‹ L'art du dix-huitième siècleChapitre 55 sur 63 · WATTEAU · texte numérisé non relu

WATTEAU

Bien des aprés-minuit, au milieu de la fumée de la dernière cigarette, dans ce moment de paresse du corps et d'activité rêveuse de l'esprit, qui retarde le coucher après une journée de travail, mon frère et moi, nous nous étions dit : « Un jour nous reprendrons Watteau, nous ne nous satisferons pas du morceau littéraire jeté en tête, nous ne subordonnerons pas notre biographie à la biographie de Caylus, nous tenterons une longue et détaillée notice du peintre galant, nous y mettrons tout ce que de longues heures devant son œuvre nous ont appris, tout ce que donne l'attentive et passionnée étude de ses tableaux, de ses dessins, de ses gravures. Watteau, nous irons le rechercher en Angleterre et en Prusse! Enfin pour ce Maître que nous aimons, que nous sentons, nous nous efforcerons d'écrire une biographie pareille à celle que nous avons écrite pour Chardin, pour Latour, pour Fragonard. » Hélas ! il fut de ce projet comme de bien d'autres restés à l'état de rêve, et aujourd'hui je n'apporte à notre travail sur Watteau que des notes, beaucoup de notes, confirmant, contredisant, complétant la biographie de Caylus.

Un mot sur le manuscrit découvert, un jour faste, chez le bouquiniste de l'arcade Colbert^ M. Lefévre, le manuscrit dont nous avons extrait la vie de Watteau.

C'est un in-quarto, relié en veau, fleurdelisé sur le dos et les plats. Il porte pour titre : Conférences et détails d'Administration de l'Académie Roïale de Peinture ET DE Sculpture. Rédigé et mis en ordre par Huis t. Année mdccxlviii.

Il ouvre par un journal des séances de l'Académie pendant ladite année, du plus grand intérêt pour la connaissance de l'histoire intime du vieux corps académique. Puis se succèdent pêle-même, avec des biographies d'académiciens, des Observations sur les avantages des Conférences académiques par Desportes, des Dissertations sur la Poésie dans l'art de la Peinture par Watelet, des Discours de Coypel sur les devoirs d'un digne Premier Peintre du Roi. des Dissertations sur les devoirs de l'Amateur académique par le comte de Caylus ; biographies, observations, dissertations toutes certifiées à la fin par la signature de Lepicié. Les biographies d'académiciens contenues dans ce volume sont celles d'Eustache Lesueur, de Lemoyne, de Trémolières, de François Desportes, de Robert le Lorrain, de Watteau. La biographie de Watteau était la seule qui, manquant aux papiers de l'Ecole des Beaux-Arts, n'avait pu être comprise par MM. Dussieux et Soulié dans leurs Mémoires inédits sur la vie et les ouvrages des membres de V Académie royale de peinture et de sculpture.

Le peintre très-médiocre, au dire de Caylus, de Gersaint, d'Argenville, chez lequel fut placé Watteau par son

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père, était un peintre du nom de Jacques-Albert Gérin, une espèce de peintre officiel de la municipalité valenciennoise dont Hécart, tout en vantant, dans un patriotisme de clocher, « la correction du dessin, la sagesse des compositions, la belle ordonnance des tableaux d'histoire », déplore l'absence de couleur ; un peintre dont Valenciennes ne possède, à l'heure qu'il est, que quelques œuvres insignifiantes. Croirait-on que les écrivains du crû ont Tambition de vouloir faire croire à un Watteau formé par ce maître et par l'enaeignement de l'art valenciennois, quand on sait que le manœuvre du pont Notre-Dame, c'est Gersaint qui l'affirme, ne se débrouilla que chez Gillot.

