Archives de l'Empire. Ordonn. X
COCHIN. 6j
par lui-même et sans égard à l'affection dont vous m'honorei.
Vous m'ordonne^, monsieur , de vous parler au sujet du sieur Loriot, qui a trouvé le secret de fixer les pastels et qui vous Va confié ; je me garde bien de prétendre imaginer ce qiiil vous convient de faire à son égard : vous seul pouvei combiner le rapport de sa découverte et son utilité avec la magnificence du Roy. Je ne puis vous marquer que l'idée que j'ai de ce monsieur. J'ay de l'estime pour lui, non-seulement à cause de l'utilité de son secret, mais encore parce qn'il me paroist que c'est un homme très-industrieux et qui applique ses talents à des découvertes vraiment utiles. Je scay qu'il vous a supplié de lui accorder une pension de douie cents livres et la continuation de l'usage de son secret pendant sa vie. Je ne trouve point sa prière excessive, et voici quelles sont mes raisons. Si toute son industrie s'était bornée à la découverte de ce secret qui peut avoir été trouvé par hasard, peut-être n'est-il pas en soi asseï important pour mériter une telle récompense ; mais si l'on y joint la découverte d'un moyen d'étamer les glaces (qui a de grands avantages sur celui qui est en usage) de la perfection duquel il est asse^ près pour qu'on pîit dès à présent le préférer. Si d'ailleurs je considère l'histoire de sa vie, je vois qu'il avoit trouvé un moyen de perfectionner les fers blancs, dont il a de bons certificats. De plus, diverses améliorations dans les métiers à faire des étoffes et des rubans, qui les faisaient opérer avec plus de vitesse. Toutes ces choses sont asser bien prouvées, et, quoiqu'elles n'ayent servi de rien à sa fortune par différentes causes, elles prouvent du mains que son industrie est très-utile et qu'il est important d'empêcher qu'elle ne tourne au profit de l'étranger. Par conséquent il paroist qu'il serait
utile de lui procurer le moyen de vivre honnestement et de continuer des recherches qu'il tourne à l'utilité générale. Je ne vois qu'une objection qu'on puisse faire au bien que vous lui feriei. Quelques artistes au premier coup d' œil trouveront peut-être étonnant qu'on donne une pension plus forte pour avoir trouvé un secret^ qu'on ne leur en donne en récompense de leurs talents. Mais cette même objection, les militaires la leur font tous les jours , et ne trouvent pas moins étonnant qu'un homme à talents ait des récompenses plus fortes qu'un qui expose sa vie pour l'Etat ^ ils ne font pas attention que leur nombre empêche qu'ils ne soient récompensés à l'égal de l'estime qu'on leur doit. Ce cas est à peu près le même^ le nombre des artistes est asse^ grand pour forcer à borner leurs récompenses. Icy c'est un homme seul qui est ingénieux et qui étant encouragé peut perfectionner différentes choses qui le rendroient peut-être plus utile à l'Etat que ce que le Roy ferait en sa faveur ne serait considérable. De plus, cette pension n'a pas de succession comme en ont celles données à V Académie . et retourne au Roy même quand vous lui accorderiei la grâce qu'il désirerait en en laissant quelque partie à sa veuve. Après sa mort, tout cela s'éteindra.
Quant à ce que vous m'ordonnes de le charger de fixer ceux d'entre les dessins du Roy qui pourront en avoir besoin, je commencerai par un portefeuille d'environ deux cents dessins de Boels, études d'animaux, très-belles. Cette opération y est d'autant plus nécessaire, qu'ils sont mêlés d'un peu de pastel qui ne subsisterait pas longtemps sans ce secours. Ainsi, monsieur, je vous prie de me donner l'ordre de lui confier les dessins du Ray sur son récépissé.
Quant au prix, il a toujours déclaré qu'il en passerai' par la loy qu'an voudrait lui imposer, et qu'il les ferait même
volontiers gratis en reconnoissance du bien que vous voudriej bien lui faire ; mais comme le Roy ne vend point les grâces qu'il accorde, je pense qu'il est mieux de convenir d'un prix, il fait payer chaque dessin aux particuliers dix sols, je crois qu'on peut les réduire pour le Roy à six sols à raison de la quantité ^.
