui étaient bien grandes pour moi, il m'a fallu essuyer. Par combien de situations embarrassantes il m'a fallu passer. Combien de fois il m'a fallu être dupe de ma bonté et combien j'ai trouvé qui en ont abusé! (Quelle comparaison de ce temps avec celui que j'ai passé dans la maison paternelle. » (Lettre appartenant a M. Pelée, publiée par M. Clément.)

génie d^un enfant. Voyez son portrait : ses cheveux gris, son beau front que les rides rayent sans le creuser, son regard clair tempéré de bienveillance, son nez large et bien ouvert, cette bouche qui sourit tranquillement, cette face intelligente de Bourguignon qui dit, par toutes ses lignes, santé, bonté, droiture , vous devinerez quel protecteur et quel ami ce dut être pour le petit Pierre Prudhon que le curé Besson. Il ût de l'enfant son enfant de chœur et son élève, il lui donna lui-même les principes rudimentaires de toutes choses ; puis, se dé£ant de lui-même et sentant s'agiter quelque chose d^inconnu dans cette petite cervelle, il envoya le û\s du tailleur de pierres à l'abbaye, et obtint pour lui des leçons des moines de Cluny. Prudhon entre donc dans cette abbaye de Cluny dont la double église était grande, à vingt pieds près, comme Saint-Pierre de Rome. Il vit dans ce monde de pierre et de marbre, de colonnettes historiées, de vitraux, de statues, de boiseries, de tapisseries. Il demeure ébloui devant cette chapelle de Bourbon, un trésor de magnificence, dont les chapiteaux portaient douze

Statues d'arg^ent. Sa pensée et ses yeux se perdent dans cette coupole de Tabside où le drame et le peuple de la Bible s'agitaient sur un fond d'or. Et soudain, au fond du pauvre enfant, c'est comme une lumière confuse, comme un lointain appel, une aspiration encore inconsciente, une volonté pleine de trouble qui remue en lui. A mesure qu'il s'abîme dans la contemplation de toutes ces choses animées par la main de l'homme, sous ces voûtes rayonnantes d'images, au milieu de ces murs peuplés de formes, il sent monter en lui, impérieuse, indomptable, l'ambition d'être, lui aussi, un sculpteur, un peintre : sa vocation lui apparaît. Alors ses cahiers d'étude se couvrent de croquis qui prennent la place du latin ; de son canif il fouille et travaille le bois et tout ce qui lui tombe sous la main, — le savon même d'où il fait un jour sortir toute une Passion qui l'étonnera plus tard, à son retour d'Italie. La peinture surtout le tentait. Il pressait le suc des plantes et des fleurs, il se fabriquait des pinceaux avec des poils ramassés sur les harnais des chevaux, et il peignait. Mais quel dépit, quel désespoir de

ne pouvoir arriver au ton, à la vigueur des tableaux de l'abbaye! jusqu'au Jour où ce mot d'un moine : « Vous ne réussirez pas : ils sont peints à l'huile, » l'éclairait comme une révélation. Il retrouvait, il inventait la peinture à l'huile.

Chez M. Marcille , dans cette collection qui est l'histoire du talent de l'homme depuis ses bégayements jusqu'à sa maturité triomphante, on retrouve une des premières peintures à l'huile du jeune peintre. Cela représente, enguirlandés de grosses roses rouges, et s'échappant des deux côtés d'un mascaron, tous les chapeaux qui coiffaient en ce temps la Bourgogne civile et militaire, en négligé du matin ou en tenue de gala. Sur le devant, chapeaux et tricornes galonnés d'or; à droite, couvre-chefs noirs à larges bords lisérés d'un ruban blanc et rouge, et grands chapeaux clabauds ; à gauche, chapeaux ronds et feutres blancs emboîtés les uns dans les autres en pyramide. Au milieu du cadre de tous ces chapeaux, l'on voit une espèce d'antre où deux ouvriers farouches, en bras de chemise et dans la vapeur de l'eau.

