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I. Lettre autographe possédée par M. F.udoxe Marcille

mère, une aimable femme, et deux sœurs, M"" Nanette et Marie.

Dans cette famille de bourgeois aisés, le jeune peintre bourguignon trouvait l'accueil le plus secourable et le plus aimable. M"^ Marie avait dix-huit ans, était fort jolie avec une physionomie de grâce et de malice dans des traits réguliers . Toujours entourée de bambins pendus à sa robe blanche, ainsi qu'une rieuse maîtresse d'école d'amours, elle fut l'inspiratrice de ces jolies représentations de l'Enfance qui marquent le début de l'œuvre de Prudhon : Les Enfants jouant avec des lapins, et son pendant : Les Enfants caressant des petits chiens ; deux gravures conservées dans la famille, comme ayant été possédées par M''® Marie.

Prudhon était jeune, était sensible, et de plus très-mal défendu contre les entraînements par les attaches de son malheureux mariage ; il s'abandonna au bonheur d'aimer, de se laisser peut-être aimer, ne parla pas de son mariage, encore moins de sa paternité, laissant supposer à la famille Fauconnier et à M^'^ Marie qu'il était libre, soupirant timide et discret du reste, faisant sa cour surtout avec des

peintures de scènes amoureuses, des portraits à la ressemblance caressée, des dessins allégoriques où l'Amour grave avec sa flèche sur un autel les initiales M. F. (Marie Fauconnier).

Cet amour secret, tout voilé qu'il est du nom d'amitié, s'échappera plus tard dans cette lettre de la fin de 1783, datée de Dijon où Prudhon a été forcé de revenir.

« Venons maintenant à ce qui se passe au dedans de moi. Eloigné des personnes qu'une douce amitié rendait chères à mon cœur y mon existence ne me semble plus qu'un rêve pénible dont je voudrais m' efforcer de sortir si l'illusion pouvait^ pour un moment^ tenir la place de la réalité. Eh! mon amiy faut-il avoir une âme sensible pour n'éprouver que des sensations douloureuses? Livré à moi-même^ je me retrace vivement la vie heureuse que je goûtais avec vous; mais il ne me reste que le regret d'être hors de la portée d'en jouir encore. Et vous^ aimable demoiselle, dont la douce amitié semait de Jleurs les Jours épineux de ma vie^ les charmes de votre amitié n'apporteront plus de soulagement à ma détresse. La sérénité ne trouvera plus à séjourner dans mon âme, et le poison de l'ennui me minera tout à son aise. C'est que^ encore dans ces jours cruels^ tout ajoute à ma mélancolie. Si je fouille au dedans de moi, je n'y trouve qu'un vide affreux. Si j'envisage ma situation présente, toutes les idées d'hoU' neurs, de fortune et de gloire disparaissent et deviennent chimériques à mes yeux. Eh ! mon aimable demoiselle et amie,

un instant de votre présence dissiperait bientôt les sombres vapeurs et rendrait le calme à mon esprit agité, car l'amitié est aux âmes sensibles un aliinent qui purge l'âme de ses faiblesses et la fait sortir de cet abattement où l'ennui la plonge lorsqu'elle se trouve dénuée des secours de cette même amitié... »

Quand Priidhon revenait à Paris, il y revenait avec sa femme. Il fallait avouer son état de mari. Est-ce à propos de cet aveu que Fauconnier se fâcha avec lui ? Cela ne semble pas invraisemblable. Quant à M"" Marie, elle ne lui dit que ces indulgentes paroles : « Voyezvous ce Prudhon qui ne m^avait jamais dit qu'il était marié. »

M"^ Marie ne se maria jamais, se faisant une maternité avec les enfants de sa famille et de son voisinage, aimant jusqu'à sa mort, autour d'elle, la gaieté de leurs jeux et le doux épèlement qu'elle leur faisait faire de la Civilité puérile et honnête ^ .

I. Le roman de Prudhon (Revue internationale de l'Art et de la Curlositéj 15 décembre 1869).

4i6 L'ART DU XVIII" SIECLE.

