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FIGURES

De différents caractères De Paysages et d'Etudes

DESSINÉES b'aPRÈS NATURE

par Antoine Watteau.

(( On ne s'est guères avisé de faire graver les études des peintres... Cependant on espère que le public verra d'un œil favorable les desseins du Célèbre Wateau ,

qu'on luy présente ici. Ils sont d'un goust nouveau, ils ont des grâces tellement attachées à l'esprit de l'auteur, qu'on peut avancer qu'ils sont inimitables... D'ailleurs, la réputation qu'il s'est acquise, tant en France que dans les païs étrangers, fait croire avec raison que les moindres morceaux qu'il a produit, sont précieux, et ne peuvent être recherchez avec trop de soin.

« La personne qui met ce recueil en lumière, n'a rien négligé pour joindre aux desseins qu'il avoit reçu du S*" Wateau, qui étoit son ami, tous ceux qu'il a pu trouver dans les Cabinets des Curieux, et pour que les habiles Graveurs qui les ont exécutez ne leur fissent rien perdre du feu et de l'esprit de l'auteur, et les rendissent avec toute la justesse et la précision possibles. »

Les graveurs : ce sont, Jean et Benoît Audran son fils. Boucher, Cars, Tremollère, Ch. Nicolas Cochin, le comte de Caylus et M. de Julienne lui-même, affirme Mariette dans une note manuscrite de VAbecedario.

Le nombre des dessins reproduits s'élève à trois cent cinquante, répartis dans deux volumes in-folio, qui furent mis en vente au prix de 500 livres, prix énorme pour le temps, et que nous voyons réduit quelques années après à 250 livres par la veuve Chereau, propriétaire de l'ouvrage.

Le reproche sur l'abus de l'huile grasse est unanime chez les biographes contemporains. Il se rencontre chez d'Argenville, chez Mariette, etc. Gersaint, après une déploration sur la mauvaise direction des premières études de Watteau, digne de M. de Caylus, s'exprime ainsi : « A

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l'égard de ses ouvrages, il auroit été à souhaiter que ses premières études eussent été pour le genre historique, et qu'il eut vécu plus longtemps ; il est à présumer qu'il seroit devenu un des plus grands Peintres de la France; ses Tableaux se ressentent un peu de l'impatience et de l'inconstance qui formoient son caractère ; un objet qu'il voyoit quelque tems devant lui, l'ennuyoit : il ne cherchoit qu'à voltiger de sujets en sujets ; souvent même il commençoit une ordonnance, et il en étoit déjà las à moitié de sa perfection; pour se débarrasser plus promptement d'un ouvrage commencé et qu'il étoit obligé de finir, il mettoit beaucoup d'huile grasse à son pinceau afin d'étendre plus facilement sa couleur; il faut avouer que quelques-uns de ses Tableaux périssent par là de jour en jour; qu'ils ont totalement changé de couleur ou qu'ils deviennent treialés. sans aucune ressource ; mais aussi ceux qui se trouvent exempts de ce défaut, sont admirables et se soutiendront toujours dans les plus grands cabinets. )i

M. de Julienne dit que Watteau resta chez Wleughels jusqu'en 171 8.

Le pis aller ^ n'est-ce pas l'hôpital? On n'y refuse personne. Cette réponse de Watteau à M. de Caylus, s'inquiétant de l'avenir du peintre; quand il n'y aurait que cette réponse seule dans toute la pédante et agressive biographie de l'académicien honoraire, elle suffirait à rendre cette biographie précieuse. Par elle on a la clef de ce caractère qui n'est point un caractère du temps, qui n'a rien des

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préoccupations matérielles et ouvrières du peintre français d'alors. Watteau commence l'artiste moderne dans la belle et désintéressée acception du mot, l'artiste moderne avec sa recherche d'idéal, son mépris de l'argent, son insouciance du lendemain, sa vie de hasard, de bohème, allais-je dire, si le mot n'était pas tombé si bas.

Au sujet du désintéressement de Watteau, Gersaint ajoute cependant que « dans le voyage d'Angleterre, où ses ouvrages étaient courus et bien payés, Watteau commença à prendre du goût pour l'argent dont il n'avoic fait jusques alors aucun cas, le méprisant même jusques à le laisser avec indifférence, et trouvant toujours que ses ouvrages étoient payés beaucoup plus qu'ils ne valoient » .

