‹ L'art du dix-huitième siècleChapitre 52 sur 63 · II · texte numérisé non relu

II

les mains plantées dans les cheveux du meurtrier, le traîne aux pieds de la Justice, armée du glaive. Au bas du tribunal , sur les degrés, un corps 'de femme jeté en travers d'un petit enfant, un corps affaissé, gisant, évanoui dans la mort, fait reculer le regard du meurtrier, qui se voile la face de ses mains éperdues. C^est ainsi que Prudhon comprenait, en 1805, le tableau de la Justice, qu'il destinait à la salle du tribunal criminel au Palais. Et quoi de plus curieux que de l'entendre lui-même proposer, expliquer et commenter son idée, dans cette lettre d'un si grand accent et d'un langage si élevé .>

A MONSIEUR LE CONSEILLER d'ÉTAT, tréfet du département de la seine.

« 70 floréal an XUI.

a Jpperçu du tableau destiné pour la salle du tribunal criminel au Palais de justice.

« Trouver un sujet qui soit en rapport avec la destination d une salle de justice criminelle, et les fonctions des magistrats qui doivent y siéger; présenter à la fois des victimes, des juges, et des coupables, rendre ces objets avec cette énergie d'expression qui donne à l'àme une commotion forte et y laisse une trace profonde^ serait . si je ne me trompe,

atteindre le but que l'on se propose dans l'exécution du tableau qui doit être placé dans cette salle.

« Plein de cette idée, mais peu satisfait de tout ce que l'histoire nous donne sur cette matière^ qui ne consisteroit d'ailleurs que dans des faits usés ou obscurs ; je m'arrête à la nature de la chose même qui^ remplissant en tout point les convenances, fournit le tableau le plus énergique : il est de tous les tems; appartient à tous les peuples; s'annonce et s'explique de lui-même et présente en même tems la cause et son effet.

« Figurés vous la vengeance publique. Némésis à l'aile de vautour, chargée de la poursuite des coupables^ traînant au pied du tribunal de la Justice le crime et la scélératesse : La Justice armée du glaive, entourée de la Force^ la Prudence et la Modération; prononce l'arrêt foudroiant qui les frappe de mort. La victime ensanglantée du crime ^ le poignard dans le sein^ gissant sans mouvement sur les marches du tribunal même, est sous les yeux de l'hommicide : il est saisi de crainte, et frissonne d'horreur. . . Ajoutés pour sentir l'effet de ce tableau terrible, la présence des juges, l'arrivée des coupables. V éloquence mâle des orateurs ^ les émotions diverses peintes sur les visages d'une assemblée nombreuse; et vous avourés qu'il serait difficile à Vimagination de nêtre pas vivement frappé d'un tel ensemble.

« Ce tableau' composé de huit figures ^ de la largeur de dix pieds, sur huit de hauteur ^ destiné pour la salle principale du tribunal criminel^ serait du prix de quinie mille francs. Il serait payé par tiers de cinq mille francs chaque ^ à trois époques différentes ; la première à la présentation de l'esquisse ; la seconde lorsque le tableau serait ébauché; la troisième lorsqu'il serait entièrement terminé.

« Je me charge de le finir dans l'espace de dix mois, à dater du Jour de la présentation de l'esquisse.

f Dans l'emplacement de la salle du bas qui est de la hauteur de huit pieds^ sur six de largeur . on pourrait y mettre un fait historique ou autre analogue à la justice criminelle, et subordonné au sujet du haut.

« Le sujet arrêté, on en déterminerait le prix, et il serait exécuté de suite aux mêmes clauses que le précédent.

« Pour ce qui me regarde personnellement , vous devés croire que l'amour de l'art, et le désir de me distinguer ne me feront rien négliger de ce qui pourra contribuer à sa perfection, et le rendre digne de l'autorité qui m'en a chargé.

Il Prudhon, peintre*. «

Une seconde lettre, également adressée au préfet de la Seine, précise mieux le tableau qui va sortir des pinceaux de Prudhon :

« Précis du tableau destiné pour la grande salle du tribunal criminel an Palais de Justice. La justice divine poursuit constamment le crime, il ne lui échappe jamais.