Watteau était, ainsi que l'a imprimé Gersaint, le fils d'un maître couvreur et charpentier de Valenciennes, et non d'un couvreur comme le dit Caylus. M. Cellier [Antoine Watteau, son enfance, ses contemporains)^ qui, dans l'orgueil de son patriotisme valenciennois, semble affecté qu'on puisse croire son illustre compatriote le fils d'un simple couvreur, a fait des recherches sur la famille. Il nous énumère les Watteau (Wattiau en rouchi) exerçant des positions lucratives à Valenciennes au xvii^ siècle 5 il nous montre Jean-Philippe Watteau, père du peintre, chargé d'importantes entreprises comme de la couverture de la petite boucherie, de l'école dominicale, des casernes, de la citadelle, etc.; il nous le fait voir dans sa bourgeoisie aisée (Gersaint dit mal aisée) possesseur d'un immeuble rue des Cardinaux, et habitant une maison neuve bâtie au pourtour de l'abbaye de Saint-Jean.

Où est la vérité sur les facilités ou les difficultés dans lesquelles se développa la vocation de Watteau? Est-ce dans

la version de M. de Caylus, qui déclare formellement la vocacion de Watceau entravée par son père) Est-ce dans le texte des Figures de différents Caractères de Paysages et d'Etudes Dessinées d'Apres Nature, où M. de Julienne, un autre ami, un autre confident, s'exprime ainsi : « Ses parents, quoique d'une fortune et d'une condition médiocres, ne négligèrent rien pour son éducation. Ils ne consultèrent même que son penchant dans le choix de la profession qu'il vouloit embrasser; ainsi, comme il avoit déjà donné des marques de l'inclinaison naturelle qu'il avoit pour la peinture, son père, qui n'avoit aucune connaissance de cet art, mais qui vouloit seconder l'envie que son fils avoit de s'y appliquer, le mit pour en apprendre les premiers principes chez un assez mauvais peintre de la même ville. » Pour moi, j'aurais une tendance à croire Caylus dont les allégations sont confirmées par Gersaint qui nous montre le père, après quelque temps d'apprentissage, se refusant à payer plus longtemps, et laissant partir son enfant sans argent, sans hardes. N'y a-t-il pas une preuve encore plus probante, c'est la misère incontestable et non secourue de Watteau pendant toutes ses premières années de Paris.

D'Argenville, dans V Abrégé de la vie des plus fameux Peintres, après avoir dit que Watteau, par l'ardeur de son travail s'étant rendu assez habile pour connaître le faible mérite de son maître, l'avait quitté pour en suivre un autre qui avait du talent pour les décorations de théâtre, ajoute : en 1702 (remarquons que c'est l'année où Watteau a dixhuit ans et où Gérin meurt) Watteau vint avec lui à Paris où l'Opéra lavait mandé, et travailla à ce genre de peinture:

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mais son maître, étant retourné en son pays, le laissa en cette ville. Et le récit est confirmé par M. de Julienne, qui déclare que Watteau à son arrivée à Paris « travailla d'abord sous ce peintre à ce genre d'ouvrage » .

C'est sans doute à ses premiers travaux décoratifs que la peinture de Watteau prit le goût du théâtre, dont son pinceau savant tira plus tard tant de plaisantes représentations, tant de curieux tableaux, que ce pinceau mette en scène les comédiens italiens ou les comédiens français.

Les Comédiens François ! qui n'a vu cette glorieuse estampe donnant la solennelle image de la tragédie, telle qu'elle fut conçue dans le cerveau d'un Racine, et déclamée, et chantée, et dansée par une Champmeslé ; la tragédie dans le grandiose de sa pompe, de sa mimique, de sa mélopée; la tragédie sous ce portique ordonnancé par un Perrault; la tragédie figurée par ce quatuor, d'où les tirades semblent sortir des révérences d'un menuet; la tragédie avec ce Roi- Soleil de l'Alexandrin, en grand habit, en cuissards de broderie, couronné d'une ample perruque; la tragédie avec cette reine tragique au superbe panier, au corsage ocellé d'une queue de paon; la tragédie avec son confident et sa confidente, à l'atcendrissement si noble et si perspectif?

