L'ÉRABLE
Les érables employés pour la construction des fonds, manches et éclisses des instruments à archet nous viennent presque tous actuellement de la Bohême et de la Hongrie. La Suisse et le Tyrol, qui nous les fournissaient autrefois, sont à peu près épuisés. Voici les trois espèces indistinctement employées de nos jours : lo Erable plane, Acerplatanoïdes (Linné); 2^ érable sycomore, Pseudoplatanus (Linné); 3° érable à feuille d'obier ou Acer opuUfolium (ViUars, Duret), Acer rotondifolhim (Lamarck), Acer neapoHtanum (Forre). Ces.
LES FOURNITURES
trois espèces sont à peu près de même poids, même qualité et même densité.
Le fond d'un instrument à cordes et à archet doit avoir des qualités spéciales : il doit être résistant sans inertie, puisqu'il doit vibrer facilement ; en un mot, il doit être élastique (4).
Les variétés que je viens de citer remplissent précisément ces conditions à merveille.
L'érable est un fort joli bois, d'un aspect très décoratif; ses mailles brillantes, ses ondes transversales, le chatoiement de ces alternatives de bois de fil et de bois debout, qui mettent si bien en valeur le vernis, en font un élément important de la beauté générale d'un instrument.
On a tenté d'introduire en France, il y a une soixantaine d'années, l'érable d'Amérique, très profondément onde, vendu en gros quartiers et à un prix avantageux. Presque tous les luthiers de l'époque se sont laissé prendre à la richesse décorative de ce bois exotique ; mais à l'usage, le bois fut loin de répondre à l'attente des luthiers, et surtout des artistes, car on s'aperçut bien vite que sa contexture lâche et cotonneuse le rendait impropre à la lutherie.
Quelques anciens luthiers allemands ont employé l'érable moucheté qui produit un charmant effet sous le vernis. La maison ^..^ ,^., ^.^^^^ ^^^ ^,^^^^^ ^^ Gand et Bernardel avait exposé, en 1889, un dkl x pikcks avant lassemquatuor dont les fournitures étaient de ce
bois. Je crois qu'on a sagement fait d'en laisser l'emploi exclu^^if à l'ébénisterie, car il a les défauts de l'érable américain.
L'érable dit des Vosges est encore une variété de celui dit érable plane {Acer platanoïdes) , Il est généralement peu onde, mais pourvu de maillures brillantes. On l'emploie pour la exclure des instruments ordinaires, et surtout pour la fabrication des chevalets. 11 est très franc et se coupe très net.
(1) Les anciens tourneurs (à pointes) se servaient exclusivement d'une perclie d'érable pour remonter la pédale, parce que ce bois constitue un véi'itable ressort ne se rendant jamais.
LES FOURNITURES
Les anciens luthiers italiens étaient moins exclusifs que les luthiers français pour le choix du bois du fond, des éclisses et des manches de leurs instruments, car on connaît une grande quantité de violoncelles anciens dont les fonds et les éclisses sont en hêtre, en marronnier, en tilleul, voire même — c'est le plus mauvais de tous les bois — en peuplier. André Guarnerius a fait de nombreuses basses avec ces misérables fournitures (1).
J'ai vu une basse de Bergonzi rapportée par Tarisio et vendue à J.-B. Vuillaume, dont le fond et les éclisses étaient de hêtre. Mon vieux professeur et ami 0. Vaslin avait un stradivarius authentique dont le fond et les éclisses étaient en tilleul et la tête en poirier. Le son terne et sans éclat de cette basse ne m'engage pas à recommander l'emploi de semblables fournitures. Par contre, j'ai vu quelques basses et altos allemands anciens dont les fournitures étaient en noyer rouge et qui étaient très bons, d'une sonorité en dehors et gaie. Il convient de dire que le noyer rouge, presque disparu aujourd'hui, a une grande analogie avec l'érable dont il a la densité et la fermeté sous l'outil.
Les têtes et les manches de ces vieux instruments de second ordre sont généralement en poirier, qui est un bois très lié, peu fendant et qui se prête supérieurement à la sculpture des volutes et des têtes décoratives.
Fig. 42. — Fond de violon de deux pièces
APRÈS l'assemblage.
L'érable se débite comme le sapin. Il doit être abattu comme lui en arrière-saison, et comme lui rester tout débité pendant autant d'années
(1) Ces instruments construits avec des matériaux inférieurs étaient vendus à bas prix à des couvents. Le trou central dont leur fond est percé servait au passage d'une lanière qui permettait de les suspendre au cou de Texécutant pour en jouer et accompagner les chants lithurgiques en marchant dans les processions.
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et plus encore s'il est possible, parce que, son bois étant plus serré et plus dense, il sèche moins vite.
Quelques anciens luthiers ont employé Térable sur couche : Amati, Magini, même Stradivarius, mais accidentellement. Je le préfère sur maille, car le bois est plus résistant lorsque la côte se trouve de champ. Les fonds se font en une ou deux pièces (Fig. 41 et 42). Je suis partisan de ces derniers pour le motif que j'ai exposé plus haut en parlant du sapin employé dans la construction des tables.
LA COLLE
La colle dont on se sert actuellement en lutherie est d'origine allemande ; on l'appelle colle de Cologne. C'est encore la meilleure pourvu qu'on ait la chance de tomber sur une cuvée bien réussie. Elle est moins épaisse, moins colorée et moins hygrométrique que les colles du Nord, de Givet, de Lyon, etc., qui sont appréciées pour la menuiserie.
