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II

466 L'ART DU XVIir« SIÈCLE.

M"^ Mayer avait l'enjouement de sa physionomie, les profondeurs et les contrastes de l'expression de son visage. Sur un fond de sentimentalité, des ardeurs de passion, une gaieté piquante, l'exaltation d'une nature nerveuse, la malice de l'esprit, luttaient et se mariaient en elle d'une façon délicieuse, comme les ombres et les lumières de son portrait. La femme avait tous les dévouements et toutes les séductions capables de consoler, de réchauffer et de rattacher au bonheur le triste cœur de Prudhon. Le maître et l'élève s'aimèrent ; et avec cet amour l'horizon d'une nouvelle vie s'ouvrit devant Prudhon. Auprès de cette compagne, amusé par l'originalité de sa causerie, ranimé par la vivacité un peu méridionale de son humeur et de sa parole, retrouvant son orgueil d'artiste sous la flatterie de ce culte et de cette adoration, Prudhon s'abandonnait à cette liaison qui lui donnait le repos.

M"" Copia, de M"" Mayer, de Marguerite, le modèle préféré du peintre, — et peut-être aussi de son type à lui, du type i-etracé dans le portrait envoyé d'Italie à Dagoumer, ce portrait à l'œil plein d'ombre, à la lèvre boudeuse, à la physionomie de douceur et de rêverie.

Foubli et la caresse d'un beau soir ; ou plutôt il s'y précipitait avec une passion de jeune homme et toutes les ferveurs amassées depuis si longtemps au fond de lui. Maîtresse d'ellemême par la mort de son père, M^'^ Mayer venait loger auprès de Prudhon ; son atelier à la Sorbonne n'était séparé que par un palier de Tatelier de son maître et de son ami. Tout le jour elle était chez lui, travaillant à ses côtés; elle prenait ses repas avec lui ; elle tenait sa maison ; elle s'occupait de l'éducation de sa fille, pour laquelle elle était tout à la fois une mère et une sœur aînée. Prudhon, qui n'avait eu que sa mère pour l'aimer, ne savait comment payer M''® Mayer de tant de dévouement et de tant de bonheur. Dans sa reconnaissance, il rêvait de partager son talent avec cette « amie de son cœur » ; il voulait l'associer à sa gloire. La preuve de cette générosité du peintre, nous la trouvons dans cette suite de neuf dessins, conservée par M. de Boisfremont et qu'on pourrait appeler l'histoire d'un tableau de M"' Mayer. Ce sont toutes les études d'une Naïade lutinée par les Amours et qui, poussée à bout, ne sachant comment s'en débarrasser,

leur jette l'eau de son urne. Il faut voir avec quelle patiente application, avec quel cœur Prudhon a mis, pour ainsi dire, toute la composition sous la main de M"^ Mayer. 11 y a des croquis d'ensemble, puis des études séparées où tous les détails sont cherchés et fixés, le mouvement de la Naïade, la débandade de la petite troupe, le culbutis des polissons nus que l'eau cingle 5 puis enfin, c'est le corps de la Naïade, une des académies les plus finies, les plus parfaites qui soient sorties du crayon de Prudhon. Mais ce n'est point assez que toutes ces indications qui dictent à M"'' Mayer toutes les lignes de son tableau : Prudhon veut faire passer son pinceau même dans les doigts de M"* Mayer ; à côté des études dessinées il y a l'esquisse peinte du tableau, où Prudhon donne à M"® Mayer l'accord des tons, les couleurs de sa palette, tant il met de soins à la guider, à lui souffler son inspiration, à l'approcher de son génie, tant il met d'ardeur et de patience à essayer de lui donner un peu de son immorta- Hté!

En 1808^ devant le tableau de la Vengeance divine, l'Empereur donnait à Prudhon la croix de la Légion d'honneur.