La maladie de Watteau remontait plus haut que ne l'indique Caylus. L'originahté de ses humeurs et la misanthropie de son caractère disent assez que Watteau a été un malade toute sa vie. Dans tous les portraits, dans toutes les études que le maître a laissés de son osseuse personne et de sa silhouette dégingandée, — apparaît le phthisique. Il est même un portrait saisissant, terrible, presque macabre du poitrinaire, que personne n'a signalé. C'est le portrait de Watteau donné dans la planche 213 du recueil de M. de Julienne. Cette espèce de Démocrite en bonnet de nuit, regardez-le, dans cette estampe, qui sans conteste est la gravure du dessin désigné dans le catalogue de la Roque sous le n" 559 : « Watteau riant et fait par lui-même .» Regardez-le, et il vous semble voir une tête d'hôpital, convulsée dans une agonie sardonique!

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L'enseigne de Gersaint terminée, Watteau tombe dans une langueur qui lui fait appréhender d'incommoder Gersaint, chez lequel il habitait depuis six mois ; il le prie de lui chercher un logement convenable. « J''aurois résisté inutilement, dit Gersaint, il étoit volontaire, et il ne fallut pas répliquer; je le satisfis donc, mais il ne jouit pas longtemps de cette nouvelle demeure, sa maladie augmenta, son ennui redoubla; son inconstance se ranima; il crut qu'il seroit beaucoup mieux à la campagne; Pimpatience s'en mêla, et enfin il ne devint tranquille que quand il apprit que M. le Febvre, alors intendant des Menus, lui avoit accordé dans sa maison de Nogent, au-dessus de Vincennes, une retraite, à la sollicitation de feu M. l'abbé Haranger, chanoine de Saint-Germain de l'Auxerrois, son ami; je l'y conduisis, et j'allois le voir et le consoler tous les deux ou trois jours.

« Le désir de changer le tourmenta encore de nouveau ; il crut pouvoir se tirer de cette maladie en prenant le parti de retourner dans son air natal; il me communiqua ses idées, et, pour en venir à bout, il me pria de faire faire un inventaire du peu d'effets qu'il avoit et d'en faire la vente, qui monta environ à 3,000 livres dont il me fit le gardien. C'étoit là tout le fruit de ses travaux avec 6,000 livres que M> de Julienne lui avoit sauvées du naufrage dans le tems qu'il partit pour l'Angleterre, et qui furent rendues à sa famille après sa mort, ainsi que les 3,000 livres que j'avois entre les mains. Watteau espéroit de jour en jour gagner assez de force pour pouvoir entreprendre ce voyage, où je devois l'accompagner; mais sa défaillance augmentant de plus en plus, et la nature manquant chez lui tout à coup, il mourut entre mes bras audit Nogent. »

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Dans ce court et dernier séjour de Watteau à Nogent, sous l'influence des idées de pardon qu'amènent les approches de la mort, Watteau eut un remords de sa conduite envers son compatriote et son élève Pater, qu'il avait eu la dureté de renvoyer de chez lui, où son père l'avait placé « trop impatient, dit Gersaint, pour se prêter à la foiblesse et à l'avancement d'un élève ». Il se faisoit des reproches de n'avoir pas rendu assez justice aux dispositions naturelles qu'il avait reconnues dans Pater, et avouait même à Gersaint « qu'il Vavoit redouté » . Mais laissons la parole à Gersaint, qui nous montre le mourant, dans un touchant et sublime repentir d'artiste, racheter avec les dernières heures de sa vie, toutes entières données à Pater, la mauvaise action de son passé. « Il me pria de le faire venir à Nogent, pour réparer en quelque sorte le tort qu'il lui avoit fait en le négligeant, et pour qu'il pût du moins profiter des instructions qu'il étoit encore en état de lui donner. Watteau le fit travailler devant lui et lui abandonna les derniers jours de sa vie; mais Pater ne put profiter que pendant un mois de cette occasion si favorable : la mort enleva Watteau trop promptement. Il m'a avoué depuis, qu'il devoit tout ce qu'il sçavoit à ce peu de tems, qu'il avoit mis à profit. Il oublia totalement les fâcheux moments qu'il avoit essuyés chez ce maître pendant sa jeunesse, et il a toujours eu pour lui une reconnoissance parfaite ; il a sçu rendre justice à son mérite, toutes les fois qu'il trouvoit occasion d'en parler. » [Catalogue Lorangere. Notice de Pater.)