Les comédiens français, Watteau y revient, par-ci parlà, moins souvent cependant qu'aux comédiens italiens. Les comédiens italiens, les vrais amis et les familiers de son pinceau, il en peint la famille bariolée dans cette belle et tapageuse composition qui fait le pendant des comédiens français. Il peint leur débandade pittoresque quand la Maintenon les chasse de France. Il peint leurs Amusi^ments. Il peint.

sous la lumière des torches, leurs amours noccurnes mêlées de sérénades. Il peint leurs Vacances, leurs ébats en pleine nature, effarouchant les canards d'une paisible mare. Il peint et repeint, sur cent panneaux, leur Mezzetin et leur Colombine. Mais tout chatoyants que soient ses tableaux, il n'y aurait guères à remercier le hasard, qui a fait travailler Watteau au début de sa carrière chez un obscur décorateur, s'il n'avait pris que la soie de leurs habits, et s'il n'avait pas eu l'idée de faire de ces types transalpins le peuple poétique de ses scènes galantes et champêtres. En effet, par l'introduction de ces baladins aériens, de ces mimes gracieux, de ces créatures musicantes, de ces élégantes incarnations du rire délicat et de la fine comédie; de ces femmes, de ces hommes d'une matérialité si vague, d'une réalité si effacée sous le symbole et le mythe, les compositions du peintre n'apparaissent plus comme des compositions du monde réel. Le gazon de ses Scènes Galantes semble foulé par des êtres allégoriques, chez lesquels l'esprit et la légèreté de touche de Watteau n'ont rien laissé de l'acteur qui a servi de modèle, et l'on a l'illusion d'un Pays Vert habité par une création de caprice et de fantaisie.

Sur la séparation de Watteau avec Gillot, joignons le récit de Gersaint au récit de Caylus. « Jamais caractères et humeurs n'eurent plus de ressemblance; mais comme ils avoient les mêmes défauts, jamais aussi il ne s'en trouva de plus incompatibles : ils ne purent vivre longtemps ensemble avec intelligence ; aucune faute ne se passoit ni d'un côté ni de l'autre, et ils furent enfin obligés de se séparer tous les deux d'une manière assez désobligeante des deux

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parts ; quelques-uns même veulent que ce fut une jalousie mal entendue que Gillot prit contre son disciple qui occasionna cette séparation* mais ce qui est vrai, c'est qu'ils se quittèrent au moins avec autant de satisfaction qu'ils s'étoient auparavant unis. »

Watteau ne sortit pas seul de chez Gillot. Il semble avoir entraîné Lancret auquel il conseilla, écrit Gersaint, « de se former sur la nature même ainsi qu'il l'avait fait. » Et si Lancret ne fut pas son élève dans le sens rigoureux d'un élève qui travaille dans l'atelier d'un peintre, il fut entièrement formé par l'étude de la manière de .Watteau, les conversations du maître, ses savantes réflexions sur son art.

A propos de ces grands arbres du Luxembourg, que Watteau, pendant son séjour chez Audran dessinait sans cesse^ disons que Watteau est un grand paysagiste, un paysagiste dont l'originalité n'a pas été encore mise en relief. Le peintre qui, de la maison de campagne de Crozat à Montmorency, a fait le tableau gravé sous le nom de La Perspective, est un créateur qui a inventé un genre neuf. Le paysage académique, autrement dit le paysage en quête d'une noblesse, d'une beauté extranaturelles, Watteau l'a réalisé avec des qualités et des secrets qui n'ont rien des procédés et des éliminations de ses prédécesseurs et de ses contemporains. Avec ses arbres à rameaux ruisselant et cascadant jusqu'à terre, avec ses bouquets de charmille ouverts en éventail derrière une sieste d'amoureux, avec ses arcs de verdure s'ouvrant comme entre des portants de coulisses , avec ses clairières foulées par un

