L'ÉBAUCHAGE DE LA TABLE ET DU FOND
Lorsque le fond et la table ont été joints et dressés du côté plat, on procède à leur ébauchage. Quand on opère sur des fonds et des tables d'une seule pièce, on en prend le milieu au compas et on trace à la pointe sur cette partie plate une ligne médiane qui doit venir se raccorder avec celle qui a été tracée sur les deux tasseaux. Lorsque le fond et la table sont en deux pièces, c'est le joint qui sert de ligne de milieu.
Pour tracer juste le contour, on posera et maintiendra la pièce sur le
(1) J.-B. Viiillaume, Maucotel, Mireniont, Victor Rambaux se servaient du moule en creux ; Télesphore Barbet ifen a employé jamais d'autre et Audinot s'en sert toujours
moule (4) par deux happes serrées, Tune sur le tasseau du devant, l'autre sur le tasseau du derrière ; puis, avec un compas à ressort, on tracera, en laissant la largeur du bord indiquée dans le chapitre où il est question du filetage des pièces ; on chantournera à la scie en laissant largement le trait pour pouvoir finir au canif et à la lime, puis on trousquinera l'épaisseur des bords qui sera de deux lignes pour le violon et ne sera réglée définitivement qu'après qu'on aura terminé Tébauchage à la grande gouge. Alors on mettra ces bords d'une épaisseur bien égale avec une partie plate de six lignes de largeur environ tout autour.
Pour opérer sûrement, dans l'ébauchage, on posera le fond à plat sur rétabli, on le maintiendra, soit par des presses et des cales, soit par le
Fig. 57. — KBArcHK d'une table (premier état).
¥\g. 58. — Kbauciie dine table (second état). Les bords sont d'épaisseur et l'entaille des filets est terni iïiée.
valet et une cheville dans un trou. Cette précaution prise, avec la grosse gouge à ébaucher, on attaquera le bois en travers en tâchant d*égaliser la profondeur des sillons, et de faire en sorte qu'ils se rencontrent lorsque Ton changera la pièce de côté. On ménagera les flancs, car c'est toujours là qu'on a une tendance à amaigrir et à efflanquer les voûtes.
(1) Un nouvel inconvénient du moule en dessus, provient de ce que tous ces tracés au compas peuvent varier et sont toujours à la merci de l'habileté de l'ouvrier ; tandis qu'avec des gabarits de table et fond en rapport avec le moule en creux il est impossible de se tromper : tout se trace, se rogne sans hésitation et correctcnjent.
On présentera souvent les gabarils de la partie sur laquelle on ébauche (Fig. 57).
Lorsque le fond et la table seront ébauchés, et que les bords auront été réglés suivant la mesure, en laissant tout autour de la pièce une partie plate de six lignes environ, on finira de rogner au trait, bien d'équerre et bien net. C'est ici qu'il faut éviter les courbes défectueuses et former les quatre coins pareils, ce qui est très délicat et plus difficile qu'on ne le pense (Fig. 58).
Au point où nous en sommes, les pièces ont été ébauchées et rpgnées d'équerre, leurs bords ont été réglés d'épaisseur; il nous reste à présent, après que le talon (1) aura été ménagé au fond, à adoucir à la Hme, sur le plat dont nous venons de parler, ce que le rabot à dents a laissé de rugueux. Cette dernière opération est d'autant plus nécessaire, pour le filetage, que le traçoir à deux pointes va en indiquer la place et que son double sillon sera d'autant plus apparent que la surface sur laquelle il tracera sera plus lisse et plus régulière. On se rendra compte à ce moment combien il sera important qu'on ait rogné d'équerre, afin que le tracé soit toujours à une égale distance du bord.
LE FILETAGE
Les ornements fihformes et la marquetterie tiennent une place importante dans la décoration des anciens instruments de musique à archet et à cordes pincées. C'est surtout vers le xvi^ et le xvif siècle que nous apparaît, dans toute sa richesse et son épanouissement, cette façon d'orner les violes, luths, archiluths, mandores, guitares, etc., etc.
La Renaissance, qui a mis une note d'art jusque sur les objets usuels, a commencé à faire dans la lutherie une large place à la décoration.