Un tableau passé sous le n° 530 à la vente de l'abbé de Gevigney, garde des titres et généalogies de la Bibliothèque du Roi, tableau dont la plus grande partie « des figures étoient peintes par Watteau et le reste par Pater » , donne-

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rait à supposer que les tableaux laissés inachevés par Watteau furent terminés par Pater.

Le fait d'un Christ en croix peint par Watteau pour le curé de Nogent, fait affirmé par Caylus, est confirmé par le passage, en 1779, dans la vente Marchand de ce tableau ou d'une esquisse de ce tableau ainsi catalogué par Paillet : « Watteau, le Christ en croix entouré d'anges (H. 46 pouc. L. 35). » Il fut vendu 130 livres.

Indépendamment des dessins légués en mourant à MM. de Julienne, Henin, Gersaint et à l'abbé Haranger, Watteau aurait laissé quelques autres dessins aux amis qu'il avait faits pendant son séjour en Angleterre. Un dessin, un portrait d'homme passé à la vente de Samuel Rogers le poëte, faite en 1856 à Londres, portait : « Dessein que ff^atteau a laissé en mourant à moy son ami Payleur. Julie t 1^21. «

Un renseignement sur les prix misérables qui payèrent la peinture de Watteau toute sa vie durant : c'est la quittance donnée en 17 19 au Régent de France par le grand peintre pour un tableau de huit figures :

J'ay reçu de Monseigneur le duc d'Orléans, 260 livres pour un petit tableau qui représente un jardin avec huit figures.

Fayt à Paris, le j^ aoust 1719,

Antoine Wateau.

(Quittance tirée des papiers du baron Hoschild, publiée par les Archives des Arts.)

Watceau (peintre flamand de l'Académie royale), ainsi que l'appelle M. de Julienne dans le second volume du tirage de son Œuvre fixé à cent exemplaires de premières épreuves imprimées sur grand papier, est bien un Flamand de naissance et de début. Avant son séjour chez Audran, avant sa fréquentation de la galerie du Luxembourg, les tableaux de Watteau qui ne portent pas encore la marque visible de sa descendance de Rubens attestent une filiation avec les petits maîtres flamands. Au moment où d'un pinceau sec semblable à une plume de corbeau, Watteau découpe encore dans une tache d'huile vermillonnée ses tortils de cheveux, ses yeux, ses nez, ses bouches, au moment où dans ses négligés galants il éclaire les cassures de sa rocaille, des filets de blanc avec lesquels le xvi^ siècle découpe les plis de ses draperies ; à ce premier moment de son talent, çà et là dans sa peinture, de petits morceaux se font remarquer par la touche des petits toucheurs flamands. Je citerai comme exemple, dans le tableau de l'Esc amoteur, de la collection La Caze, cette tête casquée de l'homme appuyée sur la chaise à gauche, qui est comme un trompe-l'œil du faire de Teniers. Cette touche change bientôt, elle change dans le passage des études de Watteau des petits aux grands flamands, et bientôt nous le voyons enfermer dans des tableautins de quelques pouces toute la largeur des procédés et la belle traine des pinceaux de Rubens.

Alors Watteau mériterait le titre sous lequel le désigne M. de Julienne, si simultanément à cette appropriation de Rubens, son talent ne s'assimilait pas d'une manière aussi habile, aussi intelligente, aussi complète, la manière d'autres maîtres, l'esthétique d'une autre école. Un curieux renseignement nous est donné à cet égard par le n" 268 de la