(( Couvert des voiles de la nuit, dans un lieu écarté et siuivage. le crime cupide égorge une victime^ s'empare de son or et regarde encore si un reste de vie ne servirait pas à déceler son forfati. L'insensé! il ne voit pas que Némesis cette agente terrible de la justice, comme un vautour fondant sur sa proie, le poursuit^ va l'atteindre et le livrer à son injlexible

1. Lettre autographe signet;, possédée par M. E. Marcille, c. publiée par la Galette des Beaux-Ans.

compagne. Tel est le sujet du tableau qui doit être placé dans la salle du tribunal criminel du département de la Seine.

« Ce tableau de huit pieds de hauteur sur dix de largeur, serait du prix de z^.ooo francs. Il serait payé par tiers de ^.ooo francs à trois époques différentes : la première à la présentation de l'esquisse^ la seconde lorsque le tableau serait ébauché^ et la troisième lorsqu'il serait entièrement terminé.

« Je me charge de finir dans V espace de dix mois, à dater du jour où je recevrai l'arrêté du préfet qui décide irrévocablement son exécution.

« Tous mes efforts seront employés dans ce tableau à répondre aux intentions du conseiller d'Etat . préfet de la Seine, et à le rendre, par son énergie^ digne du local qu'il doit occuper.

« Prudhon, peintre.

« Musée des artistes ci-devant Sorbonne. « Paris ce 5 messidor an XIII ^ . «

Prudhon ne conçut que plus tard Fidée de faire planer la Justice et la Vengeance divine sur le premier crime et le premier remords, et de donner à la belle pensée du poëte païen la grandeur du drame de la Bible, en personnifiant le meurtre dans cette brute et sauvage figure de Caïn, dont on dit que le modèle était,

I. Lettre appartenant à M. Feuillet de Conches, publiée par M, Clément.

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hélas! bien près de lui. Arrivé à cette composition définitive, Prudhon se mit à peindre; et, comme emporté par son sujet, il attaqua la toile d'une main délibérée; il peignit de premier jet, avec des touches fermes et des tons rompus sans mollesse, cette toile où il échappe avec tant de force et de liberté à l'abus des glacis, à la fonte trop précieuse des couleurs, au porcelainage à\x faire, qui seront plus tard les défauts de sa manière.

Et puisque nous sommes devant la plus belle toile de Prudhon, arrêtons-nous un moment à l'étude des procédés du peintre, qui sont, dans leur principe, les procédés du dessinateur. Sous son pinceau, comme sous son crayon, la lumière rayonne du centre des figures. Des glacis transparents l'émoussent et l'endorment sur les ombres grises. Malheureusement ce travail, lorsqu'il est poussé au fini, ôte trop souvent le relief et le gras aux empâtements de la lumière; il débarrasse l'esquisse, qu'il amaigrit, des indications fortes et éclatantes, de ces plâtras éblouissants qui l'enlèvent si victorieusement du fond de la toile ; et l'on voit à regret la chaude couleur argentine

de Velasquez ou de Van Dyck s'éteindre peu à peu dans des camaïeux d'une coloration triste et froide. Outre cette manière de peindre, Fabstention absolue et systématique de tout chrome, de tout jaune, que Prudhon Jugeait inutile pour rendre le teint de nos races, et qui, selon ses observations, noircissait vite, tenait sa palette et la gamme de ses chairs dans des tons trop exclusivement laqueux^. D'autres préjugés, d'autres recher-

I. Prudhon fut, il est vrai, un coloriste inégal, hardi, singulier et quelquefois trompé dans ses effets, tantôt pâle au point de n'accuser que des ombres, tantôt formant ses clairsobscurs par des moyens fantastiques, et, dans certaines occasions, malheureux par les transparences violacées survenues à ses toiles et par les gerçures causées par du vernis trop tôt appliqué. Mais, quand on regarde ses tableaux réussis, il est frais et vif dans ses carnations, enchanteur dans ses efFets de lumière, hardi, passant sur des fonds mystérieux et laissant tous les tons locaux subordonnés à la teinte principale. Celle que Prudhon a le plus affectionnée a été nommée clair de lune. Ceux qui l'ont vu peindre nous disent qu'il préparait ses figures d'un ton uniforme gris azuré, en les empâtant vigoureusement, qu'il passait par-dessus les tons foncés plus légèrement, de manière à rehausser peu à peu sa couleur en lui laissant une grande harmonie et un éclat argentin. On croit que le peintre avait été amené là par l'imitation des procédés qu'il croyait avoir été employés par le Corrége. {Histoire de l'Art pendant la Révolution, par Renouvier, 1863.)