En Italie, toute la lutherie de cette période est très ornée ; mais la même recherche artistique se trouve dans d'autres pays. En France, Duiffoprugcar nous a laissé de bien beaux spécimens parmi lesquels on peut citer le superbe ténor de viole qui est devenu la propriété d'un amateur de talent, M. Raoul, puis est passé en la possession de Vuillaume. Sur le fond de cet instrument se trouve une marquetterie fort
(i) Dimensions des talons. Hauteur à partir du filet :
Violon 7 lignes Largeur 9 lignes.
Alto 7 lignes i/2 — 10 lignes.
Ténor 8 lignes — 10 lignes 1/2.
Violoncelle 9 lignes — 11 lignes 1/2.
Contrebasse 11 lignes — 15 lignes.
intéressante, représentant une vue de Montmartre avec ses traditionnels moulins à vent.
En Allemagne, Tieckle, de Hambourg, a construit des basses de viole d'une grande richesse dont les Têtes sont souvent en ivoire et dont les filets et les incrustations sont du plus grand prix. On en trouve de beaux exemplaires au musée du Conservatoire de Bruxelles.
En Angleterre, les luthiers de la Renaissance ont rivalisé d'élégance et de recherche dans la décoration de leurs violes dont presque tous les motifs étaient obtenus par le filetage : entrelas, rosaces, culs-de-lampe, etc. Ils en ont même fait un réel abus, allant jusqu'à en couvrir la surface de la table, du fond et des éclisses, ce qui était loin d'être favorable à la qualité des instruments.
Un peu plus tard, l'école de Magini préféra des ornementations filetées plus discrètes et fut imitée par Técole hollandaise pour ses violons, violes, altos et violoncelles.
Les incrustations de nacre, d'ivoire et d'écaillé continuèrent cependant à orner les luths, archiluths, mandores, cistres, théorbes, guitares et mandolines, et ces deux derniers instruments ont môme conservé jusqu'à nos jours ce genre de décoration qui a été abandonné pour les autres produits de la lutherie.
Stradivarius lui-même, pourtant si sobre et si correct dans ses lignes, n'avait pas toujours dédaigné l'ornementation. Le célèbre violon de Rode en témoigne (1). Les bords de cet instrument sont ornés d'un double filet au milieu duquel s'égrène un chapelet de pois et de lozanges alternés en ivoire de deux couleurs (blanc et vert) se détachant sur un fond noir du plus heureux efl'et. Les éclisses de ce superbe violon sont, en outre, niellées d'arabesques charmantes. Mais c'est une exception, car Stradivarius se contentait généralement d'un modeste filet classique à trois brins (noir, blanc, noir) dont nous allons, d'ailleurs, nous occuper, puisqu'il est le seul en usage de nos jours.
On rencontre des instruments anciens qui n'ont de filets qu'à la table* Ceux-ci, à n'en pas douter, étaient surtout destinés à maintenir la solidité des bords et à préserver ainsi les fêlures en cas de détablage en formant une sorte de cercle de renforcement»
(i) Ce merveilleux violon fut commandé à Stradivarius pour un grand d'Espagne. Il devint la propriété de Rode, puis fut acquis par le marquis d'Olbreuse, son élève. A la mort de ce dernier, sa famille le vendit à M. William Norès qui le posséda pendant 45 ans. Il passa ensuite entre les mains de MM. Eug. Gand, Ch. Lamoureux, chef d'orchestre, et est actuellement la propriété de M. Hill, luthier à Londres.
Quant aux instruments communs qui n'ont pour tous filets qu'un double tracé au troussequin ou à l'encre de Chine, il est inutile d'en parler aulrement.
Arrivons de suite à Topéralion du filetage. Voici comment elle se pratique actuellement sur la table et le fond. Une fois la pièce cliantournée, ébauchée, rognée bien d'équerre, finie dans ses contours, la voûte ébauchée, et les bords seulement mis d'épaisseur, on prend le traçoir à double lame que l'on ajuste à la distance voulue du bord (1) et à l'épaisseur que l'on veut donner aux trois filets réunis qui formeront l'ornement (2). On trace l'entaille en ayant soin de tenir son outil bien d'équerre et bien appliqué sur le contour de la pièce, afin que le tracé soit toujours à la môme distance de la périphérie.