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collection La Caze. Ce tableau de Jupiter et d'Antiope vous met sous les yeux une des plus étonnantes conquêtes d'un peintre par un autre. Ce sont les jambes laqueuses du Titien, le noir fauve des ombres s'allongeant sous les bras de ses dormeuses, l'empâtement de ses visages de lumière, la molle blondeur de ses ventres, le bel emportement de tons mettant une vie violente sous une chair qui n'a rien du joli de la chair d'un tableau français. Ce tableau n'est qu'un pastiche, je le sais; mais de ce pastiche du Titien, et d'autres pastiches de Veronèse mêlés de pastiches de Rubens, Watteau s'élève au faire du tableau de I'Automke, à la peinture de ces chairs dorées et pourprées semblables aux grenades que tient l'Amour dans le pan de sa chemise relevée, — Watteau s'élève à l'invention de cette pâte, pour ainsi dire à lui, cette pâte à la fois fluide et cristallisée.

C'est ainsi que chez Watteau les appropriations vénitiennes corrigent, atténuent, dissimulent ce que sa peinture a d'instinctivement flamand, lui créent un procédé, une cuisine d'art qui n'est ni italienne ni flamande, une palette d'éblouissement meublée de l'exquis des tons des coloristes des deux pays, une palette qu'il fait française par tout ce qui se reflète d'un pays dans un tableau fait sous son ciel, ce je ne sais quoi de léger, de spirituel, de galant, dirai-je presque, que prend sa touche matérielle dans la patrie de la vie civilisée. Alors Watteau n'est plus un peintre flamand, c'est un peintre français, et un français par le faire, qu'on l'entende bien, et sans tenir compte de sa création et de sa poétique toute française. En effet, de quelle école sort tel ou tel des tableaux de Watteau peint avec une originalité de couleur qui semble n'avoir ni précédent ni avant-coureur, une fantaisie de tons qui semble chercher quelque chose

au delà de ce que peut donner la matière colorante? Voici la Finette du Louvre, voici ce tableau dont le ciel, la robe, la femme, apparaissent comme le caprice et la veine d'un marbre. Rien qu'un ton verdâtre un peu chauffé dans le fond du rouge d'un orage, un ton verdâtre qui met sa teinte glauque jusque sur les cheveux de la guitariste, et vous laisse entrevoir la femme au visage rose, dans une couleur, pour ainsi dire dans un clapotement d'eau de mer, sillonné de remous scintillants.

Mais parlons de ce chef-d'œuvre des chefs-d'œuvre français, de cette toile qui a sa place marquée avant cinquante ans sur l'un des murs du salon carré : L'Embarquement DE Cythère.

Voyez tout ce terrain à peine recouvert d'une huile transparente et mordorée, tout ce terrain gâché d'un barbotage rapide, effleuré d'un frottis léger. Voyez ce vert des arbres transpercé des tons roux, pénétré de l'air ventilant, de la lumière aqueuse de l'automne. Voyez sur le délicat aquarellage d'huile grasse, sur le lisse général de la toile le reliet de cette pannetière, de ce capuchon, voyez la pleine pâte des petites figures avec leur regard dans le contour noyé d'un œil, avec leur sourire dans le contour noyé d'une bouche. La belle et coulante fluidité de pinceau sur ces décoUetages et ces morceaux de nu semant leur rose voluptueux dans l'ombre du bois ! Les jolis entre-croisements de pinceau pour faire rondir une nuque! Les beaux plis ondulants aux cassures molles, pareils à ceux que l'ébauchoir fait dans la glaise! Et l'esprit et la galantise de touche que met aux fanfioles, aux chignons, aux bouts de doigts, à tout ce qu'attaque le pinceau de Watteau! Et l'harmonie de ces lointains ensoleillés, de ces montagnes à la neige rose, de ces

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eaux reflétées de verdures; et encore ces rayons de soleil courant sur les robes roses, les robes jaunes, les jupes zinzolin, les camails bleus, les vestes gorge-de-pigeon, les petits chiens blancs aux taches de feu! Car nul peintre n'a rendu comme Watteau la transfiguration des choses joliment colorées sous un rayon de soleil, leur doux palissement, l'espèce d'évanouissement diffus de leur éclat dans la pleine lumière. Arrêtez un moment vos regards sur cette bande de pèlerins et de pèlerines se pressant sous le soleil couchant, près de la galère d'amour prête à appareiller : c'est la gaieté des plus adorables couleurs de la terre surprises dans un rayon de soleil, et toute cette soie nuée et tendre dans le fluide rayonnant vous fait involontairement vous ressouvenir de ces brillants insectes qu'on retrouve morts, avec leurs couleurs encore vivantes, dans la lumière d'or d'un morceau d'ambre.

