LES CHEVILLES ET LEUR AJUSTAGE
La tension des cordes dans les instruments à archet européens s'opère au moyen de chevilles placées latéralement à leur tête. Très anciennement, au xiic siècle par exemple, cette tête était plate, un peu renversée en arrière, de façon à donner, par cette disposition, une pression suffisante de la corde sur le sillet. Les chevilles étaient alors placées quelquefois en dessus et quelquefois en dessous du chevillier. Quand les chevilles étaient placées dessus, la corde était enroulée dessous et passait à travers une ou plusieurs ouvertures percées au-dessus du sillet. Quand, au contraire, la tête de la cheville était dessous, la corde
était dessus et la tension était semblable à celle de nos guitares ordinaires.
Plus tard, les chevilliers en mortaise ou à joues sont venus modifier ce mode de tension d'une façon heureuse, car les chevilles placées latéralement sont plus aisées à atteindre et à tourner pour Faccord. Étant prises tout à la fois au collet et à la pointe de la tige, elles offrent plus de résistance à Teffort que fait la corde pour se dérouler.
On a fait des chevilles en fer, en os, en ivoire, en bois de toutes sortes, tels que merisier, buis, ébène, cormier, palissandre, etc., etc. Le bois le meilleur serait, à mon avis, le buis. Les Anglais, gens pratiques, ont longtemps conservé ce bois pour les chevilles de leurs instruments, mais la mode qui ne perd jamais ses droits a fini par faire reléguer ce bois qui paraissait vieillot pour prendre celui de palissandre qui est d'ailleurs un excellent bois.
De tous les bois employés à la confection des chevilles, celui d'ébène est le moins pratique; sa texture est trop sèche et trop cassante; de plus, il ne supporte pas la friction en travers sans se roder au point qu'il se forme bientôt, à chaque partie frottante de la tige, une ornière qui met en peu de temps les chevilles hors de service.
Les chevilles des instruments des grands maîtres italiens étaient généralement en buis, tournées sur un profil charmant, parfois terminées par un pois en ivoire qui en rendait l'aspect des plus gracieux. Stradivarius surtout, qui ne laissait rien d'imparfait dans les moindres détails, en avait un modèle remarquable. Rambaux, mon maître, avait réuni une collection de ces différents types anciens dont je donne ci-contre quelques reproductions (Fig. 65).
Je ne parlerai des chevilles mécaniques que pour ne rien omettre des choses qui intéressent les amateurs, bien que les chevilles mécaniques soient de très ancienne invention. En effet, la trompette marine se montait avec un carré qui actionnait une roue dentée munie d'un rochet.
De tout temps, les contrebasses ont été pourvues du système de vis sans fin destiné à atténuer l'effort nécessaire à la tension des grosses cordes en le ralentissant. Ce système avait été modifié afin de pouvoir monter plus vite lorsqu'on remettait une corde. Il était alors à double effet, ce qui permettait de monter comme avec une cheville ordinaire jusqu'au moment où la corde se tendait ; puis, un encliquetage arrêtait la corde et la vis sans fin pouvait faire le reste. Cette ingénieuse disposition fut employée pour les théorbes et a été perfectionnée en ces derniers temps par un ingénieur de grand talent, M. Alibert.
II y avait encore un autre système de chevilles, dit à frein, imaginé par Clément, vers 1827. Il consistait en un écrou à oreilles serrant à volonté un disque ou plateau adapté au collet de la cheville ; ce plateau, plus ou moins libre, rendait le glissement de celle-ci plus ou moins facile.
De mon temps, les instruments mis à la disposition des élèves de la classe de violoncelle au Conservatoire de Paris étaient pourvus de ces
Fig. 65. — Modèles de chevilles.
chevilles qui fonctionnaient bien et donnaient au plus maladroit la facilité de s'accorder juste et promptement. Seulement, comme tous les systèmes mécaniques, il alourdissait le manche. J'ai vu cependant des altos et même un violon de Pique pourvus de ce mécanisme qui s'est fait en cuivre ou en argent. J'ajouterai que théoriquement, dans les instruments montés avec certaines cordes métalliques, celles-ci n'étant que fort peu extensibles, il serait rationnel de se servir de chevilles mécaniques.
Finalement, je donne naturellennent la préférence à la cheville siniple, bien ajustée, car elle n'alourdit pas la tête de l'instrument et la laisse vibrer en toute liberté.
J'aborde la question de la pose et de l'ajustage des chevilles.
Lorsque le vernis sera sec et poli (1), on enlèvera la fausse touche et on remettra la vraie qu'on affleurera et polira en même temps que le manche, d'abord au papier de verre n^ 1 puis au papier no 0. On adoucira le mordant du papier, pour l'ébéne, en ajoutant de l'huile de hn, et on terminera avec de la ponce lavée imbibée d'huile sous un morceau de drap épais. Après avoir recollé le sillet, on marquera sur les joues du chevillier la place qu'occuperont les chevilles. Pour cela, on commencera par marquer d'un point l'emplacement des huit trous ; puis, avec une vrille, on fera, à chacun de ces points, un trou de 2 millimètres qu'on agrandira ensuite à la louche (Fig. 37). Il faudra mener cette opération sans forcer afin d'éviter de fendre, surtout à la deuxième cheville qui se trouve dans la partie la plus étroite et par conséquent la plus faible de la tête.
