I. Lettre autographe possédée par M. Boilly
misérable femme. Réduite, à la mort de son père, le notaire, à une maison et un jardin valant en tout mille francs, grugée par un frère, sergent au régiment de la Colonelle, logé chez elle, y mangeant, y buvant sans souci de la dépense, M""^ Prudhon fatigue de ses importunités le bon M. Devosge, tous les protecteurs, tous les amis du pauvre Prudhon, qui n'ouvre ses lettres qu'en s'armant de patience contre un nouvel ennui, et se laisse arracher par elle, de mois en mois, dec cinquante, des soixante livres sur sa pension.
Peu mêlé à ses compatriotes, fuyant les camaraderies banales, vivant presque dans l'unique compagnie de son ami Bertrand le statuaire, Prudhon se dérobait et se refusait aux protections qui venaient à lui. Il écrivait que « les protections l'embarrassaient plus qu'elles ne lui plaisaient ». Il disait qu'un artiste ne devait avoir de protection que son talent, ajoutant qu'il ne sentait pas le sien assez avancé pour qu'il fut produit. Il déclinait les offres de service de M. Lagrenée, directeur de l'école de Rome, dont il reconnaissait les aimables qualités, mais qu'il se refusait à prendre pour
guide de son talent * . Il y avait dans sa nature un peu ombrageuse des pudeurs et des susceptibilités d'orgueil auxquelles il prêtait la formule rigoureuse d'une théorie et qu'il érigeait en règles de conduite. Son humeur s'accordait avec ses ambitions pour ce renoncement au monde, pour ce vœu du travail austère et solitaire que l'homme imposait à l'artiste pour la dignité de son caractère, pour le salut de sa
I. Le programme d'art que son jeune talent s'était tracé : il est dans cette lettre adressée à Devosge où Prudhon fait la leçon au fils Devosge, au petit Nutoile^ comme il l'appelle familièrement.
<( Montre:(-leur dans la manière de faire votre Tableau que Rome n'est point faite pour être vue par des aveugles ou des petits maîtres; du nerf de l'expression, un dessin ferme et grandement senti, des draperies avec des plis grands et décidés et du repos dans les parties larges. Joigne:^ â cela un effet vigoureux et tranquille, afin défaire briller davantage le mouvement de vos figures. Point de ces clinquants de lumière qui fatiguent l'œil et empêchent le spectateur de jouir doucement de l'objet qu'on lui présente. Laisse^, laisse;^ le clinquant et le brillant à ceux qui privent leurs figures d'àme et de sentiment, et qui ne savent ni émouvoir ni intéresser. » (Lettre du 26 février 1787, publiée par les Archives des Arts.)
Et voulez-vous avoir l'explication, toute l'explication de l'œuvre de Prudhon, lisez encore cette lettre :
« ... Pour m'expliquer, mon ami, je dirai qu'on s'occupe trop de ce qui fait le tableau et pas asse^ de ce qui donne l'âme et l'énergie
conscience et pour la liberté de son génie. C'est à cette époque qu'il écrit :
« horsqu'on connaît beaucoup de gens auxquels on est obligé de faire sa cour, on se gàte^ on perd son caractère^ sa façon de voir ^ on devient uniforme^ petit ^ mesquin^ en les fréquentant j on ne veut chercher qu'à leur plaire^ et on ne fait plus que comme tout le monde ^ triste dénouement ; si les grands maîtres avaient agi de la sorte nous n'aurions rien à puiser dans leurs ouvrages. Un artiste qui étudie doit être libre ; il doit opérer d'après ses principes et d'après ses réfections, qui pour être profondes et solides ont besoin de solitude. Apres cela lorsqu'il y est affermi et qu'il a acquis le degré de talent dont il se croit capable^ il peut se produire
à ce qu'il doit refresenter. On fense au brillant du coloris, à l'effet magique du clair-obscur, à la variété goustueuse des teintes, un peu au dessin, mais mesquinement. On s'occupe même des passions que présente le sujet; mais ce à quoi on ne pense plus, et qui est le but principal de ces maitres sublimes qui voulaient faire impression sur l'âme, c'est de marquer avec force le caractère dû à chaque figure, et qui, venant à être émue dans le sentiment de ce même caractère, porte avec elle une vie et une vérité qui frappent et ébranlent le spectateur. On voit dans les tableaux et sur les théâtres des hommes qui montrent des passions, mais qui, faute d'avoir le caractère propre de ceux qu'ils représentent^ n'ont toujours l'air que de jouer la comédie ou de singer ceux qu'ils devraient être; déplus, au lieu de ce charme de couleur et de ce beau contraste de teintes qui ne sont que clinquant et qui ne font l'effet que d'un mensonge et non de la vérité, il doit régner dans un tableau un ton doux et tranquille, mais vigoureux, qui plaise au spectateur sans l'éblouir et laisse l'âme jouir de tout ce qui l'affecte. » (Lettre à Fauconnier, possédée par M. Pelée et citée par M. Clément.)