Ce tableau, I'Embarquemhnt de Cythère, est la merveille des merveilles du maître. Cependant tout Watteau n'est pas là. Il est un Watteau inconnu en France, avec lequel il est bon que les amis de Watteau fassent connaissance. Le peintre des fonds moirés d'une chaude écaille, des ciels embrasés par l'orage, des arbres frottés de terre de Sienne brûlée, des carnations semblables à cette main du Faux pas, qui semblent refléter du feu sur les jupes de femmes qu'elles attouchent, ce peintre bitumineux a exécuté les tableaux les plus clairs, les plus délicieusement froids qu'il soit possible d'imaginer. Tout le monde connaît la peinture de Pater, son harmonie gris-perle et ses cantonades aux petites taches bleu, cendre verte, jaune soufre. Cela semble l'originalité du petit maître. Le musée de Dresde vous détrompe, vous apprend que toute cette II. 33

gamme clairette, tout ce cliquetis de tons frigide ment papillotants, descendent de la palette qui a peint les deux tableaux figurant dans le Musée allemand. Watteau n'a pas même'laissé à son meilleur élève la propriété de deux ou trois taches en peinture.

Watteau est le maître dominateur qui asservit à sa manière, à son goût, à son optique, toute la peinture du xviii^ siècle. Je ne parle pas seulement ici « de ses singes », de ses continuateurs serviles : Pater et Lancret. Je parle de tous les autres peintres, des grands et des petits. Je parle de Troy, qui dans ses planches familières, les Passe-temps et les Bals de la Régence, se contente d'enfler les grâces et les encapuchonnages de Watteau. Je parle de Charles Coypel qui lui dérobe, avec l'aigu spirituel de ses profils, la laque vénitienne de ses chairs. Je parle de Boucher... Vraiment il semble qu'en ses vingt-six ans de peinture Watteau ait tout épuisé ! La chinoiserie que Boucher exploite comme en vertu d'un brevet d'invention, n'est-ce pas Watteau qui l'a inaugurée sur les lambris de la Muette î^ Et plus tard encore l'espagnolerie de Vanloo, ne sera-ce pas le manteau de mezzetin, reparaissant au milieu des cours d'amour à collerettes des fêtes galantes?

Les tableaux de Chardin seuls exceptés, tous les tableaux du siècle qui ne sont pas consacrés aux Grecs et aux Romains ressuscitent les attitudes, les airs de tête, le goût de coiffure, le coloris, le dessin, la touche du maître mort. Watteau s'impose, Watteau règne partout. Cet Olivier, ce gentil peintre du prince de Conti, que fait-il autre chose que répéter dans sa peinture et ses eaux-fortes les Figures

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de caractère de Jf^atteau? Où prend ses premières leçons Fragonard? dans les copies des Fatigues et des Délassements DE LA GUERRE, qui sc Vendent en vente comme une curiosité. Parlerai-je de Liotard?. . Mais cette influence toute-puissante, elle s'exerce sur les plus rebelles aux traditions, sur les plus jaloux de leur originalité, sur Gabriel de Saint-Aubin, qui expose au salon de la Blancherie des paysages avec figures dans le genre de Watteau. Enfin ne voilà-t-il pas qu'au bout, tout au bout du siècle, dans les années qui précèdent la révolution, il se trouve un bonhomme Portail, un crayonneur à La Watteau, pour fixer et peindre les grâces mourantes du siècle, avec ces mêmes trois crayons de l'illustre artiste de la Régence. Que dire encore! les artistes ont si avant dans les yeux la création de Watteau, que dans les petits voyages que le graveur Wille fait faire à ses élèves pour étudier la nature, les élèves de Wille, en leur croquis de la sauvage vallée de Chevreuse d'alors^ — où ils couchaient sur des traversins faits de coquilles d'œufs, — les élèves de Wille peuplent le paysage de petits paysans et de petites paysannes qui sont des enfants de Watteau.

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