Les sculpteurs qui peuvent prétendre à la pension vacante par la mort de M. Vinache sont principalement M. A. Slodt^ et AI. Falconnet ; ils sont tous les deux très-distingués dans la sculpture, et je vous avoueray, monsieur, que la modicité de la pension de 200 francs me paraît peu digne de leur mérite, s'ils n'avoient pas l'espérance de pouvoir faire le troque lorsqu'il viendra à en vacquer quelque autre, ils se trouveraient qu'ils auraient une moindre récompense que les autres sculpteurs, dont quelques-uns ne les valent pas. Je crois donc, si vous le jugsi à propos, monsieur, que cette pension ne doit être regardée que comme une introduction à en avoir une meilleure par la suitte, et qu'elle devrait toujours rester au dernier à qui elle serait seulement une marque qu'il entre en rang pour avoir part aux bienfaits du Ray.
A l'égard de la préférence qu'il vous plaira donner à l'un d'eux, je ne vois d'autre moyen de se déterminer que la différence de leurs talents. Ils ne sont pas plus avancés du côté de la fortune l'un que l'autre, et puisque je dais vous parler avec vérité, je crois que quoique M. Falcannet soit un excel-
I. On lit en marge de cette lettre que nous possédons : « Demande au Roy : 1000 ^ de P^" au S"^ Loriot de fixer ses dessins à raison de 6 sols pièce. Que son secret sera déposé au bureau des Bâtiments pour n'en estre fait usage public qu'après sa mort, »
lent sculpteur, AI. A. Sloàt^ lui est encore supérieur en beaucoup de choses et principalement par la grandeur de sa manière, la beauté de ses caractères de teste et l'art de traiter les draperies. Ainsi, monsieur ^ je pense que c'est à lui de passer le premier.
Je suis très-respectueusement ^ Monsieur, Votre très humble et très-obéissant serviteur,
A mesure que les années passent, que les deux hommes s'unissent par un peu plus de leurs jours passés ensemble, que la graisse envahit ce charmant bel homme de M. de Marigny, l'alourdit de paresse et d'insouciance, l'influence de Cochin grandit, et elle finit par être, derrière le surintendant et sous sa signature, le vrai gouvernement de l'art et de l'Académie jusqu'au bout du règne de Louis XV, — un gouvernement de bon camarade, après tout, pour les artistes.
Parvenu à cette fortune, à cette faveur, à cette grande place par un charme d'agrément personnel, une certaine souplesse et son talent, Cochin s'y consohde et s'y étabhtpar une autorité qu'on ne rencontre presque jamais
chez les artistes de son temps, rautorité de l'écrivain, et de Fécrivain d'art. Cochin, il ne faut pas l'oublier, est le professeur du goût public dans le Mercure de France. Il est l'esthéticien de l'art contemporain. Il en formule les principes, les règ-les de jugement, la doctrine. Il £xe et arrête les tendances, les préférences de l'artiste, de l'amateur et du connaisseur du XVIII® siècle français. Il rédige le catéchisme des admirations de l'époquç, dérange l'ordre et la consécration des chefs-d'œuvre italiens. Il représente l'indifférence de la peinture française pour les maîtres trop hauts et trop sévères, son aveuglement complet pour toutes les origines des écoles d'Italie, l'entraînement général alors vers le Guide, Dans sa Lettre à un jeune artiste peintre, sous les louanges froides données aux noms divinisés par le culte des siècles, l'on sent la tendresse de sa critique aller à Piètre de Cortone, le maître de Boucher, et à tous les tableaux de sa descendance. Pourtant avec l'illusion de ses autres confrères qui s'y trompent pendant tout le siècle, Cochin croit avoir rapporté d'Italie le « grand goût » . 11
yo L'ART DU XVIII" SIECLE.