La colle de Cologne étant plus tenace, est préférable pour des joints dont la surface de contact est très réduite, et qui demandent cependant une grande adhérence. Elle se vend en tablettes de 15 centimètres de longueur sur 7 de largeur, ayant de 3 à 4 millimètres d'épaisseur au centre, et plus du double sur les bords. Ces tablettes, d'un jaune pâle et sale, plutôt translucides que transparentes, pèsent de 45 à 50 grammes. Elles se cassent assez difficilement et, quand on veut les briser, l'endroit où va se produire la rupture devient blanchâtre comme cela se produit pour la corne qui possède à peu près la môme densité. La colle de Cologne met un peu plus de temps à se dissoudre que les colles ordinaires dont j'ai parlé plus haut.
Pour la préparer, on la divise au marteau en petits fragments, on la couvre d'eau bien claire et bien propre et on la fait fondre au bain-marie en la remuant de temps à autre avec une spatule en bois blanc. Je n'approuve pas le système qui consiste à la laisser tremper dans l'eau froide pendant un temps plus ou moins long sous le prétexte de l'avoir plus vite prête. Je me suis aperçu que cette macération l'énervait et la rendait d'autant moins tenace qu'elle était restée plus longtemps immergée. Je n'approuve pas non plus l'usage étrange qui consiste à y ajouter de l'ail, ce qui n'a d'autre résultat que de lui donner une odeur fort désagréable. Enfin, je recommande de n'en fondre que peu à la fois, la
(1) Dans le chapitre de ce livre intitulé : Quelques considérations sur la lutherie, je dis quelques mots de la colle. J'y explique notamment pourquoi celle-ci ne me "paraît plus avoir de nos jours les qualités de ténacité qu'elle avait autrefois.
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quantité nécessaire pour le travail prévu, car plus elle est nouvelle, et meilleure elle est; plus elle est réchauffée et plus elle s'altère.
J'ai expérimenté, il y a quelques années, une colle d'une ténacité et d'une propreté remarquables. C'était le luthier Miremont qui l'avait rapportée d'Amérique, oii il avait été établi. Cette colle avait l'aspect blanchâtre, une odeur spéciale et était faite, parait-il, avec des tendons de bufles. Je crois que la routine seule a empêché l'usage de s'en propager dans la lutherie; mais j'ai appris depuis que la manufacture de pianos Erard l'employait pour certains travaux délicats de sa fabrication unique au monde.
J'ai également essayé la colle japonaise qui est très bonne, mais qu'il est difficile de se procurer, et qui ne présente pas sur les colles dont je viens de parler des avantages appréciables.
Le choix d'un modèle peut être embarrassant lorsqu'on veut construire un instrument. J'estime, quant à moi, qu'il n'existe guère que quatre types anciens absolument caractérisés, et qui ont d'ailleurs été abondamment copiés, je veux dire ceux de Nicolas Amati, Stradivarius, Guarnerius del Jesu et Magini. Le type de Stradivarius, ainsi que je l'ai déjà écrit ailleurs, est le plus complet. La longueur logique de son diapason, le volume judicieux de sa caisse sonore, la courbe savante de ses voûtes, sa forme extérieure, tout concourt à former un ensemble parfait.
En admirant ces lignes pures et gracieuses qui dessinent le contour d'un tel instrument, on ne peut s'empêcher de trouver que le mot de Violet-le-Duc s'applique admirablement à la lutherie et que le beau est réellement l'épanouissement de l'utile.
J'ai parlé tout à l'heure de Guarnerius del Jesu ; je dois dire que les violons de ce dernier, tout en présentant des différences avec ceux de Stradivarius dans la combinaison des formes extérieures, de celles des ouïes, de la tête, etc., méritent d'être admirés pour la hardiesse, l'originalité et cette indépendance du faire qui est la caractéristique du génie. Ces qualités de premier ordre se trouvent à un haut degré dans les instruments exécutés par ce violonier célèbre. Mais combien Guarnerius est
Fig. 43. — « Lk Toscan \\ violon DK Stuadivahus (lOiW)).
moins complet et surtout moins égal que son illustre émule. Et puis, il n'a produit que des violons, alors que Stradivarius a construit, avec uft égal talent et toujours la même perfection, les instruments les plus divers : violons, altos, violoncelles, pochettes, sistres, viola da gamba, violesd'amour, etc., tous également admirables aussi bien par la facture que par le vernis.
Stradivarius demeure donc le grand maître et c'est pour cela que sesœuvres ont servi et serviront encore de modèles à tous les luthiers du monde. Et ceux qui prétendent s'en affranchir copient encore plus ou
Fig. 44. — « Le Toscan » vu de coté. Fig. 45. — « Le Toscan », coté du fond.
moins bien les formes extérieures de ses instruments, les voûtes, lescoins, les filets, les tasseaux, les contre-éclisses encastrées dans lescoins, les têtes, jusqu'à la construction intérieure si judicieuse et si solide. En effet, à part l'essence du bois de l'ossature, qui chez le maître est
toujours en aulne (vergne), nos modernes copistes ont tout imité ; seulement ils emploient pour ces détails intérieurs le bois de tilleul, de peuplier ou de sapin.
Bien des mallres italiens et allemands pourraient encore être imités comme les Amati, les Magini, les Bergonzi, les Steiner, etc. Mais la nécessité d'obtenir une grande sonorité pouvant lutter avec le piano ou
§ S^^^Hft\
Fig. 46. — Violon de Joseph CiUarnerics
EN RÉPAHATION.
Fig. 47. — Le même violon,