A la fin de novembre 1783, Prudhon partait pour Dijon, mettait quatre jours par le coche à gagner Auxerre, où le manque d'eau le forçait à s'arrêter, gagnait dans une auberge, avec sa conversation, les bonnes grâces d'un Américain qui lui laissait faire une partie de son chemin dans sa chaise de poste, enfin gagnait Dijon avec un peu de fatigue, en deux étapes de neuf lieues. Il recevait au débotté la proposition du professeur de l'Académie de prendre comme écolier l'évêque de Dijon. Il acceptait avec joie ; en province, ainsi qu'il récrit, « lin évcqiie étant quelque chose ». Et il faisait au sortir de l'entrevue avec Devosge la connaissance d'une espèce d'amateur désireux de posséder quelques tableaux de sa façon.

Mais, hélas! le lendemain de cette lettre datée du 27 novembre, tout était à vau-l'eau. Il n'était plus question de l'amateur ; un freluquet avait été choisi pour être le professeur de dessin de M^"" l'évêque, et il n'y avait plus

à rhorizon pour Prudhon que la promesse encore incertaine d'un plafond pour les Elus de la Province.

De ce jour, le noir rentrait dans sa pensée si facilement portée à la mélancolie. 11 prenait en horreur Dijon. Il ne vivait plus que par l'envolée de ses souvenirs rue du Bac, dans l'aimable intérieur Fauconnier, tout plein de crainte que la mémoire de sa personne « ne s'affaiblisse dans l'affection de ses aînis », appelant leurs douces lettres, qui seules, disait-il, le vivifiaient et Vempêchaient de n'être qu'un automate. Au milieu de cela, gagnant à peine le nécessaire, — de quoi payer sa pension, — à l'aide de quelques portraits, de quelque commande charitable de l'ami Fauconnier, dépité de voir remettre de mois en mois le concours, et malade des fièvres \ travaillant cependant et finissant son plafond à la satisfaction de son professeur.

Enfin le concours tant de fois remis s'ouvrait dans la seconde moitié de l'année 1784. C'est dans ce concours que l'âme généreuse de Prudhon se laissa aller à ce beau trait de dévouement que Voiart raconte dans sa notice. II. 27

4i8 L'ART DU XVIIP SIECLE.

« Voisin d'un de ses concurrents (celui sans doute sur lequel il s'exprime ainsi dans une de ses lettres : concin^rent pas bien à craindre vour le talent, il ne pourrait Vêtre que par la faveur) dont il n'était séparé que par une cloison, il l'entendit gémir de l'insuffisance de ses moyens : quittant alors spontanément son propre ouvrage, il détache une planche et vole au secours de son compagnon ; il termine son travail, sans songer qu'il se nuit à luimême, et son concurrent obtient le prix. Touché de l'injustice faite à Prudhon , le jeune vainqueur avoue franchement qu'il lui doit son succès. Les états de Bourgogne réparent l'erreur, la pension à Rome est accordée à Prudhon ; et ses émules, pénétrés d'admiration, le portent en triomphe dans toute la ville de Dijon.

Et Prudhon est à Marseille au commencement de novembre 1784, prêt à s'embarquer, ayant fait prix de deux louis pour la traversée et de quarante sols par jour pour la nourriture. Les retards et les lenteurs d'un capitaine qui le fait attendre trois semaines épuisent sa

pauvre bourse, cette bourse qu'il dit ménager avec une très-grande et stricte économie, qu'il pèse avec angoisse, et où il voit à peine la somme nécessaire pour arriver à Rome. Enfin il part ; mais le vent est contraire. A peine sorti du port de Marseille, le bâtiment est obligé de se mettre à Pabri dans la rade de Toulon. Au bout de dix grands jours, le vent redevient bon, le bâtiment sort du port, et Prudhon croit finie Tépreuve de ses impatiences. Mais, à dix lieues au large, le vent redevient contraire et force le bâtiment à se réfugier à Porto-Ferrajo, où le malheureux Prudhon est encore retenu dix-neuf jours. L'on finit par se remettre en mer la veille de Noël, et Prudhon débarque à Civita-Vecchia, maudissant la mer et cette traversée de trentesix jours. Le lendemain, il est à Rome, non sans avoir embrassé, à la façon du Romain, cette terre qu'il va conquérir : en route, il était tombé de voiture. Il s'installait; le dimanche suivant, il était chez le cardinal de Bernis, au milieu de ces peintres, de ces sculpteurs, de ces architectes, de ces musiciens venus des quatre coins du monde et réunis, tous les