ches qui devaient, d'après ses espérances, assurer la fraîcheur et la conservation de ses tableaux, trompèrent le maître. Se défiant de l'huile, il substitua à son emploi l'emploi d'une pommade qu'il faisait lui-même avec une grosse molette de buis dans le bois de laquelle il avait grossièrement enchâssé un morceau de cristal. Loin de garder dans sa fleur et sa fraîcheur la peinture de Prudhon, cette pommade, dont nous donnons ici-bas la recette % a désagrégé les substances de certaines couleurs ; elle a volatilisé les bitumes, et elle a fait dans les tableaux du peintre, peut-être aussi vernis trop tôt, un travail de décomposition qui avertit des dangers de l'innovation des procédés. Très-préoccupé de la première préparation, Prudhon peignait souvent sur des toiles au

I. Un quarteron de mastic en larmes que l'on fait fondre dans l'esprit-de-vin : quand il est fondu, on le passe à travers un linge bien fin; après, on le lave dans plusieurs eaux jusqu'à ce que l'eau ne soit plus blanche en le pétrissant; après quoi, on le fait fondre dans l'huile, en y ajoutant un quart d'un rond de cire vierge.

Combiner la quantité d'huile propre à produire une gelée, puis on la broie bien pour pouvoir s'en servir.

Quand on a fait l'opération avec l'esprit-de-vin, il faut faire tondre avec l'huile au bain-marie.

fond brun rouge qu'il frottait à peine d'une ombre violacée dans l'ombre des fig-ures, et qui, avec leur ton vierge et épargné par le pinceau, modelaient miraculeusement, et comme d'elles-mêmes, la paupière, la prunelle de l'œil, la retraite du nez, les lèvres, le dessous du cou. Cette toile imprimée brun rouge est le dessous habituel des derniers et des plus beaux portraits du maître, de ces portraits de femme qui me semblent mettre Prudhon, dans le genre du portrait, je ne dis pas au premier rang des peintres français, mais au-dessus de l'école française. Vous retrouverez dans ces portraits, que la postérité admirera, — le portrait de M™' Jarre, le portrait de M™' Péan de Saint-Gilles, le portrait de M'"^Frochot jeune, — ces caractères de grandeur spirituelle, d'animation morale, d'idéalité intime, de beauté pénétrante, cette profondeur de l'expression, ce mystère du regard, cette étrangeté délicieuse du sourire, tous les signes des inimitables portraits de la grande école italienne.

La gloire de Prudhon est dans ces portraits. Elle est dans ce tableau de la Justice divine. Elle est peut-être avant tout dans ces esquisses

éclairées du premier feu de sa main, dans ces cartons peints, dans ces petites toiles frappées de rayons, éclaboussées de soleil, ébauches qui furent le berceau et l'école des plus étincelants coloristes de l'école française d'aujourd'hui. Le génie de Prudhon, le voilà dans ces petites figures du musée de Montpellier : Minerve, Euterpe, Vénus, Pandore; dans cette petite figure de l'Abondance, chez M. de Boisfremont. Le voilà tout entier, ce génie du peintre, dans l'admirable esquisse de Vénus et Adonis possédée par M. E. Marcille. L'ombre de ces grands arbres, ce bois obscur et baigné de jour où flotte, sous la tiède haleine de midi, comme un fluide d'or ; ce corps de Vénus, ce ventre et ces cuisses dans le soleil, qui font penser à l'ivoire légèrement teinté de pourpre auquel Homère compare les membres des dieux ; ce rayon qui jette entre deux branches son baiser à Vénus, lui mord l'épaule, lui caresse le ventre, lui danse sur les genoux 5 cette tète, ces bras, cette poitrine, cette gorge, qui flottent dans l'ombre délicate et tendre d'un voile d'azur et de gaze ; ces tons chauds, ardents, ambrés, du chasseur nu auquel la

déesse prête le reflet lumineux de sa divinité ; ces Amours, aux pieds du couple, pêle-mêle avec les chiens de Laconie, fouettés de soleil et de Tombre errante des feuilles 5 cette volée d^enfants ailés perdus dans la nuit rousse des lointains, et dont un coup de jour vermillonne le talon ; ce fond sourd et transparent, taché de lueurs d'écaillé, au travers duquel éclatent les réveillons de carmin d'une g-renade ouverte; ce rayonnement fauve oii pétille et papillonne, çà et là, comme un éclair de pierre précieuse, — cela seul suffirait à l'immortalité du peintre.

