COTÉ DL' FOND
Torchestre, hante tous les artistes, tous les amateurs et par contre coup tous les luthiers.
Le discrédit de la musique de chambre qui tend, malheureusement, à disparaître ou du moins à n'être plus goûtée que des dillettanti délicats,, et le règne du piano dont Tintensité de son a augmenté dans des propor-
lions énormes et redoutables, ont fait donner la préférence aux auteurs dont les instruments ont le plus de sonorité. C'est pour cela que Stradivarius et Joseph Guarnerius sont les maîtres dont les instruments seront encore longtemps les plus imités.
Les figures 43 à 48 donnent des modèles de violons ; pour les autres instruments du quatuor, voir les figures 19, 20, 22 et 24 de ce livre.
Mais j'en arrive à la manière dont il faut s'y piendre pour copier un modèle.
Maugin a décrit dans son Manuel du Luthier (Encyclopédie Roret), un procédé pour prendre facilement un modèle de violon. Il conseille, pour cela, de détabler l'instrument, d'en poser la table ou le fond sur un(3 feuille de carton ou sur une planchette et d'en tracer le contour à la pointe. Ce moyen césarien est certainement le plus facile et le plus radical ; mais sera-t-il toujours du goût du propriétaire de l'instrument qu'on se propose de copier ? J'en doute. Le détablage est une opération toujours dangereuse , je pourrais dire nuisible , quand elle n'est pas indispensable.
L'ouvrier qui s'en chargera peut-il répondre d'enlever une pièce, table ou fond, sans faire quelques dégâts, sans laisser quelques fragments de la pièce enlevée sur le bord des écUsses, sans provoquer quelques fêlures dans le voisinage des tasseaux ? Il faut bien se dire que le succès de cette opération dépend moins de l'habileté de celui qui la pratique que de la qualité de la colle employée par celui qui aura tablé le dernier. Et puis, il faudra remonter l'instrument, ce qui est assez délicat.
Dans ces conditions, je n'hésite pas à dire qu'un tel procédé ne saurait être employé que lorsqu'on se trouve en présence d'un instrument en
Fv^. 48. — AirilK VIOLON DK JoSEPFf (TrAîîNKlUrS, DK LA DKRNIKRK ÉPO- QIK DITK (( DL LA SKUVANTK i.
réparation. A mon avis, on peut facilement prendre le contour sans détabler.
Voici un moyen simple et qui ne demande qu'un peu de soin et d^attenlion. Vous pliez en plusieurs doubles un tapis ou mieux une étoffe de laine moelleuse, sur laquelle vous étendez une feuille de papier blanc un peu fort. Vous fendez dans toute sa longueur, en ouvrant le joint de collage^ un crayon à mine tendre que vous taillez bien en pointe, mais pas du côté dédoublé, de manière que la ligne droite de la mine ne soit pas interrompue jusqu'à sa pointe. Un aide applique l'instrument sur le lit préparé comme je viens de l'expliquer et le maintient le fond en dessous sans trop appuyer, pendant qu'avec le crayon, la face dédoublée de celui-ci touchant les bords du fond et de la table à la fois, vous tracez sur le papier le contour désiré.
Cette opération, faite avec soin, donne le dessin exact du fond de rinstruinent, qui est toujours le côté Je mieux conservé, la table ayant
souvent les bords et les coins fatigués ou simplement usés par le frottement. Le tracé une fois obtenu, vous collez la feuille de papier qui le porte sur une planchette d'érable ou mieux encore sur une feuille de zinc. Il suffit de prendre la moitié du tracé suivant la ligne médiane du dessin, car il est facile ensuite d'obtenir le modèle complet et par-faitement régulier par un simple rabattement (Fig. 49).
On peut se servir pour coller
le tracé de simple colle de pâte ;
mais au lieu d'étendre celle-ci
sur le papier qui se distendrait
inégalement par l'humidité et
déformerait le dessin, il faut en
enduire la surface sur laquelle
on veut appliquer le papier. Si
le support est une planchette en bois, il faut sans retard coller une autre
feuille de papier sur l'autre face, afin d'éviter le gauchissement.
Le bois et le zinc se chantournent très bien à la scie à découper de fine
Fi^. 49. — Modèles poir in violon.
denture. Le modèle est alors fixe; il ne subit plus de retrait. Mais que ce soUbois ou zinc, après le sciage, le modèle doit être fini à la lime avec tout le soin possible.
Il s*agit maintenant de tracer le contre-moule, représentant le contour du moule, abstraction faite de la saillie des bords et de Tépaisseur des éclisses qui est de deux millimètres pour les bords et d'un millimètre environ (1/2 ligne) pour les éclisses. Cette pièce servira à construire le moule, à donner la forme extérieure des coins et des tasseaux. Pour en obtenir le tracé, vous faites un second demi modèle et, à Taide d'un Iraçoir, vous en réduisez le contour de la saillie du bord et de l'épaisseur des éclisses, ce qui représente pour le violon une demi ligrie ou un millimètre environ. Le contre-moule est ensuite découpé dans une planchette ou une feuille de zinc comme le modèle. Il servira à confectionner soit un moule en dehors^ soit un moiile en dedans.
Bagatella, lulhier à Padoue, vers 1782, a publié un opuscule sur la lutherie où il donne le moyen de tracer un beau modèle de violon — car il ne s'occupe que du violon — sans avoir besoin d'autre chose, dit-il, que d'un compas et d'une règle. Son système, qui emprunte à la science du géomètre et à la pratique de l'arpentage les moyens de faire une œuvre d'art, n'a rien qui me séduise. Bagatella, avec uri.e gravité que ne justifie guère son nom, a basé ses proportions sur des calculs rébarbatifs; mais il a commencé par prendre un instrument et a déduit sa méthode de l'étude des formes de ce modèle. C'est donc à tort qu'il nous a prévenus qu'un compas et une règle lui suffisaient. S'il a imité les luthiers en prenant un instrument type, il était superflu de se perdre ensuite dans des problèmes mathématiques.
J'aurais pu allonger ce chapitre en décrivant le procédé de Bagatella, qui, du reste, n'a pas fait d'adeptes ; je préfère renvoyer ceux qui se sentiraient le courage de pâlir sur l'anatomie géométrique du violon, disséqué en 76 parties, au Manuel du Luthier, de Maugin, oxx ils trouveront tous les détails.
Je crois pouvoir plus utilement attirer l'attention de mes lecteurs sur les superbes modèles d'instruments de Stradivarius et de Joseph Guarnerius del Jesu, qu'ils trouveront reproduits par les figures 43 à 47 et qu'il leur sera facile de ramener aux proportions exactes par le procédé pantographique ou par l'agrandissement photographique.