dimanches^ à la table de l'ambassadeur de France. Il courait et errait dans les rues de Rome * ; les projets et les résolutions abondaient et se pressaient en lui ; il se promettait de beaucoup dessiner d'après les statues antiques, d'après la nature^ d'après Raphaël surtoutj dont les peintures exécutées en tapisserie emportaient son admiration, à ce point qu'il voulait un moment remplacer la copie du

1. Une lettre de 1785, adressée à Fauconnier et publiée par M. Clément, donne ces renseignements sur la vie romaine de Prudhon.

« ... Pour le présent, je n'ai rien de nouveau à vous dire. La vie monotone qu'on mène ici en exclut toute variation. Le matin je me lève pour aller dessiner d'après l'antique. A midi, je dîne et continue après dîner l'ouvrage du matin. Le soir, lorsque la nuit tombe, je vais seul me promener dans quelque endroit peu fréquenté jusqu'à l'heure de l'académie, où je me trouve tout aussi seul que s'il n'y avait que moi. L'envie en général que les Français portent à ceux qui ont quelque talent fait que le parti le plus sage est de n'avoir communication avec aucun. Il m'en coûte bien peu à moi, mon ami, qui ne me suis jamais soucié de ces gens qui se disent vos amis, et qui sont loin de l'être en effet.

« ... Il est à Rome certain café où s'assemble une partie des artistes français, et où je me suis trouvé trois ou quatre fois dans les commencements. La chacun cherche un point de dispute, qui se rencontre bientôt, pour faire étalage de son éloquence. La tous les maîtres passent en revue et ne sont point épargnés. On critique celui-ci, on déchire celui-là. Tous ceux qui ne peuvent entrer en comparaison avec Raphaël sont proscrits, Raphaël lui-même est blâmé de ne s'être pas asse^ asservi à l'antique. Le mieux de tout

plafond du Guide, que lui avaient commandée les états de Bourgogne, par la copie d'une de ces tapisseries merveilleuses. Puis ce premier feu d'amour pour Raphaël passait, et Léonard de Vinci s'emparait de l'enthousiasme du jeune peintre, qui écrivait en s'agenouillant sous le charme et la possession d'une tapisserie de la Cène :

cela, c'est que tous ces messieurs les beaux parleurs n'étudient ni Raphaël ni l'antique^ et s'amusent che^ eux à ne rien faire qui vaille. »

Dans une autre lettre également adressée à Fauconnier, et qui nous avait été communiquée par Laperlier, son possesseur, Prudhon donnait ainsi son adresse :

« M. Prud'hon, peintre, pensionnaire des états de Bourgogne, accanto San Lorenzo in panisperna ai menti a Roma » Et il ajoute: « Car j'ai changé de maison et je me suis mis dans mes meubles, ma maison et mon quartier sont en bon air, mais un peu éloignés du centre de Rome; l'avantage de cela est que je suis plus tranquille. Entre trois qui étions du même sentiment à cet égard, nous avons loué la moitié d'un hôtel, ou d'un palais, en terme romain, dans lequel nous avons chacun deux grandes chambres, notre entrée particulière, et en commun plusieurs mansardes, une cuisine et un jardin. A ma part, je paye 60 livres. Je fais venir mon dîner pour n'avoir pas à sortir dans le mauvais temps. Enfin, mon ami, il ne manque que de vous avoir avec moi pour être heureux; car, qu'estce que sont les commodités de la vie si le cœur n'est pas content.^ le mien exhale souvent des soupirs du côté de Paris, mais en vain; dans le long espace qui nous sépare, ils n'ont que trop le temps de se perdre, n

