I. Archives de V Art français
sance dura ainsi pendant des années entre M. de Joursanvault et Prudhon, qui continuait à s'occuper, pour son protecteur, de menus travaux de dessin ^ et de peinture dont on retrouve un échantillon dans la collection de M. Grand. C'est un petit tableautin, touché comme la plus fine miniature, qui représente M. de Joursanvault en habit militaire, couronné par la Beauté, au milieu d'une Olympe allégorique : l'Olympe des allégories commençait déjà à visiter l'imagination de Prudhon.
On ne baptiserait guère la toile du nom de Prudhon sans cette lettre d'envoi, si curieuse à tant d'autres titres pour la biographie du peintre. C^est la confession des pensées, la confidence de l'âme de Prudhon en 1780, et ne semble-t-il pas qu'on y entende le cri de
I. A ce temps d'intimité de Prudhon avec M. de Joursanvault, se rattache une curieuse illustration. M. de Joursanvault avait écrit une Méthode pour la lasse ; Prudhon fît à l'encre de Chine une série de douze petits dessins où, prenant tantôt pour modèle M. de Joursanvault père, tantôt M. de Joursanvault fils, tantôt le curé de l'endroit, il donne consciencieusement et spirituellement figurés la position de l'avant-bras et les mouvements des doigts sur les cordes de i'instrument. Ces dessins, sauf un seul qui est en possession de M. Mouilleron, appartenaient à M. Teinturier.
ses ambitions et de son génie qui étouffent à Cluny et appellent Paris?
« Monsieur.
« Je ne suis point de votre sentiment^ je trouve votre charmante lettre trop courte^ et d'autant plus qu'il y avoit déjà longtemps qu'il me tardoit d'en recevoir^ n'ayant pas de plaisir plus sensible que l'honneur de votre entretien^ ne futil que â!une ligne ou d'un instant. Voulei-vous me permettre de vous dire^ Monsieur ^ que vous me Jlatte^ un peu trop, soit au sujet du tableau que Je vous ai fait^ soit à celuy des gravures que J'ai eu et que j'aurai l'honneur de vous faire; Je suis bien charmé que votre indulgence trouve passables les petits ouvrages qui sortent de ma main; mais qui me répondera que je ne me laisserois pas éblouir des choses trop Jlatteuses que vous dites en ma faveur ^ surtout en me les répétant à moi-même : je crains bien ma faiblesse^ et si mon peu de mérite ne rri était bien connu^ c'en serait peut-être déjà fait.
« Scavei-vous que j'ai aussi une grâce à vous demander ; toujours des grâces! je crains bien de vous fatiguer ^ mais non celle-ci est d'un genre soutenable^ c'est de me laisser sortir de mon maudit pais après que j'aurai exécuté les ouvrages^ soit peints^ soit gravés, prescrits dans votre lettre, outre que j'y perd un tems précieux que Je regrette, je m'y ennuis au delà de tout ce qu'on peut dire, et je ne puis y rester plus longtemps sans prendre sur mes jours, haisse^mai aller à Paris, Monsieur, c'est là où non seulement je pourrais vous faire des ouvrages plus dignes de vous et de moi, mais où je serai à même de ne perdre aucun moment et de me perfectionner de plus en plus; J'oserai seulement vous de-
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mander pour ce pais là votre protection et quelques-unes de vos connoissances. et j'espère bien que vous n'aurei pas à regretter de m' avoir accordé l'une et procuré l'autre. Voici quelles seront les études que j'y ferai le plus particulièrement : j'y dessinerai beaucoup i^ d'après l'antique pour prendre de belles formes, l'anatomie pour en connaître les précisions, d'après nature pour en saisir les finesses et réduire, si je le puis, le tout dans mon dessin; 2° je comparerai ensuite l'un avec l'autre, soit pour en connaître les raports, soit pour en démêler les défectuosités. Outre ce, je consulterai souvent les grands maîtres, tels que Raphaël, Titien, Rubens, etc., les uns pour les grâces, l'élégance du dessein, la finesse et le naturel sublime de l'expression; les autres pour l'art ravissant du coloris, la belle ordonnance de la composition, la magie du clair obscur etc., etc. Enfin je tâcherai de tirer parti du tout, suivant la portée de mon génie. Qu'en pensés-vous, Monsieur? il me tarde de mettre à exécution toutes ces choses; plus la violence de mon désir me presse, plus je m' ennuis à. Cl un y.