Le dessinateur républicain ardent et convaincu de la Constitution de 1793 et des symboles patriotiques ^ s'était vite rallié à l'opinion publique. Facile à l'enthousiasme, il fut des premiers à saluer la jeune gloire du vainqueur

I . Prudhon, ainsi que presque tous les artistes de son temps, s'était donné entièrement aux idées nouvelles. Nous avons son vote motivé pour le tableau de Brutus d'Harriet, comme membre du jury dans le concours des piùx de peinture de l'an IL Quand le jury se transforme en club révolutionnaire des Arts, Prudhon en devient le secrétaire adjoint et, dans la séance du 4 germinal, lit un discours où il « considérait les Arts sous des rapports philosophiques et eu parlait dans le genre de Rousseau». Il terminait en développant les idées d'Hassenfratz, à savoir que les Arts, jusqu'alors tournés vers le goûi de la classe des hommes paresseux ^ devaient maintenant" parler au goût des hommes laborieux. C'était le dessinateur de ces dessins : la Constitution, la Loi, l'Égalité, la Liberté, au bas de laquelle il écrivait : Elle a renversé l'hydre de la tyran- • nie et Irisé le Joug du despotisme. C'était le peintre de ces tableaux perdus, représentant les journées glorieuses de la Révolution, pour lesquels il eut une fois le prix de 5,000 francs, une autre

d'Italie. Au Salon de Tan IX, il traduisait la pensée de la France et l'admiration de la patrie dans cette belle allégorie de la Paix* achetée par Brun-Neergaard, où Bonaparte, entre la Victoire et la Paix, est debout sur un char de triomphe que précèdent les Jeux et les Ris, que suivent les Muses, les Arts et les Sciences. Napoléon avait gardé souvenir de l'allégorie; il apprécia bientôt le peintre. Et si Prudhon ne fut pas le peintre officiel de la nouvelle cour, il en fut du moins le peintre

fois le prix de 2,000, — et dont peut-être le tableau de la prise de la Bastille, composé de plus de cent cinquante petites figures, que mentionne M. Lacroix, serait le sujet d'un de ses deux concours. C'était enfin, comme le raconte M. Le Sensier, d'après des traditions conservées dans la famille Fauconnier, l'habitué des Jacobins et des Cordeliers, l'homme qui rapportait chez lui, de l'éloquence de l'Incorruptible, une espèce de délire patriotique.

I. Sous le Directoire, dans une première composition, dont la gravure exécutée par Picot est assez rare, Prudhon avait témoigné son enthousiasme pour le vainqueur de l'Italie. Il avait fait monter dans le ciel, par un groupe d'Amours, un portrait du général aux cheveux longs, qu'une Renomnîée volante désignait du doigt, tandis qu'une figure de l'Anarchie, les mains enchaînées derrière le dos, le carcan au cou, était agenouillée dans un coin de son dessin. La composition portait pour titre: Allégorie relative à Buonaparte^ générul des armées françaises . etc.

intime : il fut le portraitiste ordinaire et familier des femmes de la famille impériale. A lui revenait l'honneur de peindre Timpératrice Joséphine dans le frais décor de la Malmaison. On retrouve, dans les collections, des études, des esquisses, des ébauches à Fhuile, toutes sortes de projets de portraits de la reine Hortense et des sœurs de FEmpereur. Et s'il laisse les portraits, c'est pour donner l'aide de son pinceau et de son imagination de décorateur aux pompes des fêtes publiques de l'Empire % à la célébration des victoires, ou pour illustrer de son crayon de vignettiste un roman de Lucien Bonaparte. Le divorce de Joséphine n'enlevait à Prudhon rien de cette faveur. La protection impériale continuait pour le peintre, qui obtenait de commencer le portrait de la nouvelle Impératrice. Il en a laissé un déli-

I. Dans une lettre du 22 mai 1810, que nous communique M. Laperlier, Prudhon réclame du préfet de la Seine, pour les dessins des peintures coloriées en transparent et représentant le sujet des Noces d'Hébé et d'Hercule, figures de six pieds et demi, au nombre de quarante et un, et de deux groupes de sculpture, composés de six autres figures de même proportion, placés sur les avant-corps de la loge de Leurs Majestés, une somme de 8,000 francs, ainsi qu'une somme de 9,000 francs pour les sculptures ornant le trône de Leurs Majestés.