avec retenu; car il risquerait encore de maniérer son génie. Léonard de Vinci ^ cet Homère de la -peinture qui aurait donné des leçons à Raphaël. Michel-Ange et à tous les maîtres qui sont venus avant et après lui. dit lui-même qu'un artiste a besoin d'être tout entier à luy^ que la solitude lui est absolument nécessaire pour observer plus attentivement la nature. Rnfin ce qu'il y a de certain^ c'est qu'il faut se résoudre à ne rien scavoir en voyant le monde^ fesant sa cour et perdant son temps^ ou sacrifier le monde et ses Jlatteries pernicieuses à la science et au plaisir de devenir un homme de talent. »
Le travail et la solitude, c'est la vie de Prudhon à Rome. Il se repose du labeur imposé, des ennuis et des fatigues de sa copie, en dessinant les marbres, en notant, avec le crayon et la plume, Fharmonie des lignes antiques. Et toute l'histoire de son séjour, nous la possédons et nous pouvons la suivre dans son album, sauvé par M. Marcille : un mauvais cahier, relié par la papeterie romaine du siècle dernier, en grossier vélin, dont le fermoir est une lanière de cuir. Ce sont d'abord des croquis, des figurines d'après l'antique, indiquées d'un trait maigre et où rien ne se lit de la signature de Prudhon. A la trente et unième page seulement, une statue de Paris com-
mence à révéler le dessin et le modelage du peintre. Viennent ensuite un Génie, une étude de Romain portant un fardeau, qui font déjà penser au maître qui formera Copia. Ici quelques pag"es manquent : elles montraient des académies microscopiques, des homuncules qui semblaient musclés par le Bandinelli. Prudhon fils les a laissé déchirer et emporter par Devéria, pour quelque argent qu'il lui devait. L'album reprend avec V Amour désarmé, d'après le Corrége ; et de cette plume avec laquelle il vient de dessiner, le peintre écrit le titre des œuvres qu'il promet à son avenir : V Amour, la Frivolité, le Léger Badiîiage et le Repentir qui le suit, r Amour et Psyché, Joseph et Puiiphar... C'est comme la confidence de son imagination, comme l'Annonciation de son œuvre ^ Et çà
I. Un autre album du même temps, à côté des sujets que Prudhon a réalisés, indique un assez grand nombre de sujets qu'il n'a pas traités ou qu'il a modifiés depuis; c'est une curieuse confidence de son imagination. Nous y remarquons : V Amour d'Antiochus pour Stratonicsj — Coriolan et VéturUj — les Athéniens s'emharquant lors de V invasion de Xerxès ^ — l'Histoire de Lucrèce; — V Histoire de Mucius Scœvola; — Junon à la prière de Minerve ^ donne ses divines mamelles à Hercule; — V Amour réduit à la raison; — la Vertu avilie par V Amour ; — la Faveur suivie de V Envie; — V Amour séduit V Innocence ^ le Plaisir l'en-
et là, il y a encore, sur les feuillets du cahier jauni, des croquis de femmes caressées d'un crayon léger, et dont les poses ondulantes rappellent le balancement des Noces Aldobran-
tralne, et bien souvent le Repentir les suit^ etc.^ projets de tableaux et de dessins au milieu desquels se trouve oublié et non déchiré un brouillon d'une lettre d'amour que le roman publié par M. Sensier fait supposer à l'adresse de M"'= Fauconnier.