On aura préalablement tracé sur un mince morceau d'érable la portion de contour qui se trouve sous le talon du fond où le traçoir ne peut passer. Ce petit gabarit doit être bien soigneusement découpe au canif et fini à la lime; il servira à tracer à la pointe la portion manquante qui empoche les filets de se rejoindre et dont les deux extrémités doivent se raccorder régulièremerit et sans ressauts. Ce tracé étant terminé, avec un canif court de lame, affûté obtus, dit canif à couper, on approfondira le double sillon du traçoir, assez profondément pour que les filets tiennent bien et ne soient pas entièrement enlevés par lagonge qui fera la gorge et la ragreyiire. On obseivera, en coupant la place des iilets, de tenir le canif à la façon d'une plume à écrire en le guidant autour de la pièce avec l'annulaire; mais il ne faut pas aller trop profondément, car les bords n'auraient plus alors aucune solidité. C'est là une afi'aire d'habitude ; cependant l'entaille ne doit jamais avoir plus de profondeur que la moitié de l'épaisseur du bord sur lequel elle est pratiquée.
L'entaille de la table est beaucoup plus difficile à faire que celle du fond. En eflet, dans le sapin, la différence de résistance de la côte à la moelle (3) tend à faire dévier le canif et â le faire sortir de son tracé. Naturellement, l'entaille doit descendre bien d'équerre. On enlèvera la
(1) La distance adoptée g-énéraloniciit est de 4 millimètres pour le violon, 5 pour Falto, 6 pour le violonrelle et 7 pour la con|.rebaKse.
(2) L'épaisseur des trois filets réunis est d'environ 1 millimètre 12 pour le violon et ralto, 2 millimètres pour le violoncelle et de 2 millimètres 1/2 à 3 pour la contrebasse, toujours avec une latitude laissée au goût du luUner.
(3) Oh donne le nom de moelle k Taceroissement de printemps et le nom de c<ite à celui d'automne.
LA CONSTRUCTrOX. 85
partie coupée à Taide d'un petit bédane fait d'une alêne de cordonnier dont on retranche un tiers environ et que Ton affûte ensuite sur la meule, le biseau en dedans de la courbe et un peu moins large que renlaille, de façon à ne pas Técorcher en la vidant. Le manche de cet outil doit être court pour pouvoir facilement tenir dans le creux de la main (Voir au chapitre des outils).
Pour préparer les filets, on emploie différentes espèces de bois. La partie noire peut être indifféremmenten ébène, en poirier ou en alisier teint, voire même en baleine. Cette dernière matière a souvent été employée par les luthiers hollandais. La partie blanche est en bois de houx, de buis ou de charme. On peut se procurer à Mirecourt tous ces bois en placage teints et mis d'épaisseur, ce qui simplifie singulièrement la besogne (1). Cependant les luthiers parisiens ont Thabilude de les passer eux-mêmes à la filière pour leur donner l'épaisseur et la rectitude convenables après les avoir débiles en bandesde la largeur voulue et de longueurs appropriées, de façon à éviter le plus possible les déchets. Il est important d'essayer souvent si les trois filets réunis vont bien dans l'entaille sans forcer.
Voici comment on opère pour débiter les filets de largeur : on pose la bande sur le bord d'une varlope, ou plus simplement encore sur le bord d'un bois à dresser; on règle le troussequin de la largeur voulue, on le passe plusieurs fois d'un côté, puis on retourne la bande, pour en faire autant de l'autre, et d'un petit effort des doigts on détache ce premier brin. Il faut veiller à redresser la bande à la varlope après chaque opération.
Il y a plusieurs manières de procéder pourfileter une pièce. La première Oïanière, dite à la collée, consiste à réunir ensemble les trois bandes une fois mises d'épaisseur, à les coller en plaçant la blanche entre les deux noires. Puis, lorsqu'elles sont sèches, à les débiter de largeur avec un troussequin dont le fer en grain d'orge ne coupe que d'un côté.
Ces filets débités sont placés pendant quelques heures à la cave afin de leur laisser prendre une certaine humidité permettant de leur faire suivre plus facilement les contours.
On commencera toujours par les CC en observant de couper bien finement au canif le bec des onglets. A l'aide d'une petite spatule, on mettra de la colle claire dans l'entaille et on enfoncera à petits coups de marteau. On posera le devant et le derrière de la même façon, en commençant toujours par les coins ou onglets qui doivent être irréprochables de jonc-
(i) Autrefois on préparait soi-ni(*Mne ses filçts. A l'aide d'une varlope on enlevait des copeaux sur le ehanip d'un morceau de bois et l'on teignait les deux tiers de ces copeaux en noir. (Maugin, Encyclopédie ÏXoret.)