raides comme des figures de l'art byzantin, travaillent et apprêtent le feutre... Le peintre, qui ne devait, plus tard, tracer au bas de ses toiles que la légende des fables de l'Olympe et des allégories morales, a écrit : Charton, marchand chapelier, vend tontes sortes de chapeaux Jins et autres, au bas de ce panneau, peint brutalement selon les plus naïves et les plus grossières traditions de la peinture d'enseigne. A peine si, en cherchant bien, l'on débrouille les premiers tâtonnements du futur coloriste argentin dans quelques égratignures de lumière, quelques minces traînées de blanc sur les chemises des deux hommes. Cette curieuse peinture, et encore deux griffonnages, pauvres croquis de commençant dont la main hésite et tremble devant la nature, et que l'on donnerait à un misérable élève de Schenau : une femme qui file au rouet, et une petite fille qui donne la bouillie à sa poupée, gravés qxi fac-similé -Ç2ir le baron de Joursanvault, — tels sont les premiers essais où Prudhon se cherche lui-même, et poursuit, avant l'heure, son génie. Regrettons deux tableaux perdus de ces premiers

commencements. Peut-être la veine de Gallot nous eût-elle été révélée dans Prudhon par ces deux portraits de Pierrot le Bavoux et de Gothon Bibi, deux mendiants, vieux compagnons de ses courses dans les bois, qui devaient, j'en réponds rien qu'à la couleur de leurs noms, être de glorieux gueux, des types de ces mendiants de la grande race vivant du pain de nos anciennes abbayes.

Ces premiers travaux de Prudhon, l'obstination de ses efforts, sa furie de dessin, étonnaient et intéressaient les moines, qui parlaient de lui à M^"" Moreau, évêque de Mâcon ; et le jeune homme était envoyé par M^"" Moreau à Dijon, à l'école de dessin de M. Devosge , dont les quelques tableaux gravés montrent, chose bizarre, tout à la fois l'inspirateur et l'élève du genre de Prudhon.

Puis, au bout de longues et patientes études, quand il commençait à ramasser ses forces et à mesurer son élan, Prudhon était rappelé à Cluny. Le jeune homme avait laissé derrière lui une de ces liaisons que nouent, en dehors de la sympathie et de la parité des âmes, l'âge et le tempérament. Quand l'homme

eut reconnu tout ce qui manquait à celle qu'il avait aimée, pour être à la mesure de son cœur, à la portée de ses rêves, quand il eut compris son infériorité morale, et l'impossibilité d'élever jusqu'à lui cette créature vulgaire, il ne se crut pas délié d'un devoir de réparation, il ne voulut pas se dérober au mariage. Le bon curé Besson* bénit donc, le 17 février 1778, le mariage de son protégé avec la fille d'un notaire royal, qui ne donnait rien à sa fille pour se marier, et qui ne devait lui laisser guère plus à sa mort. Pauvre mariage % où l'élève de l'Académie de peinture et de sculpture de la ville de Dijon n'eut pour témoins qu'un tissier en toile et les trois clercs de l'étude de son beau-père.

Cette malheureuse union semblait briser

1. Ce portrait est dans la collection de M. Eiidoxe Marcille. M. Clément le croit peint pendant le passage de Prudhon à Cluny, en revenant de Rome et avant d'aller à Paris. Dans le même temps, il aurait peint un portrait de M. Landel, industriel dijonnais qui le paya en nature, avec deux couvertures de lainede sa fabrication. {Prud'lion. Su Vie^ ses OEuvres et sa Correspondance, par Charles Clément. Didier et C'", 1872.)

2. Prudhon eut de son mariage avec Jeanne Pennet, de 1778 à 1796, cinq enfants : quatre garçons et une fille.

Favenir de Prudhon. Enlevé à ses études de Dijon, cloué dans sa petite ville natale, lié à son ménage, découragé de toute grande espérance, abaissé à un métier de gagne-pain, ne voyant d'autre carrière devant lui que la carrière d'un pauvre peintre de portraits et d'enseignes, il rencontrait par bonheur une protection qui le sauvait du désespoir, un protecteur qui, en l'encourageant, en le soutenant de compliments, en lui commandant des dessins, en mettant un prix à tout ce qui sortait de sa main, le défendait contre les tentations du doute et lui rendait la confiance en lui-même : j'ai nommé le baron de Joursanvauk, chevau-lcger de la garde du roi à Beaune, cette belle et noble figure d'amateur provincial esquissée dans ces lignes du graveur Wille : « Il a établi une espèce d'académie dans sa maison, il s'exerce dans les arts, et il fait du bien aux jeunes gens qui marquent de l'inclination pour les talents^ » Digne patron de Prudhon ^ ce protecteur de tant

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