« ... Pourrais-tu croire qu'ayant mis tout mon bonheur en toi je fourrais encore le trouver ailleurs : quelque chose qui m" arrive ou pourraient être les amis qui me seraient aussi chers que toi. Ah! si tu m'avais cru ingrat, aurais-tu si facilement résolu de sacrifier mon amour... le plus cher à mon cœur. II... ma chère amie..., ne sacrifier qu'au bonheur et au repos de ton ami. C'est lui-même qui est... victime de... sacrifice. Oui tu as douté de mon amour, tu n'as pas balancé â me retirer ton cœur et ta tendresse. Il est cependant si doux d'être aimé, un ami tendre sincère est une chose si rare ! L'amour fait passer des moments si délicieux que je ne conçois pas comment on peut quitter un ami pour livrer son cœur à l'indifférence. N'est-il donc pas permis d'être heureux? Faut-il pour être sage passer sa vie sans jouissance, et pour être vertueux, est-il dit qu'il faille enfouir la source du bonheur, et sacrifier les goûts les plus chers? Oh ! je suis bien loin de le croire, et la vie ne nous est pas donnée pour ne la passer que dans la froide langueur. Le plaisir n'est-il pas un présent de cette sage nature, et rejetterons-nous ce précieux sentiment de la félicité qui nous indemnise de nos dégoûts, de nos ennuis, qui sème quelques fleurs sur le passage rapide de la vie, et qui place le bonheur à côté de la peine. Pour n'adopter que ce qui nous chagrine et nous tourmente... Impossible un tel système, il ne peut être reçu que par les cœurs froids : La sensibilité le rejette puisqu'elle croit n'avoir reçu un cœur que pour s'ouvrir au sentiment du bonheur. » (Album et lettre communiques par MM. Marcille.)
dines, cette admirable frise de la peinture antique qui devait être une des inspirations familières de Prudhon.
Mais avant tout le jeune artiste contemplait. Il vivait dans la communion du Beau. Il nourrissait son âme de l'âme des chefs-d'œuvre : et c'était au fond de lui qu'il fixait tant d'images. Comme Bruun-Neergaard lui demandait un jour l'objet de ses études en Italie : « Je m'occupais à regarder et à admù^er les chefs-d'œuvre, » lui répondit Prudhon.
Sa copie de Cortone, enfin terminée, était envoyée à Dijon, vers le milieu de l'été de 1787; et Devosg-e lui obtenait ime continuation de ti'ois ans de séjour en Italie, et la commande de deux tableaux de son invention et à son gré. Mais Prudhon avait le mal du pays. Il venait de se refuser aux offres de l'amitié de Canova, qui lui proposait de partager son atelier ec de bénéficier de ses relations et de sa gloire naissante. Il suppliait en grâce Devosge de travailler à lui obtenir la permission, ses deux tableaux faits, de revenir et de jouir de sa pension à Paris au moins pendant un an. 11 appuyait auprès de lui sur l'état
misérable de son pauvre enfant, qu'il regrettait de ne point avoir emmené en Italie, sur l'indigence de sa femme, à laquelle, malgré tout, il devait du pain. Il lui parlait de sa santé, mise en si mauvais point par le climat de Rome. Il l'entretenait de ses craintes de se retrouver, après ses trois ans, une seconde fois à Paris sans ressources et dans l'impossibilité, comme la première, de se faire connaître par quelque ouvrage d'importance. Il lui déclarait encore que, malgré toute son admiration pour les maîtres anciens, il n'imaginait guère de quelle utilité pourrait lui être un nouveau séjour de trois ans en Italie. Le bonhomme Devosge se rendait aux raisons et aux sollicitations de son élève. Et nous retrouvons Prudhon à Paris à la mi-novembre 1789.
Établi à Paris, rue Cadet, n" 18, avec sa femme et son enfant ; chargé de cette famille bientôt augmentée d'un second garçon et d'une petite £lle, Prudhon, pendant ces premières
années de la Révolution, était de jour en jour arraché aux tentations de son g-énie par les nécessités et les misères de la vie. Obligé de faire à ses besoins, aux besoins des siens, le sacrifice de ses ambitions, il étouffait ses projets, il renonçait aux grandes choses dont il sentait le souffle en lui, et que les rêves de ses nuits d^insomnie poursuivaient dans un nuage. Il se mit héroïquement à faire des portraits en miniature, trop heureux quand la commande d'un portrait à l'huile laissait à sa main un champ plus large et le sortait de la pratique menue de l'aquarelle au pointillé. Cependant ce fut en ces années besogneuses, où le gagnepain défendait à Prudhon la grande peinture, que Prudhon devint un maître : il devint obscurément, à l'insu de tous, dans cette pauvre retraite, l'admirable dessinateur que l'école française peut opposer aux plus grands des plus grandes écoles. Aux instants de repos, entre deux portraits, dans les courts loisirs de sa tâche, dans une heure du jour, ou le soir à la lampe, il jette, sur un bout de papier que l'enfant déchire et que la femme balaye, la pensée qui le tourmente, la ligne qu'il entrevoit, la