La gloire s'approchait donc en£n de lui, et il la sentait venir. L'ambition de ses jeunes espérances se réalisait. La mauvaise fortune semblait passée, et cependant l'homme n'était pas heureux. Il avait eu à subir toutes les douleurs, le long- martyre d'un mari lié à une femme indigne de lui. Encore si cette femme inférieure avait racheté, auprès de Prudhon,

la pauvreté de son esprit et la bassesse de ses goûts par les grâces de cœur attachées à son sexe, par ces vertus de caractère qui font le pardon des femmes inférieures!... Mais la malheureuse avait torturé Prudhon. C'étaient des scènes continuelles, des colères où éclataient les violences de la paysanne, des emportements et des querelles qui troublaient le silence et la paix de son laborieux atelier de la Sorbonne. Prudhon en était venu à fuir son intérieur après son travail : il se sauvait et allait respirer tous les soirs chez son ami Constantin. A bout de patience, il se décidait à une entière séparation (avril 1803), et il se croyait délivré 5 mais la terrible femme venait encore apporter à la Sorbonne le trouble de ses visites, le scandale de ses colères. Prudhon était obligé de solliciter contre elle, au nom de son repos, l'amitié et le secours de Denon, dans la triste lettre qui suit :

« Monsieur^

« C'est une peine pour ma délicatesse de vous entretenir de choses qui me révoltent et me font rougir, je suis outré et humilié tout à la fois quand je parle d'une femme qui, n^ ayant ny fierté ny atnour propre . n'a pas crainte de montrer la bas-

sesse de son ame far les scènes atroces dégoûtantes et scandaleuses qu'elle n'a cessé de me faire ; par ses propos infâmes contre toutes les personnes qui m'avoisinoient et par la manière insupportable dont elle a agit avec tout le monde : Sans la considération particulière qu'ont pour moi mes confrères, ils auraient dans le temps portés des plaintes au ministre de l'intérieur pour écarter quelqu'un, dont la méchanceté soutenue recidivoit journellement tout ce qui pouvait leur être désagréable et incommode. Messieurs Giraudet et Meynier ne Vont que trop éprouvé .puisque le premier s'est vu forcé ^ étant au Louvre, de transporter son travail et son atelier aux Capucines, place Vendôme : il était temps pour le second, dont l'extrême bonté a soutenu la patience, que je la mis hors de chei moi; car il étoit excédé de ses invectives . de ses criail— leries et du tapage qu'elle ne cessait de faire au-dessus de chei lui; et combien n'était-il pas désagréable et fâcheux pour moi qui suis sensible et aime la paix d'avoir à repondre à des plaintes trop justes réitérées à chaque instant, auxquelles il n'était pas possible de faire droit avec un être de l'humeur et du caractère de celui-là.

« D'après cCy Von sent combien une telle femme est un objet insupportable et scandaleux dans un lieu comme la Sarbonne et combien y ai de raisons de solliciter un ordre du ministre pour l'empêcher d' y remettre le pied.

« L.e gouvernement qui considère les arts^ ^^ge les talens ; dans le local qu'il leur accorde il est nécessaire pour l'ordre et la tranquillité qu'il y ait une police qui puisse en exclure quiconque oserait la troubler. Ma femme est dans ce cas^elle n'est point artiste, elle nuit à la tranquillité de mes voisins, elle nuit à mon repas^ à l'exercice de mes talens et à l'éducation de mes enfans; je suis fermement décidé à ne plus

avoir rien de commun avec elle. Depuis six mois elle est hors de ma maison; Je lui donne tout ce qui lui est nécessaire^ agréable même; une pension que je lui fais pourvoit à ses besoins, mais il lui manque sur qui exercer son humeur acre et pour se satisfaire sur ce point^ elle voudroit tenter son retour à la Sorbonne ; je demande donc qu'il ne lui soit plus permis, défendu même de rentrer dans un local où elle ne rapporteroit que le trouble et le scandale,

« Je m'arrête j Monsieur, n'en voilà que trop sur ce sujet. Pardon mille fois si j'abuse de votre condescendance; à peine ai-je l'avantage de vous approcher que je vous demande des grâces et sollicite votre interrét. mais c'est un artiste, c'est un compatriote qui vous prie de lui rendre un service bien important et bien urgent. Si vous daignei vous emploier en sa faveur j, il ne doute pas delà réussite^ et il en conservera toute sa vie le souvenir de la reconnaissance.

« J'ai l'honneur d'être avec un entier dévouement.

« Monsieur.