est persuadé que tant de notes, de dessins, d'études d'après les décadents, lui ont révélé la pureté du style|; et le voilà, — curieuse contradiction, — lui, l'artiste dont toute la valeur est de crayonner les grâces de son siècle, le voilà qui se fait, de tous les juges grondeurs d'alors, le plus injuste aux grâces dont il sort et dont il est le talent gâté. Il se drape en régent pédant, en censeur de la Rocaille. Il oublie tout ce qu'il a pris à cette ornementation qui fait le cadre de toutes ses compositions; et, embrassant dans ses anathèmes et ses attaques orfèvres, ciseleurs, sculpteurs pour les appartements, il dénonce au public l'abondance, la folie des ornements extravagants et déraisonnables, les artichauts, les pieds de céleri, les herbages, les ailes de chauve-souris, les montées de palmiers contre les boiseries, le tourmenté des flambeaux, le tortuage des choses faites pour être carrées, le couronnement de tous les contours en S qui semblent avoir appris d'un maître d'écriture leurs mauvaises formes, l'arrondissement de tout empêchant de placer un meuble ou une chaise, la monotonie ennuyeuse d'une maison aux portes et
aux fenêtres cintrées depuis le bas jusqu'aux mansardes. Et ne lui parlez du prétendu maître de ce décor^ Meissonnier : bombeur de toutes cornicheS; cintreur de toute ouverture, inventeur de contrastes, faisant rondir et serpenter toute forme dans im cartel, — Cochin ne trouve pas assez de qualifications méprisantes pour cet assassin de la ligne droite ^ A ces explosions de bon goût se mêlent à travers les volumes et brochures d'art du peintre, des dissertations sur l'effet de la lumière dans les ombres relativement à la peinture; sur les portraits, sur l'illusion, sur la connaissance des arts du dessin, sur le costume, sur la coupole de Sainte-Geneviève: des biographies de Slodtz, de Massé, de Deshayes; des ironies contre les donneurs d'idées, une nuée de penseurs pour tableaux qui commençait à s'abattre sur l'art et l'assomrriait déjà. Cochin écrit encore des revues, des critiques de Salon (1753 et ly^"))? vives attaques contre les brochuriers où il se fait le vengeur des colères et des
I. Supplication aux orfèvres^ ciseleurs ^ sculpteurs en lois pour les appartements et autres, par une société d'artistes. (Recueil de quelques pièces concernant les arts, 1771.)
blessures de ses confrères^ de tout ce susceptible monde de Fart fort étonné de voir cette nouveauté inouïe : les g-ens de lettres se mêlant de leurs affaires, jugeant leurs talents, et s'enbardissant à leur distribuer depuis quelques années le blâme et l'éloge dans le plus petit bout de journal qui paraissait. Les ripostes ne tardèrent pas ; et Tattaqueur eut bientôt à se défendre contre VObsei^vateur littéraii^e de Fréron. Grande bataille alors, la première des peintres et de la critique. On persifle Cochin, on se moque de sa prétention à récuser le jug"ement des g-ens de lettres, « trop éclairés et trop pénétrants pour certaines petites cliarlataneries ». On se moque des écrivains de hasard qui n'admettent de juges compétents que ceux qui savent le jargon et les petites conventions des ateliers. On rit du peu que les artistes demandent pour faire un écrivain, et de tout ce qu'ils demandent pour reconnaître « un connaisseur pour les arts ». Enfin, ce sont tant de morsures et de tous les côtés que Cochin s'impatiente et lance les Misotechnites aux enfers ^, joli petit volume illustré de satiri-