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tion et de forme. Les raccords de jonction doivent, autant que possible, se trouver au centre sous le talon et au milieu du joint du bas et être ajustés non carrément, mais en bec de flûte. Cette manière de faire a ses inconvénients. Les trois filets réunis et collés ensemble offrent une résistance à la courbure d*autant plus grande que le rayon est plus petit. En efi'et, les trois brins rigides ont des tendances opposées : celui de Textérieur tend à s'allonger, tandis que celui de l'intérieur tend à se raccourcir, ce qui amène presque toujours un décollement partiel, si on n'a pas une très grande habitude de ce mode de filetage.
Cette manière de fileter est en usage dans la facture commerciale et surtout pour les contrebasses, mais elle tend à disparaître pour faire place à la manière dite à Iroifi brins, employée exclusiverhent à Paris dans les ateliers de lutherie artistique.
Voici comment on opère dans cette méthode : on débite les filets simples de largeur voulue, on les met d'épaisseur à la filière en prenant toujours la précaution de les essayer dans l'entaille de façon à ce qu'ils ne forcent pas, mais entrent grassement. Puis, on les saisit tous trois entre le pouce et l'index de la main gauche, on taille l'onglet, et avec la spatule on introduit un peu de colle claire dans l'entaille et entre les brins sur une certaine longueur. On insère le bec de l'onglet en ayant soin de ne pas déranger les brins et on continue, à l'aide de petits coups de marteau, à insérer dans toute la courbure des CC en encollant au fur et à mesure qu'on avance. On termine le C jusqu'au coin opposé et l'on s'arrête pour couper le deuxième onglet. C'est là le plus délicat de l'opération : si l'on coupe trop court, le mal est irréparable ; aussi vaut-il mieux couper trop long et recouper une seconde fois. On procède ensuite de la môme façon pour poser les filets du devant et ceux de derrière.
Cette seconde manière est sans contredit meilleure que la précédente qui, au premier abord, séduit par sa simplicité apparente, mais qui cause souvent bien des déceptions.
Je n'ai jamais vu pratiquer la troisième manière que par mon maître Victor Rambaux. Sa façon d'opérer tenait à la fois des méthodes que je viens de décrire et je dois dire que son filetage était d'une régularité irréprochable. La préparation du travail était peut-être un peu plus longue, mais la pose était d'une grande facilité et d'une exactitude absolue. Il commençait par préparer ses filets comme pour les poser à trois brins, c'est-à-dire qu'il les débitait de largeur après les avoir préalablement mis d'épaisseur à la filière et essayés ; puis, il les collait ensemble sur des petites tringles carrées de laiton ayant 3 millimètres de côté pour
les violons et 4 pour les basses et qui avaient respectivement la forme exacte du contour du C, du devant et du derrière de l'instrument. Il en fallait donc de trois modèles. Il maintenait les filets autour de ces petits guides avec du fil, après avoir préalablement frotté avec du savon la partie du laiton qui devait toucher les filets, afin que ceux-ci s'en détachassent facilement une fois secs. On pouvait alors les encastrer sans crainte de déformation, après les avoir ajustés avec soin aux onglets.
Malgré tous ces avantages, cette man ière sure d'opérer a fait peu d'adeptes et, comme je le disais plus haut, le filetage à trois brins est seul pratiqué aujourd'hui par les bons ouvriers qui se font un jeu de faire vite et bien.
Quelques luthiers ne filtent leurs instruments que lorsqu'ils sont terminés, c'est-à-dire lorsque le fond et la table sont collés sur les éclisses. L'exactitude de la saillie des bords sur les éclisses peut gagner à ce procédé, lorsque le moule n'est pas monté avec une grande précision, ou lorsque l'instrument est monté en Vair; mais ce système est généralement abandonné par les bons luthiers.
Les anciens luthiers avaient même l'habitude de fileter leurs instruments lorsqu'ils étaient entièrement montés. Stradivarius ne faisait pas autrement; ce qui le prouve, ce sont les chevilles de montage du fond et de la table qui sont à moitié enlevées par le passage du filet.
Aussitôt l'opération du filetage terminée, on prend une petite éponge imbibée d'eau chaude et on enlève avec soin l'excès de la colle ; cette dernière opération contribue à resserrer l'entaille et à rendre par conséquent le filetage plus solide et plus beau.