cieux profil, surmonté d'un diadème à demi perdu dans les tresses et les boucles des cheveux, et dont la ligne a le style et la sévérité gracieuse d'un médaillon antique. Il arrivait même que le goût de la nouvelle Impératrice pour le dessin, le besoin d'une distraction qui Foccupât, approchaient encore Prudhon des grâces de la cour. Marie-Louise ayant témoigné le désir d'avoir un maître de dessin, l'Empereur, sur la liste des candidats, nommait Prudhon que la liste avait oublié, et qui, fort étonné de recevoir son brevet , était obligé d'aller s'acheter le chapeau et l'habit à la française pour aller donner la première leçon à rimpératrice-Reine. J'ai vu un curieux souvenir de ces leçons de Prudhon : c'est un pastel copié par Marie-Louise d'après une vierge du Guide, où le corrigé du maître perce partout, sous les lourdeurs, les tremblements et les maladresses de cette main d'impératrice jouant à la peinture. En 1810, quand la ville de Paris songea à offrir ce berceau et cette toilette dont elle voulait faire les dignes cadeaux d'un peuple à un empereur, c'était au maître de dessin de l'Impératrice, au peintre

choisi entre tous pour faire le portrait du roi de Rome^ que la ville recourait, comme à l'homme dont le talent et l'invention devaient être le plus particulièrement agréables à Leurs Majestés. Et c'était Prudhon qui imaginait tout ce mobilier. Il dessinait l'écran exécuté en vermeil et en lapiS;, et ses barques égyptiennes surmontées de £gures d'Isis, emblème de la ville, portant les autels de l'hymen enguirlandés de fleurs, et ses colonnes de laurier et de lierre enserrant la glace, et son entablement corinthien où. deux Amours, aux deux côtés de Mars et de Minerve, rapprochent l'aigle d'Autriche de l'aigle de France. 11 dessinait la table à miroir dont le miroir était encadré de fleurs liées par le Plaisir volant, et couronné d'une Flore entourée des génies du Commerce, de l'Industrie, du Goût, de l'Harmonie. L'allégorie du peintre animait ainsi tout le mobilier par des personnifications et des images. Cette ingénue de la fable antique qui occupa si longtemps sa pensée, Psyché, enchaînait l'Amour dans la ligne ondulante d'un bras de fauteuil 5 et sur le berceau, le berceau impérial, dessiné pour être exécuté en vermeil, burgau et nacre,

Prudhon montrait la Gloire planant sur le monde et soutenant « la couronne de triomphe et d'immortalité » ; au milieu de cette couronne brillait l'astre Napoléon, tandis qu'au pied du berceau un jeune aiglon, prêt à s'envoler, semblait essayer ses forces et aspirer à l'espace.

Cette liaison avec M"^ Mayer semblait porter bonheur à Prudhon. M. de Sommariva qui lui avait acheté son Zé-phyr lui commandait d'autres tableaux. M. de Talleyrand lui demandait son portrait et venait se faire peindre dans son ateher*. La critique était forcée de s'incliner devant son nom et de saluer ses œuvres. L'Institut lui ouvrait ses portes. La mode adoptait sa gloire. L'argent

I. Prudhon ayant fait une répétition de ce portrait de M. de Talleyrand pour la duchesse de Courlande, et réclamant pour cette répétition une somme de 7,000 francs, écrivait à la duchesse, en 18 17, à propos d'une difficulté sur ce prix, « que ces sortes de discussions n'étaient faites ni pour son talent ni pour sa personne »; et il demandait à reprendre son portrait. (Lettres de Prudhon, communiquées par M. Laperlier.)

venait le trouver. Il avait à son foyer la douce et enthousiaste adoration d'une femme à laquelle il rapportait tous ses actes, toutes ses pensées, toutes ses espérances. Le présent et Favenir, la vieillesse elle-même, lui souriaient, quand un coup de foudre brisa sa vie et son cœur.

Impressionnable et exaltée de nature, M"^ Mayer était arrivée à Fâg^e où souvent, chez la femme, Fâme cède à l'inquiétude et au tourment des agitations nerveuses , et semble perdre, à la plus misérable contrariété, la mesure des choses de la vie, au moindre chagrin, le sang-froid de la raison. Déjà, sur des soupçons sans motif, elle avait éclaté en scènes de jalousie*, et par moments son esprit

I. Les études historiques et artistiques publiées par MM. Fillon et Rochebrune racontent qu'en 1818 M"* Mayer trouvant sur le chevalet un portrait de visiteuse dont la beauté avait entraîné Prudhon à solliciter la permission de faire une esquisse, — esquisse faite con. amore^ — elle mit en pièces le portrait et du même coup détériora le dessin de la- médaille destinée à rappeler la victoire de Manuel aux élections. Du reste, la pleine lumière ne sera faite sur cette liaison que lorsque M. Laperlier se décidera à publier les lettres amoureuses de cette liaison, que par un délicat scrupule il conserve cachetées.