menuet dans un rayon de soleil, avec ces grandes tutaies imitant derrière les baigneuses un rideau à moitié déroulé avec toute cette légère frondaison, touchée de sa fluide couleur et meublée de balustres, de termes, de statues, de femmes de marbre, d'enfants de pierre, de fontaines enveloppées de pluie, Watteau a fait une nature plus belle que la nature. Mais est-ce seulement ce mélange de la vraie nature associée à un certain arrangement opéradique. qui a fait obtenir à Watteau cette victoire? Non. Watteau la doit, cette victoire, au poète dont est doublé le peintre. Regardez, dans tous ces dessous de bois, ces berceaux, ces bocages, dans toute cette ombre feuillue, regardez les trous, les jours, les percées, qui mènent toujours l'oeil à du ciel, à des perspectives, à des horizons, à du lointain, à de l'infini, à de l'espace lumineux et vide qui fait rêver... L'ennoblissement dont Watteau revêt son paysage académique à lui, c'est la poésie du peintre-poëte, poésie avec laquelle il surnaturalise ^ pour ainsi dire, le coin de terre que son pinceau peint. Des paysages idéalisés, des paysages atteignant dans leur composition poétique un certain surnaturel auquel l'art matériel de la peinture ne semble pas pouvoir monter : c'est là le caractère du paysage de Watteau. C'est là le caractère de cette Ile enchantée, où, au bord d'une eau morte et rayonnante, et se perdant sous des arbres transpercés d'un soleil couchant, des hommes et des femmes sont assis sur l'herbe, les yeux aux montagnes neigeuses de l'autre rive, à la plaine immense, à l'étendue sans borne et sans limite, et tout accidentée des mirages de la lumière rasante des heures qui précèdent le crépuscule.

Cette gravure reste dans la mémoire, non comme le souvenir net d'une image, mais bien plus réellement, comme la

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réminiscence flottante d'une description d'île enchantée, lue dans quelque livre d'imagination.

A sa sortie de chez Audran, après avoir fait à Valenciennes, indépendamment du tableau de Sirois, «r plusieurs études de campements et de soldats d'après nature « , qui servirent à composer toute cette pimpante série de peintures militaires, Watteau était pris du désir de revenir à Paris. Gersaint dit : « Le caractère inconstant de "Watteau, joint au peu d'émulation qu'il trouvoit à Valenciennes , où il n'avoit rien devant les yeux qui fut capable de l'animer et de l'instruire, le déterminèrent à revenir à Paris : sa réputation commençoit à s'y établir ; les deux tableaux que mon beau-père possédait furent vus de plusieurs curieux qui désirèrent en acquérir, et en peu de tems son mérite éclata et fut connu de tous les connoisseurs. »

L'ironie naturelle de l'esprit de Watteau a mis sa marque à quelques-unes de ses compositions. Il a représenté la Peinture et la Sculpture sous des figures de singe. Une planche ayant pour titre le De'part pour les Isles nous montre, avec une intention évidemment caricaturale, la presse des filles de joie. Ses tableaux et ses dessins ont encore plusieurs fois attaqué la médecine et les médecins. Ce serait là toute l'œuvre satirique de Watteau, œuvre sans grande originalité, si nous n'avions dans une note, doucement railleuse, un petit chef-d'œuvre familier. Un médecin, le médecin solennel à la calotte noire, aux longs cheveux blanchis, à la houppelande faisant de grands II. 3a

plis sur son corps maigre, tâte, touc attentionné, le pouls d'un chat, enveloppé dans une couverture, dressé et appuyé contre les seins blancs d'une jeune gorge décolletée. Le chat se rebiffe, jure, tout prêt à griffer le ridicule personnage de la Faculté, pendant que sa maîtresse, la tête renversée, les yeux écarquillés, les narines au vent, la bouche grande ouverte, les tétons remontés, se hausse pour voir ce qui va se passer entre le chat et le docteur consultant. Dans un coin, une tête narquoise de valet se rit du sérieux de l'épisode. L'invention n'est presque rien, mais Iris est si naturelle dans sa tendre alarme pour son minet et si drôlement charmante, mais le tableau est si joliment arrangé, mais la lumière est si bien distribuée, mais le comique de la scènebouffe a tant de délicatesse, de légèreté, de grâce, que je ne connais pas une scène familière du temps qui ait le genre de charme de cette petite création. Même le vague de cet appartement, de ces costumes, de ces gens qui n'appartiennent, bien nettement, par rien de désignateur, à un temps, à une époque, à un pays, ajoute à l'attrait de cette gravure l'attrait des choses d'art qui ne sont pas trop écrites, trop arrêtées, trop définies. Disons aussi que cette planche a été gravée par Liotard, qui l'a enlevée avec un entrain, une liberté, une originalité, une bizarrerie presque de pointe qui fait de cette estampe : Le Chat malade, une des rares estampes qui prennent le regard, le retiennent, — qui parlent à la pensée.