Le diamètre des chevilles du violon est généralement, au collet, de 8 millimètres et leur saillie entre ce collet et la joue de 10 millimètres. Pour l'alto, ces mesures sont respectivement de 10 et de 12 millimètres ; pour le ténor, de 11 et de 13 millimètres ; pour le violoncelle, de 13 et de 17 millimètres. Mais on n'ajustera les chevilles que lorsque les trous du chevillier seront entièrement terminés. On facilitera le travail de la louche en la frottant de savon sec. Inutile de dire qu'il est indispensable de percer normalement à l'axe du chevillier et de façon que les chevilles, une fois placées, soient toutes parallèles entre elles et dans tous les sens.
Dans quelques ateliers, on se sert de deux outils spéciaux pour ajuster les chevilles : le premier est une espèce de louche demi-pleine (le mâle) dont le cône est semblable à l'autre qui est en creux (la femelle). Lorsque les trous sont faits à la tête, avec le premier, on introduit la cheville dans le deuxième et en tournant celle-ci on la rabote en travers à la façon d'un taille crayon, jusqu'à ce qu'elle se trouve à peu près ajustée. Quand ce deuxième outil est réglé et que sa lame coupe bien, l'opération est très simple ; mais si la lame a trop ou trop peu de saillie, qu'elle coupe mal, on ne peut faire que de la mauvaise besogne. Dans tous les cas, il est
(i) C'est à dessein, ai-je expliqué en tète du chapitre du montage, que je n'ai pas encore parlé du vernis, bien que dans Tordre logique des opérations, le vernissage doive précéder la pose des chevilles. Si je ne l'ai pas fait, c'est pour réserver un char pitre spécial qu'on lira plus loin sur cette imi>ortante ^ intéressante question.
toujours nécessaire de terminer le travail à la lime. Néanmoins, l'outil dont je viens de parler, bien conduit, peut faire gagner beaucoup de temps.
Lorsqu'on voudra ajuster les chevilles simplement à la lime, on prendra un morceau de bois de 3 centimètres de largeur sur 15 millimètres d'épaisseur ; on lui fera, par bout, une encoche en travers et on le serrera à la presse en lui laissant une saillie de 4 ou 5 centimètres. On appuiera la tige de la cheville sur ce support en l'engageant dans l'encoche ; puis, avec une lime plate et bâtarde, on la limera en la tournant dans le sens opposé à celui du mordant de la hme et en ménageant la petite moulure (collet) qui sépare la tige de la tête. On passera du savon sec sur cette tige que l'on essayera souvent en la présentant à sa place et en la tournant vivement. En la retirant, on pourra s'assurer si elle joint tout autour par la trace brillante que le frottement et le savon y auront marquée. Il faut que la cheville serre plutôt au collet qu'à la pointe, car, si c'était le contraire, elle aurait une tendance à se tordre.
Lorsque les chevilles auront été bien ajustées, que leurs saillies seront toutes égales, on terminera leurs extrémités. Pour cela, on tracera un trait au ras de la joue, non avec la pointe du compas, ce qui ferait une marque au vernis, mais avec le crayon. Il ne faudra pas couper au ras de ce trait, mais en laissant un peu de bois vers la pointe, de façon à pouvoir terminer à la Hme, en goutte de suif, sans raccourcir la cheville. Le travail se terminera au papier de verre no 0 humecté d'un peu d'huile de lin. Les bouts devront être aussi réguliers et aussi semblables que possible, donnant l'illusion d'un travail fait au tour.
On se disposera aussitôt après à percer les liges des chevilles pour le passage des cordes. Voici comment on procédera : on mettra les chevilles à leur place dans le chevillier en les tournant de façon à ce que les têtes se présentent à plat dans des plans parallèles puis, avec une pointe, on marquera chaque tige au point qui correspond au centre du chevillier (1). De cette façon on sera certain de faire le trou de la corde toujours à la même place, celle qui est le plus commode pour introduire la corde d'une main pendant que de l'autre on maintient la cheville. On
(1) Je dis que c'est la meilleure place, mais ce n'est pas Favis de bien des luthiers qui préfèrent percer la tige plus près de la tête de la cheville, prétendant que la cheville en s'usant remettra dans la suite le trou au centre. Ce raisonnement me parait puéril, car on fera difficilement admettre qu'il faille attendre, pendant plus de cinquante ans, le moment où l'usure des chevilles rendra celles-ci parfaites. Je n'exagère rien en évaluant cette durée, car je possède et je joue, depuis un demi-siècle, une basse dont les chevilles en palissandre sont aussi neuves que si l'instrument sortait de chez le luthier.