ardent et qui se troublait se répandait en paroles étranges. M"" Mayer se trouvait dans cet état d'irritation et d'excitation maladive, quand le renvoi des artistes de la Sorbonne était réclamé et obtenu par la Faculté de théologie. Mille craintes aussitôt montaient à son esprit, affluaient à son cœur. Préoccupée de sa situation fausse, sur laquelle elle croyait fixés les yeux du monde, elle voulut voir dans ce déménagement forcé un éclat, la publicité de sa liaison avec Prudhon. Peut-être la nécessité d'une rupture lui apparut-elle...

« Son imagination s'échauffa — dit M. Charles Blanc dans sa charmante et délicate notice, — et tant d'inquiétudes, se joignant à l'altération de sa santé, achevèrent de troubler sa raison. Le matin du 26 mars 1821, M. Brâle lui trouva le front horriblement plissé, l'œil hagard. Elle avait auprès d'elle une petite fille de douze ans, nommée Sophie, qui était son élève ; elle eut la présence d'esprit de lui donner congé ce jour-là; mais, comme l'enfant s'éloignait, M"^ Mayer, dit-on, la rappela, se mit à l'embrasser avec effusion, et, prenant une bague, elle lui en fit cadeau.

avec prière de la bien conserver, sans s'apercevoir que la petite Sophie était tout étonnée de cette expansion subite, de cet adieu inexpliqué. Peu de temps après, on entend la chute d'un corps ; on accourt, on trouve M^'^ Mayer étendue par terre et baignée dans son sang. Elle avait pris les rasoirs de Prudhon, et, après avoir essayé le tranchant sur sa main, elle s'était placée devant la glace et s'était coupé la gorge. L'hémorrhagie n'avait duré que quelques minutes : elle était morte*. Prudhon traie Toutes sortes de causes amenèrent au suicide cette créature passionnée et inquiète : de méctiants cancans, et à la fois la crainte d'être abandonnée et des scrupules donnés à la dernière heure par une amie; peut-être même aussi un tardif éveil sur sa ruine, — toute sa petite fortune, 80,000 francs, s'étaient fondus dans le désordre de la maison de l'artiste. Mais le suicide n'était encore qu'une tentation lointaine, le rêve du noir de ses idées pendant une heure, quand un mot cruel de Prudhon en fit une résolution subite. M'"* Belloc racontait à M. Clément que le matin du jour où Brâle avait été frappé de l'air hagard de M^'* Mayer, on avait apporté une lettre à Prudhox^ qui lui apprenait une maladie de M™* Prudhon dont l^annonce semblait mortelle. Tout à coup M^'* Mayer dit à son amant : « M. Prudhon, si vous devenez veuf, vous remarierez-vous? «Prudhon, tout à la pensée de ce qu'il avait souffert avec sa femme, s'écria avec un geste d'effroi. « Ah! jamais! » Sur c& jamais j sans un mot, M^^" Mayer passe dans le cabinet où Prudhon avait coutume de s'habiller, prend un rasoir, des-

vaillait dans son atelier. Devant aller ce jourlà à l'Institut, il se leva pour s'habiller sans doute 5 mais, apercevant des visages pâles et une légère rumeur qui s'apaisait à son approche, il eut le pressentiment de son malheur. En vain M. Pajou voulut l'entraîner, on ne put le retenir, et il sut tout de ses yeux... »

cend, traverse la cour, remonte dans l'appartement, entre dans

le petit salon, se met devant une glace et

Un procès- verbal, dressé par Monyer, commissaire de police, en présence de M. Cloquet, médecin, et donné par M. Jal, dans son Dictionnaire critique de biographie et d'histoire^ s'exprime ainsi :

« La demoiselle Mayer (Constance), étant dans l'appartement de M. Prud'hon, artiste peintre, où elle avait une partie de ses effets, M"" Sophie Duprat, élève en peinture de la deffunte, venant de la quitter, vers les onze heures, et de la laisser seule dans cet appartement... se porta deux coups de rasoir, dont le dernier pénétra jusqu'au vertèbre cervical [sic)... elle dut mourir sur le champ. Elle s'était placée devant une glace pour se porter le deuxième coup et était tombée sur le dos, les pieds tournés du côté de la porte de communication. »

Il résulte encore de cette pièce que M"'' Mayer, au dire de M. Trézel, qui la connaissait depuis dix-huit ans, était atteinte d'une maladie noire, dont les caractères avaient paru plus graves depuis quinze jours, et que cette gravité s'était manifestée par un débordement extraordinaire de bile, dont elle avait été traitée par le docteur Dagommer. {Archives de lapolice, carton des événements, an 1821, n" 9863-8400.)

