II
Le i6 février 1823 ', la France avait perdu Prudhon ^ .
I. Le 3 janvier, Prudhon répondait à l'invitation à dîner d'une amie :
« ... 3e ne puis, comme j'y comptais, avoir le plaisir d'aller demain dîner che^ vous. Une douleur au côté gauche, très-sensible quand je respire, plus vive encore quand je tousse, est précisément venue le premier de l'an me clouer dans ma chambre et s'opposer au plaisir que je me promettais pour le samedi suivant. Le mal n'est que musculaire, comme par exemple un torticolis. J'espère donc qu'il ne passera pas son quatrième jour. » ( Lettre publiée par M. Clément. )
2. Le portrait de Prudhon, gravé par son fils, serait, M. Eudoxe l'affirme, un portrait de M. Viardot père. Les deux portraits qui nous donnent le mieux l'image de la jeunesse et de la vieillesse du peintre sont : la miniature donnée à M. Fauconnier et dont a hérité M. Pelée, et la miniature de Boilly que possède M. Eudoxe Marcille. La miniature de M. Fauconnier, exécutée par l'artiste et malheureusement pas encore gravée, le représente à vingt ans, dit M. Sensier, « le teint frais et légèrement coloré, les yeux d'un gris limpide comme ceux d'un enfant, le front placide et les cheveux blonds un peu poudrés, la bouche souriante et voluptueuse ». La miniature de M. Boilly, qui est une copie d'une première miniature, a été faite d'après nature au moment où le peintre commençait à avoir les cheveux gris. Elle a été gravée par M. Hillemacher et par mon frère.
Parcourez l'œuvre de Prudhon : c'est un rêve, c'est le songe d'une nuit d'Ionie. Il semble d'abord que ce soit l'éveil d'un Olympe, et que l'on entende des voix, des lyres invisibles, des chansons milésiennes, le pas volant d'une déesse, la course ailée d'un dieu, le bruil d'oiseau du zéphyr, toutes les harmonies matinales et voilées de cette première heure du ciel antique où l'Amour brisant l'œuf de la Nuit déposé dans l'Érèbe, s'accouple au Chaos et donne l'être au monde. Bientôt la lumière sereine, le jour céleste de l'allég-orie se lève sur le poëme du peintre et sur ce chœur de figurations divines qui semblent à la fois l'âme et la statue d'une idée. Les Saisons volent, les Heures Jouent, les jeunes Hyménées dansent, les Muses se joignent aux Muses, l'Immortalité couronne la Poésie... L'ombre de la Grèce est devant vous, son génie rayonne à vos yeux dans une douce lueur, dans une expression tendre : ainsi se montrerait un dieu de Phidias
SOUS un vers de Virgile. Le charme d'un sourire ému, la caresse du sentiment, voilà dans Prudhon la grâce nouvelle des divinités immortelles de la Fable. 11 y a dans tout son Œuvre, d'une passion si suave, le souffle et le rayon de l'Amour; et l'on croirait y voir lâchée, comme un essaim de petits génies familiers, toute la couvée de petits Cupidons que le poëte grec disait logés dans son sein. Quelle jeunesse, quelle première fleur de l'imagination du poëte, dans tous ces petits tableaux, baignés du soleil de Mitylène, oia le peintre, avec la grâce de Longus, donne au premier baiser l'ingénuité pour pudeur! Cependant son génie mûri l'appelle à un plus haut idéal; et c'est dans la plus fraîche, la plus pure et la plus ingénieuse légende de la Fable qu'il va chercher le plus éthéré et le plus attique symbole de l'amour : il peint cette figure mystique où se mêlent l'innocence et la curiosité de la vierge, cette transparente image, 1 ame sous un voile de gaze, — Psyché. Puis, sovis l'ombre des illusions et des années qui s'envolent, l'imagination du peintre se recueille et s'attriste. Les amoureuses images des mythes et des romans
du paganisme s'éloignent de lui. La mélancolie, puis une désolation religieuse envahissent son Œuvre comme son cœur. Et voilà qu'à la fin de ce poëme voluptueux du peintre, la Psyché qu'il a peinte, enlevée par le Zéphyr sur l'oreiller des Amours , Psyché , retombée à terre, se spiritualise et se transfigure. Purifiée par l'épreuve et la douleur, déchirant son voile, elle devient l'âme, cette âme nue et ailée, dégagée des liens terrestres, repoussant du pied la vie, — ce rocher battu par une mer implacable,— et montant à la lumière, les mains tendues au ciel. Elle est lame chrétienne dont Prudhon jette l'aspiration dans une toile immense, en répétant à ses amis ces paroles du Psalmiste : « Oh! qui donnera à mon âme, comme à la colombe, des ailes pour s'envoler au lieu de mon repos! »
NOTULES, ADDITIONS, ERRATAS