Ici Prudhon fait, en dix points longuement déduits, la critique du petit tableau en miniature qu'il envoie à M. de Joursanvault, et dont nous avons parlé. Il en parle sans feinte modestie et comme avec un pressentiment de ce qu'il pourra faire plus tard. 11 reprend :
« Je me réserve de vous en faire un autre de même grandeur et plus présentable, car je suis jaloux qu'une personne
qui m'honore de son amitié ait de moi quelque chose de passable : ce ne sera point à Cluni^ ou le regret de perdre mon temps et Vennuy d'y rester m'excèdent^ ce qui me renderoit incapable^ si j'y demeurois plus longtemps^ de rien faire de bon; mais ce sera à Paris ou je verrai de belles choses qui me renderont tout de feu et que je tâcherai d'imiter dans mes ouvrages ; je me réjouis de vous en envoyer^ lorsque j'y serai, vous verres mes progrès.
il Quand je pense à ce pais ou à Rome, l'impatience et le désir d'être dans l'une ou dans l'autre ville m'emporte. En allant à Paris et passant par Beaune, j'y ferai, si vous voulei me le permettre, votre buste seulement et celui de mademoiselle, pour emporter avec moi, afin de les copier sur le tableau que j'exécuterai. Vous me permetterès aussi. Monsieur , de vous faire cadeau de ce tableau pour pouvoir vous témoigner de quelque façon ma reconnaissance.
« Vous nous faites donc espérer que nous aurons le bonheur de vous posséder à Cluny : quel sensible plaisir pour moi de voir un ami (permettei moi ce terme) pour qui j'ai l'attachement le plus intime, mais je suis bien aussi mortifié d'être privé de mademoiselle D embrun; ma joie auroit été entière si vous éties venus tous les deux.
« Vous me parlsi de payement ; qui sait mieux que vous. Monsieur, le prix qu'on met à ces sortes d'ouvrages; permettei-moi de me rapporter à ce que vous trouvères bon, cette demande de prix de votre part me peine à V infini, et si ce n'étoit le besoin je ne souffrirais pas seulement que vous m'en parlassiez, car réellement c'est me peiner de me le dire et je m' estimerais trop heureux de faire quelque chose qui put vous faire plaisir.
'( Votre petit Jannot est en bonne main, c'est sa maman
qui le nourrit^ il est gras comme un petit cochon et méchant comme un petit diable. »
La lettre finit par ces lignes, où Ton retrouve, sous la plume de l'ancien élève des moines de Cluny, Tesprit de l'opinion publique du temps, et les premiers murmures de la Révolution contre les ordres religieux :
« Ce frère Placide^ c'est un vilain; je n'en suis pas étonné, il ne tiendroit pas de la race monastique, je lui ai dit cent fois de faire vos clefs, le drôle n'a jamais eu le tems. il a bien eu celui de boire votre vin. Je vais lui faire voir votre lettre à cet article et lui demander absolument vos clefs, je l'avertirai d'ailleurs que vous venei bientôt à Cluny et que vous ne manqueres pas de lui chanter la grêle.
« A l'égard des vieux papiers et parchemins . ils ne sont point communs à Cluny ; pour peu qu'on en ait. on en fait des couvertures de pots ; on ne pourrait en trouver que ches Messieurs les Bénédictins qui non contents de leurs titres et de leurs droits ont usurpé tous ceux de la ville ^ mais les coquins ne relâchent rien... *. »
Les prières, les impatiences de Prudhon, la vivacité et l'élan de ses jeunes espérances touchaient et gagnaient bien vite M. de Joursanvault, qui fournissait au jeune peintre les