Gersaint écrit, après l'entrée de Watteau à l'Académie : « Watteau ne s'enfla point de sa nouvelle dignité et du nouveau lustre dont il venoit d'être décoré : il continua à vou-

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loir vivre dans l'obscurité ; et, loin de se croire du mérite, il s'appliqua encore plus à l'étude et devint encore plus mécontent de ce qu'il faisoit. J'ai été souvent le témoin de son impatience et du dégoût qu'il avoit pour ses propres ouvrages; quelquefois je l'ai vu effacer totalement des tableaux achevés qui lui déplaisoient, croyant y apercevoir des défauts, malgré le prix honnête que je lui en offrois ; et même je lui en arrachai un des mains contre son gré, ce qui le mortifia beaucoup, d

Caylus est dans l'erreur quand il avance que les peintures exécutées par Watteau dans la salle à manger de Crozat l'ont été d'après des esquisses de Lafosse. Des quatre saisons, je possède les dessins des figures du Printemps et de r Automne. Ces académies sont du dessin le plus accentué et le plus caractérisé de Watteau.

« Une des causes déterminantes de l'entrée de Watteau chez M. Crozat, dit Gersaint, c'était la connaissance qu'avait Watteau des trésors en desseins que possédait ce curieux; il en profita avec avidité, et il ne connoissoit d'autres plaisirs que celui d'examiner continuellement et même de copier tous les morceaux des plus grands maîtres. »

Pour les dessins de Watteau, dit Gersaint, « pour ses desseins, quand ils sont de son bon tems, c'est-à-dire depuis qu'il est sorti de chez M. de Crozat, rien n'est au-dessus dans ce genre; la finesse, les grâces, la légèreté, la correc-

tion, la facilité, l'expression, enfin on n'y désire rien, et il passera toujours pour un des plus grands et un des meilleurs dessinateurs que la France ait donnés » .

Et Gersaint a eu le courage, devant les attaques, de ne rien abandonner de son admiration. Le Dictionnaire abrégé de Peinture et de Sculpture publié en i'j^6 lui reproche-t-il son engouement pour son ancien ami? Gersaint répond dans le Catalogue Fonspertuis qu'il s'étonne d'un déni de justice à l'endroit de dessins auxquels il n'a jamais vu personne refuser son suffrage, personne parmi les gens les plus opposés au genre de Watteau,qui, tout en critiquant ses tableaux, le déclarent « admirable dans ses dessins » . Il parle du prix où on les pousse dans les ventes quand ils sont de son bon tems. Et concédant à son adversaire que quelques-uns de ses tableaux sont négligés, qu'on y trouve des défauts, déjà signalés par lui, et provenant de l'impatience avec laquelle Watceau les peignait en même temps que du dégoût qu'il avait de ses propres ouvrages, il finit par déclarer sa préférence pour ses dessins sur ces tableaux, même les plus parfaits. « Watteau, ajoute-t-il, conformément à ce qu'a déjà dit Caylus, pensoit de même à son égard. Il étoit plus content de ses Desseins que de ses Tableaux, et je puis assurer que de ce côté-là, l'amour-propre ne lui cachoit rien de ses défauts. Il trouvoit plus d'agrément à Dessiner qu'à Peindre. Je l'ai vu souvent se dépiter contre lui-même, de ce qu'il ne pouvoit point rendre en Peinture l'esprit et la vérité qu'il sçavoit donner à son Crayon. «

Quel dessinateur, en effet, a mis en des dessins rapides et de premier coup le je ne sais quoi indicible qu'y met Watteauj^ Qui a sa grâce de crayonnage piquante? qui a sa science spirituelle d'un profil perdu, d'un bout de nez, d'une

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oreille, d'une main? Les mains de Watteau ! tout le monde les connaît, ces mains tactiles, si bellement allongées, si coquettement contournées autour d'un manche d'éventail ou de mandoline, et dont le crayon du maître traduit amoureusement la vie nerveuse : — des mains , dirait Henri Heine, qui ont quelque chose d'intellectuel.