I. Les Mlsoteclinites aux enfers ^ ou Examen des observations sur les artSjpar une société d'amateurs. Amsterdam, 1773.
qiies têtes de pages et bourré de traits allusifs vieillis depuis, mais foudroyants alors pour Philakei, M. de Lagarde, le rédacteur des Observations, qui du coup fut guéri de l'envie de toucher à Cochin. Ainsi maître du terrain, le peintre écrivain ne reprendra plus sa plume que pour un badinage. Quand paraîtra \2i Lettre de Raphaël, entrepreneur général des enseignes de la ville, faubourgs et banlieue de Paris, cette poissarderie à la Gaylus qu'on dirait sortir de la « Société du bout du banc », l'historiographe de l'Académie, sous le pseudonyme de Jérôme, râpeur de tabac, fera une spirituelle réponse à l'entrepreneur d'enseignes I dans la même langue forte en gueule ^
X. Lettre sur les peintures^ gravures et sculptures qui ont été exposées ceite année au Louvre ^ par M. Raphaël, peintre de V Académie de Saint-Luc, entrepreneur général des enseignes de la ville ^
I faulourgs et banlieue de Paris, à 31. Jérôme^ son ami, râpeur de tahac et ribotteur. Septenabre 1769. — Réponse de M. Jérôme, râpeur de tabac, à M. Raphaël, peintre de l'Académie de Saint- Luc, etc. — Cochin a beaucoup écrit sur toutes choses. Indépendamment de ses travaux d'art très-nombreux et fort incomplètement catalogués dans la France littéraire de Quérard, il a publié des lettres sur l'Opéra, des projets de salle de spectacle, etc. Il a encore publié une comédie : Les Amours rivaux, ou l'Homme du monde. Paris, 1774. — Un article du Ma-
. gasin Encyclopédique de l'année 1795 mentionne un manuscrit
Les travaux de l'écrivain, les occupations de secrétaire de l'Académie, — une charge qu'il prend un peu plus à la légère que son prédécesseur Lépicié, — mais qui pourtant lui fait rédiger de temps en temps quelque vie d'académicien défunt, ou lire quelque mémoire sur le costume ou les arts du dessin à l'Académie, la direction de la surintendance, la vie de la cour, mêlée à une vie de plaisir que nous indique Diderot, ce vif et actif Cochin, si répandu, mène tout cela de front, sans que sa production de graveur s'arrête, souffre même — malgré ce que dit Mariette — le moindre ralentis-
lég-ué par Cochin et existant alors à la Bibliothèque nationale, un manuscrit de cinq cents pages entièrement de sa main. Ce manuscrit contenait des anecdotes sur les Slodtz, sur Bouchardon, sur la tyrannie de M. de Caylus; des espèces de mémoires de l'art du temps, où, d'après l'analyse du Magasin Encyclopédiquej perçait une amertume à la Chamfort, Tamertume d'une vie d'homme de talent vécue dans la société des grands, une vengeance contre ces importants riches^ contre ces Mécènes de cour et leur bas valets, si bien peints déjà par le vers de Gresset : « Des protég-és si bas, des protecteurs si bêtes...» Les catalogues des manuscrits de la Bibliothèque impériale ne contiennent nulle trace de ce manuscrit, et les recherches qu'a bien voulu en faire, sur nos indications, M. Mabille, dans le fonds français, n'ont malheureusement abouti à aucun résultat.
sèment ^ Dans le feu de la faveur, il achève entièrement à Feau-forte cette œuvre d'immense patience, la terrible planche si chargée de la grande galerie de Versailles, manquée par Laurent; il redessine et fait les traits des 276 planches du La Fontaine d'Oudry ; il dirige et retouche les 16 grandes estampes chinoises ; et des ports de Vernet, des 14 grandes estampes panoramiques de nos villes maritimes, il grave àTeau-forte toutes les figures et même une partie du paysage ^ Et le dessinateur ne • chôme pas plus que le graveur. 11 jette sur le }■ papier ces grands dessins de fêtes, de spectaï clés, de divertissements, de ballets, pour queli ques-uns desquels on n'a pas osé faire la dé-
j I. Mariette, dans sa note critique, fait à Cochin un reproche c mieux fondé. Il lui reproche sa seconde manière de dessin, ambitieuse et tendue, bien inférieure, à son sens, à la gentilf lesse de la première, perdue, croyons-nous, par le dessinateur dans ce voyage d'Italie, fatal et comme écrasant pour presque tous les talents français au xviii" siècle, leur étant leur qualité d'originalité, l'esprit, et ne leur donnant rien de la force et de la moelle des chefs-d'œuvre.