« Je sors de voir tout fraîchement les admirables tapisseries exécutées autrefois sur les cartons du fameux Raphaël; sans contredit^ c'est, selon moiy ce qu'il a fait de plus beau, de mieux senti et de plus expressif ; mais quelqu'un qui l'a surpassé bien au delà dans la pensée, la Justesse de la ré- Jlexion et du sentiment et de plus dans le précis, le moeleux et la force d'exécution, et dans l'entente du clair obscur et de la perspective, etc., c'est l'inimitable Léonard de Vinci le père, le prince et le premier de tous les peintres, d'après lequel on voit également une seule tapisserie exécutée sur sa fameuse Cœne peinte à Milan dans un réfectoire de Dominicains. Ce tableau est le premier tableau du monde et le chef-d'œuvre de la peinture; toutes les parties de l'art sy trouvent réunies au degré le plus sublime; lorsqu'on est devant, on ne se lasse pas d'admirer, soit le tout ensemble, soit chaque détail en particulier. C'est une source intarrissable d'études et de réjlexion; la vue de ce seul tableau suffiroit à perfectionner un homme de génie au point d'égaler ou de surpasser Raphaël même, puisque tout y est réuni; cependant peu de personnes y font attention non-seulement à ce tableau, mais en général à tout ce qu'on voit de Léonard; ou le mérite de ce grand homme est trop au-dessus de leur intelligence, ou ce qu'il a fait est trop parfait pour qu'il leur vienne à la pensée d'oser jamais approcher de sa manière, leur paraissant comme une chose absolument impossible. Cet homme rare joignait au génie le plus sublime, un raisonnement juste et une spéculation profonde, choses qui se rencontrent rarement en une même tête, puisque le premier semble appartenir à un homme sanguin et le second paroît être le fait d'un homme froid et réjîechi : aussi a-t-il emploie neuf années à peindre cette admirable Cœne dans laquelle on voit dans une

diversité étonnante de caractères différents^ le trouble et l'agitation qWexcita^ parmi les apôtres^ cette parole de Jésus- Chrit : « Je vous dis en vérité qu'un d'entre vous cette nuit même doit me trahir. »

Et il finit en disant du Vinci :

« Pour moi je n'y vois que perfection^ et c'est là mon maître et mon héros... »

Il fallait pourtant sacrifier ces admirations et redescendre du Raphaël et du Vinci au Guide. MM. les Elus de Bourgogne ne se souciaient guère d'un tableau religieux ; ils tenaient au plafond de l'Aurore. Prudhon se décidait à aller frapper à la porte du palais Rospigliosi. Mais le prince, auquel un copiste maladroit venait tout récemment de casser deux vases d'albâtre oriental, refusait en ce moment l'entrée de son palais à tout le monde. Cela ne fâcha guère Prudhon qui, par instants, songeait que le plafond était bien grand, et que six cents livres étaient un prix médiocre pour une toile de vingt-six à vingt-huit pieds de long sur une vingtaine de haut. Il voulait se rabattre sur le Festin des Dieux de la Farne-

sine ou sur le triomphe de Bacchus peint par le Carrache au plafond du palais Barberini, quand lui arrivait Tordre de copier le plafond de Pierre de Cortone.

« Je suis occupe . écrivait-il à son ami Fauconnier, à faire les préparatifs pour peindre un tableau de vingt-cinq pieds pour la province, et comme J'ai été obligé d'employer du monde cela m'a pris tout mon tems et m'a déjà donné beaucoup de fatigue, demain je commence à le dessiner et à monter et descendre par conséquent très-souvent d'un échafaud de vint et un piés de haut. Ce tableau est une copie d'après Piètre de Cortone qui est un assés mauvais peintre des tems passés et que je ne suis guère content de faire, mais après cela je pourrai travailler pour moi en toute liberté et chercher à commencer ma réputation, heureux mon ami. si dans ce tems là. vous entendes parler de moi avantageusement ou avec envie j ce sera bon signe... *. »

Attelé à ce grand travail, Prudhon n'en est distrait que par les soucis et les inquiétudes de la vie matérielle, des fièvres qui le jettent quinze jours au lit, et le tourment insupportable des continuelles demandes d'argent de sa femme. C'est en vain que le peintre adresse remontrances sur remontrances à la

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