Un coup de crayon, disons-le hautement, qui n'appartient qu'à Watteau, à Watteau seul, un coup de crayon dont l'esprit n'a pas besoin de signature ! Voyez, sur toutes ces têtes d'hommes et de femmes, l'espèce de piétinement qu'y fait ce crayon, revenant sur l'estompage^ avec des sabrures, des petits traits géminés, des accentuations épointées, des tailles rondissantes dans le sens d'un muscle, des riens et des bonheurs d'art qui sont tout, — un tas enfin de petits travaux de verve et d'inspiration trouvés devant le modèle, animant le dessin de mille détails de nature, vivifiant presque la teinte plate du plat papier, du relief et de l'épaisseur d'une touche. Et ces coiffures de femmes, charbonnées à plat, avec le gros bout d'une pierre noire, dont le large égrenage rend le laineux et le frisottant d'une chevelure. Et ces robes galantes, ces négligés aux plis cassés, à la rocaille tantôt précieusement détaillée avec la pointe de la plus aiguë mine de plomb, tantôt superbement indiquée dans la carrure d'un trait large, comme un trait fusiné. Et toujours ce beau trait sinueux, courant, serpentant, ondulant, où s'écrase, aux ressauts de la forme, une grasse sanguine. Car la sanguine est le procédé de prédilection de Watteau, il ne l'aime pas seulement parce que, grâce à elle, « il obtient des contre-épreuves qui lui donnent pour ses tableaux les deux côtés de ses personnages », il l'aime, le Vénitien Français, pour sa tonalité, pour sa chaleur; il a même une san-

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guine qui semble lui appartenir en propre, une sanguine d'un ton de pourpre, qui se distingue de la sanguine brunâtre de tous, et qui prend sa couleur charmante et son incarnat de vie de Thabileté des oppositions du gris et du noir. Sanguine, du reste, que je croirais cette sanguine d'Angleterre, dont les manuels technologiques vantent la supériorité, dont une boîte se vendait comme une rareté, à la vente du peintre Vennevault. Et peut-être Watteau en manquait-il quand, mentionnant dans sa lettre à M. de Julienne la dureté de sa pierre de sanguine et l'impossibilité de s'en procurer d'autre, il se plaignait de ne pouvoir en faire ce qu'il voulait dans ses pensées : ces pensées, qui semblent, dans les dernières années de la vie du peintre, l'unique œuvre de ses matinées, — des bonnes heures de sa vie malade.

Des merveilles que les sanguines de Watteau, mais des merveilles moins charmeresses que ses dessins aux trois crayons, ces dessins qu'on peut dire peints. J'ai là, sous les yeux, une étude de bras et de mains, où les tons et les transparences de l'épiderme, — c'est à ne pas y croire, — sont rendus avec la fonte au pouce d'un peu de sanguine, d'un peu de plombagine. Dessins peints : c'est le mot. Watteau fait sur une figure, avec des entre-croisements de hachures noires et de hachures rouges, les passages de ton d'une face humaine. Watteau fait, avec du blanc mourant dans le crayon rouge d'un tournant de pommette, de la vraie chair lumineuse. Qu'on s'arrête au Louvre devant le n° 1326, le dessin provenant de la vente d'Imecourt, et qu'on regarde ces têtes de femmes en toque, crayonnées avec de la sanguine, de la pierre d'Italie, de la craie, sur le jaunissement d'un vieux papier gris, baptisé papier chamois

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dans les catalogues de vente ; on sera étonné de voir ces têtes colorées de la lumière ambrée, que Rubensfait sur une toile avec sa palette.

Du reste, ces dessins, les plus beaux de ces dessins, ont leur Liber veritatù dans une des plus somptueuses publications du xviii^ siècle. Un ami, un enthousiaste, un fidèle de la mémoire du peintre, l'homme qui, au dire de Mariette, posséda un moment presque tous ses tableaux; l'homme qui, du vivant du peintre, s'est fait représenter jouant de la basse de viole aux côtés de Watteau à son chevalet; l'homme qui, après sa mort, s'est fait peindre par Detroy , tenant dans ses mains l'estampe du portrait de Watteau; le bon, l'aimable, l'aimant M. de Julienne, non content de s'instituer comme le directeur de la gravure de tous les tableaux du peintre, eut l'inspiration délicate et charmante de conserver à la postérité quelque chose de ces bouts de papier éparpillés et périssables.

Et c'est ainsi que M. de Julienne s'exprime en tête des :

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