« Votre très-humble serviteur et compatriote,

« Prudhon, peintre.

« Le 7 vendémiaire an XIT (jo septembre i8oj) i. >>

Sous ces coups, le cœur de l'homme saignait encore. Blessé par de si dures déceptions,

T. Archives de l'Art français. M. Clément raconte que la lettre n'eut pas TefTet désiré. « M"" Prudhon, de plus en plus violente et insatiable, continua à abreuver son mari d'avanies et à le harceler de ses continuelles demandes d'argent. Cet état de choses dura pendant plusieurs années encore, jusqu'au mo-

refoulant les tendresses de sa nature, renonçant, non sans déchirement, à ces belles chimères, les besoins de son âme et de son caractère, une \'ie d'intérieur, intime, douce, bercée parla main, égayée parle sourire d'une femme, Prudhon vivait isolé, et il se sentait seul, quand les sollicitations d'un ami, surmontant ses vives répugnances, le décidèrent à donner des leçons à une élève de Greuze, que la mort de Greuze laissait sans maître. Et M"^ Mayer entrait dans la vie de Prudhon.

Ce n'était point une jolie femme que M"^ Mayer. Une peau très-brune, un nez presque épaté, une grande bouche, rappelaient en elle, au premier regard, le type de la mulâtresse. Pourtant regardez ce portrait, passé de l'alcôve où Prudhon le garda jusqu'à sa mort dans les mains de l'heureux M. Laperlier : c'est une enchanteresse que cette femme sans beauté. Dans ce visage que la vie et l'âme de

ment où la malheureuse, étant parvenue jusqu'à l'Impératrice, fit devant elle une scène tellement scandaleuse qu'on l'enferma dans une maison de santé, sous l'œil de là police, tenue par M. Deodore de Piron, et où l'on mettait les fous et les ennemis politiques. Elle n'en sortit que pour aller demeurer chez son fils Eudamidas à Toul, où elle mourut en 1834. »

la physionomie illuminent, tout est charme, jusqu'à ce nez épaté et cette grande bouche. Sous mille petites boucles noires, folles et libres, qui font jouer sur le front les anneaux de leurs ombres légères, et battent les joues de leurs tortillons défrisés, un sourire errant voile de tendresse deux grands yeux noirs, allongés et fendus comme les yeux de l'Orient. La lumière accuse un méplat charnu et sensuel sur le petit nez dont les deux narines se retroussent dans l'ombre. Le rire semble chatouiller la bouche au coin malicieux, qui s'entr'ouvre et montre à demi les dents. Le dessous des yeux, du nez, cette bouche et tout le bas du visage éclairé, selon l'habitude de Prudhon, avec les grands partis pris d'un jour d'atelier, s'enfoncent dans des ombres étranges où le regard se perd en rêveries. Amoureuse, moqueuse, sentimentale, ardente, pensive, voluptueuse, passionnée, telle est cette tête mystérieuse et fascinatrice dans sa mutinerie, où l'on retrouve l'énigme du sourire de la Joconde. Approchez- vous du portrait : vous ne distinguerez pas les tons. Ce n'est qu'une ébauche, qu'une vapeur, le travail hâté et béni

d'une heure d'inspiration. A peine si Prudhon a voilé d'un mauvais châle lie de vin les épaules et la gorge de son buste. Sur le fond brun rouge de la toile, qui reparaît ici et là, ce n'est dans les ombres qu'un frottis qui semble un lavis d'encre 5 sur les lumières de la chair, ce ne sont que les glacis transparents de quelques teintes laqueuses. Mais l'âme du maître a passé dans cette image, faite à si peu de frais, avec si peu d'efforts, légère comme un souffle, immortelle comme un baiser du génie! Cette figure vous parle, elle vous ravit avec ce je ne sais quoi de magique qui, dans les chefs-d'œuvre, est au-dessus et au delà de la peinture, et semble échapper à la matérialité des moyens du peintre, à l'épaisseur des couleurs, aux liens des lignes ; et ce n'est plus une femme que l'on croit voir, mais le type même de Prudhon^ sa muse familière et bien-aimée, incarnée dans la grâce et la volupté de son œuvre.

I. Le type de Prudhon « avec ces arcades sourcilières profondes et ces grandes bouclies qui prêtent à la fois à la force, à la rêverie, à la tendresse », — ainsi que le définit très-justement M. Renouvier; — d'où vient-il? du mélange de l'étude des bas-reliefs grecs avec l'étude de figures amies ou aimées, de

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