2. L'œuvre de Cochin est immense : il compte près de quinze cents pièces, dont nous mentionnons ici encore quelques-unes, comme des documents pour l'histoire des mœurs du temps : — La décoration du théâtre pour la représentation des tragédies du collège des Jésuites à Rennes ^ à l'occasion de la distri-
pense de la gravure, et qui étonnent par la grandeur, le fourmillement du détail. Précieux et délicats dessins, de la touche la plus vive et la plus charmante : le coup de crayon, le coup de plume, semblent y jouer, toujours adroits, avec de petites indications courantes et brèves, relevant et expliquant partout l'esprit de la composition, de l'architecture, des personnages. Et que leur manque-r-il à ces spirituelles miniatures pochées, d'assemblées et de foules? Un peu du rayon d'une main de peintre, un jeu plus vif d'ombre et de lumière. Cochin a le tort de les laver du lavis du temps, de cette aquarelle froide, sale, inharmonieuse, toujours transpercée par le gris de l'encre de
hiition des prix ; — Le frontispice du Catalogue raisonné des curiosités du cabinet de AI. Quentin de Lorengere ; ■ — Billet de bal paré à Versailles pour le second mariage du Dauphin, 9 février 1747; — petit trophée mortuaire gravé au bas des billets d'invitation pour les services des morts de la loge de Sainte-Geneviève; — Pantin et Pantine. deux figures à micorps dont les bras et les jambes étaient postiches, d'après Boucher et Natoire; — les Armes de madame de Pompadour pour être collées sur les livres de la bibliothèque de la marquise; — madame Jombert couchée dans son lit, madame B..., son amie, assise au pied du Ut, dessinée d'après nature par Cochin fils en 1750, et gravée par l'abbé de Saint-Non; — une Dame faisant un médiate ur.^ etc., etc.
Chine ou l'éparg-ne jaunâtre du papier, plate,
; sans effet, sans coup de jour ni teinte envelop-
I pante, et devenant, dans les groupes où Cochin
; veut la pousser au vif, un bariolage criard
] d'imageries de Basset et de vues d'optique co-
|l loriées de l'époque. En dehors de ces grands
dessins, il est un sujet auquel son crayon
semble revenir avec amour, avec une espèce
de reconnaissance. Il le répète, il le cherche,
il le retourne. Il en fait des vignettes in-folio.
Il en orne des lettres grises. Il y met sa pensée
comme à vm souvenir d'un lieu de son enfance,
à une école aimée où il a trouvé ses talents et
la gloire, à un berceau de sa carrière et de sa
j fortune. Ce sujet est VAcadémie, la représentation du travail des élèves d'après la nature ou
i; la bosse. Les dessins qu'il se plaît à en faire à la pierre d'Italie sur papier jaunâtre sont des meilleurs de son œuvre, de ceux que nous avons eu le plus de plaisir à rassembler. L'un, bien connu par la gravure, portant au bas : le Concours pour le prix d'expression fondé dans V Académie de peinture et de sculpture, par le comte de Caj-lus, montre, sur le mur disparaissant sous les esquisses, le modèle de femme
en grand habit de ville, des lauriers dans les cheveux, posant devant les élèves qui dessinent, leur carton sur les genoux, sous l'inspection d'une ligne de professeurs, tête nue, la main sur la pomme de leurs cannes, dont se détache très-reconnaissable le profil de Gochin. A côté de ce dessin achevé, caressé et demeuré léger sous l'application, un autre, un peu moins fait, représente encore le modèle de femme, mais cette fois dans des draperies, le dos presque tout à fait tourné, un bout de profil couronné de roses ; tandis qu'étages sur trois rangs, les élèves, le crayon à la main, garnissent les bancs de toutes les poses appliquées, pliées, penchées, de l'attention et du travail. Enfin un troisième, simplement esquissé, mais non moins curieux, nous fait assister à la séance du modèle d'homme nu, couché sur la table à modèle, entouré d'un large cercle d'élèves habillés de l'habit carré du Dessinateur de Chardin et dessinant comme lui, les jambes sous eux, assis à terre.