Arraché de ce corps sanglant qu'il tenait embrassé^ Prudhon fut emmené chez M. de Boisfremont. Il vécut encore deux années, deux années longues comme un exil. Ce sang, cette mort, le 26 mars 1821, lui étaient toujours présents; et replié sur lui-même, solitaire, enfermé dans ses souvenirs et ses regrets, embrassant cette ombre qu'on ne pouvait lui ravir, détaché des orgueils de l'artiste, insensible au bruit de son nom, de sa gloire, abandonnant son corps à l'accablement de son âme , lassé de vivre, peut - être tenté par l'exemple et sollicité par le suicide, il écrivait à sa fille :

« ... Oh! que la chaîne de la vie est pesante / seul sur la terre, qui m'y retient encore? Je n'y tenais que par les liens du cœur ^ la mort a tout détruit... Ma vie est le néant... L'espérance ne détruit point l'horreur des ténèbres qui m'environnent ! ... Elle n'est plus^ celle qui devait me survivre... La mort que J'attends viendra-t-elle bientôt me donner le calme oii j'aspire... C'est à la tombe, à mon amie, que s'attachent toutes mes pensées, tous mes vœux!... »

Il n'y avait plus, pour donner à Prudhon la patience de vivre et la force de souffrir, que

48o L'ART DU XVIII* SIECLE.

les choses qui lui parlaient de celle qui n'était plus, que les reliques qui lui faisaient toucher sa mémoire. Le courage de peindre ne lui revenait que pour reprendre la Famille malheureuse, laissée inachevée sur le chevalet par M"'' Mayer. Revenant sur ces traits qu'il avait tracés, repassant sur ces tons qu'elle avait posés, promenant le pinceau partout où le sien s^était promené, Prudhon trouvait un acre plaisir, une douloureuse et chère volupté à se rapprocher ainsi de la morte. Il travaillait lentement, s'attardant à finir cette scène désolée, où il mettait les plus pieuses caresses de son pinceau. On eut dit qu'il prolongeait un dernier tête-à-tête, un suprême adieu, Et le tableau iini, il ne voulait pas encore le quitter; il le dessinait sur pierre lui-même, et donnait cette lithographie qui fit presque une émeute chez Engelmann.

Puis ce furent des jours que Prudhon comparait lui-même à un demi-sommeil oppressif; ce fut une vie lourde, lente, monotone et lugubre. Enfermé dans la retraite sauvage de son atelier, agenouillé à toute heure devant cette chère et sainte mémoire vers laquelle sa

pensée montait comme une prière et comme une litanie, déjà souffrant de cette maladie du chagrin, un squirre au foie, donnant le matin, par habitude, une heure ou deux au dessin, Prudhon ne sortait plus que pour visiter la tombe du Père-Lachaise, ou errer sur les boulevards extérieurs du haut de la rue du Rocher. La mort enfin avait pitié de lui ; mais, comme elle approchait, Prudhon fut tout à coup pris d'une fièvre de travail. Le peintre de V Assomption se mit à jeter, avec feu et en hâte, comme s'il se savait attendu, le reste de ses forces, le dernier effort de sa vie sur un Christ en croix, commandé par la ville de Metz. C'est le Christ qu'on admire aujourd'hui au Louvre, cette toile désespérée qu'emplissent les ténèbres de la troisième heure et le g^émissementdu Lamma Sabbactani, ce martyre d'un Dieu que Prudhon mourant semble avoir peint avec les souffrances de son corps et les crucifiements de son cœur...

Puis les pinceaux lui échappèrent des mains. De son lit de mort, il dit à ses amis : Ne me pleure:^ pas, c'est mon bonheur. On eût dit qu'il s'envolait de la vie.

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