Et ce n'est pas encore là tout l'œuvre du dessinateur : Cochin complète de Jour en jour sa collection de médaillons. Il poursuit son
iconographie du siècle, ajoute à cette longue série de petits profils des célébrités contemporaines, à ce défilé en buste des hommes, des femmes de la société, de la cour, de IrAcadémie, des lettres, de la médecine, de la î science, des amis de M""' GeofFrin, des passants étrangers de distinction, de tout visage [jd^alors qui portait un nom, un talent ou une grâce. Et combien en a fait Cochin, de ces petites efiigies frappées comme des petites limédailles, bien souvent échappées à la gravure % et dont le dessinateur envoie d'un seul coup deux douzaines à TExposition, tant il lui coûte peu de saisir, dans le rond d'un écu de six livres, avec quelques coups de pierre l'Italie, un crayonnage à la fois miniature et arge, rarement rougi d'un rien de sanguine, :es physionomies dont il attrape, d'un tour de oaain, la ressemblance, — une ressemblance nerveilleuse, au dire des contemporains. Au Salon de 1753, des gens qui n'avaient pas vu vl. de Troy et le père Jaquier depuis quinze
I . Le Catalogue de V œuvre de Cochin j par Jombert, qui s'arlîte en 1770, en indique 121.
L'ART DU XVIIIe SIECLE.
ans, les reconnaissaient à première vue*. Les applaudissements du temps ne manquent pas à l'artiste. La critique le comble d'éloges ; chacune de ses expositions est un triomphe. Dès 1741, ses productions sont déclarées inestimables. Le public y passe des heures d'amusement, et s'écrie : « Que ferat-il donc dans la suite, s'il produit des choses si £nies à Tâge qu'il a'? » Fertilité, justesse, exactitude de la main, on lui reconnaît la perfection dans tous les genres auxquels il touche. Les amateurs parlent, comme de merveilles, des exactes, exquises et agréables copies d'après les plus grands maitres, qu'il a rapportées de Rome^ D'année en année, l'enthousiasme croît, s'exclame plus haut, éclate. En 1769, devant « le neuf, la précision, les traits de flamme de l'Histoire de France », on l'appelle le dessinateur de l'esprit, du goût, de
1. Observations sur les ouvrages de Messieurs de l'Académie de peinture et de sculpture .exposés au Salon du Louvre en Vannée iJ)J.
2. Lettre à M. de Poires son Chamarande au sujet des tableaux exposés au Salon du Louvre ^ 1741.
3. 1755. Seconde lettre à un partisan du bon goût. — Sentiment sur plusieurs des tableaux exposés au Louvre cette année.
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la science, de la pensée ^ Les vers travaillent à sa gloire. La Muse errante au Salon (1771) l'appelle : « Grand artiste, éclairé d'un céleste rayon... » En 1775? les Observations sur les ouvrages exposés au Louvre commencent ainsi : « Quelque rassasié que M. Gochin puisse être des éloges reçus en tant d'expositions...^ » Et Diderot lui-même, emporté par l'éblouissement public, finit par le reconnaître pour le « premier dessinateur français » .
Gochin pourtant est loin d'être ce grand artiste que se figurait le temps. Ge sont aujourd'hui, pour nous, de bien faibles dessins que ses dessins les plus sérieux, les plus loués par le goût de son siècle ; et le vignettiste, s'attaquant aux chefs-d'œuvre de Rome, semble un interprète bien mince et bien petitement corrompu. Ses compositions académiques, dont le bruit fut presque égal à la révolution future de David : le Brutus qui fait mourir ses Jïls, le Virginius qui tue sa Jîlle, le Lycurgue blessé dans une sédition, ne nous donnent la sensation des mâles terreurs de l'antiquité qu'af-