LE MONTAGE. 12l
percera ensuite les trous avec des mèches proportionnées aux grosseurs des cordes et actionnées par un touret à archet et on les ébarbera avec une petite fraise. On remettra chaque cheville à sa place après l'avoir savonnée de nouveau et enduite deux fois de blanc de Meudon ou de craie. On emploiera indifféremment l'une ou l'autre de ces deux substances, mais on se gardera bien d'y adjoindre soit de la résine, soit de la colophane ; c'est ce qu'il y a de plus mauvais et n'est pratiqué que par des ouvriers incapables.
Si je me suis arrêté, un peu longuement peut-être, à tous ces menus détails, c'est qu'en ma qualité d'instrumentiste, je sais par expérience l'angoisse que peut éprouver un soliste lorsqu'il n'est pas sûr de son instrument et peut redouter que celui-ci ne gardera pas l'accord. Je dois ajouter que c'est dans ces détails que la lutherie artistique se distingue encore de celle du commerce qui oublie trop souvent que les instruments sont faits pour être joués.
J'ai pensé qu'il serait intéressant de terminer cette étude sur les che* villes en reproduisant quelques passages d'un article fort curieux que M. C. Saint-Saëns a publié dans le numéro du Monde artiste portant la date du 23 octobre 1892 et où il étudie le mode d'attache des cordes dans les lyres antiques.
Voici, entr'autres choses, ce qu'a dit ce maître :
« J'ai observé différentes manières d'attacher les cordes à la partie supérieure de l'instrument^ la plus intéressante, car c'est là que se produit l'effort de tension nécessaire à l'accord de tout instrument à cordes. Nous laisserons de côté l'attache inférieure qui n'a d'intérêt qu'au point de vue de la solidité.
» Les artistes modernes , croyant reproduire fidèlement les lyres antiques, y fixent les cordes de deux façons. Tantôt ils les enroulent autour de disques dont la traverse supérieure forme l'axe, ou autour de cette traverse elle-même ; tantôt les cordes percent la traverse et se terminent au-dessus par des prolongements rigides, comme dans les lyres ornementales des pianos à queue. La réalisation pratique de ces deux systèmes serait chimérique ; voyons à quelles réalités ils correspondent.
i> Dans le premier cas, les cordes ne s'enroulaient pas autour de disques rigides, ni simplement autour de la traverse, mais elles étaient prises, à frottement, dans des rouleaux d'étoffe, encore en usage dans les lyres
berbères, connues de toutes les personnes qui ont visilé l'Egypte. Ces rouleaux frottent eux-nnômes fortement sur ia traverse et permettent d'effectuer un accord suffisant pour ces instruments primitifs dont les cordes étaient peu tendues, si on les compare à celles de nos violons et même de nos guitares. Dans les cithares, dont la traverse était oblique, celle-ci était rayée de stries transversales, destinées à s'opposer au glissement des rouleaux.
» Pour le second cas, l'explication est moins aisée. Elle m'a été donnée par un petit Apollon en bronze, d'un décimètre de haut, exécuté avec un grand soin de détail malgré sa petite taille ; sa lyre est disloquée, mais les débris en ont été heureusement conservés et donnent la clef du mystère. La traverse de la lyre est percée verticalement de plusieurs trous ; dans chaque trou vient s'insérer de haut en bas une cheville d'une forme spéciale, permettant à la corde de passer par le même trou et d'être retenue par elle. Il est assez difficile de comprendre comment l'artiste pouvait accorder son instrument dans ces conditions ; mais le fait est palpable et le doute n'est pas permis. Dans les lyres de marbre, du même système, les cordes manquent souvent et toujours le bout de corde dépassant la cheville est supprimé, ce qui rend le système incompréhensible ; la lyre de bronze explique tout.
r> J'ai observé un troisième mode d'attache, très bien représenté sur une lyre énorme, armée de toutes ses cordes, que tient un grand Apollon assis, en marbre. Ici les cordes pénètrent dans la traverse à moitié de sa hauteur et passent^ derrière elle, formant à la lyre comme une sorte de crinière ; les chevilles viennent s'insérer horizoutalement dans les mêmes trous sur la partie antérieure de la traverse.
D Un fait parait établi, c'est que les Grecs et les Romains ont ignoré le système moderne de la cheville percée d'un trou, autour de laquelle s'enroule la corde. Ce système était pourtant mis en pratique, dès une haute antiquité, par les Égyptiens, les Indiens et les Chinois ; il ne serait pas impossible que les Égyptiens l'eussent reçu des Orientaux, avec lesquels ils ont eu certainement des communications, établies par des pièces d'étoffes chinoises, trouvées dans des hypogées. Ce n'est pas qu'en Orient le système d'attache;par simple frottement n'ait été aussi pratiqué. Berlioz, qui ne croyait pas à la musique orientale, s'est, moqué des harpes birmanes, dépourvues de chevilles et par conséquent, disait-il, en discordance continue. J'ai vu de ces harpes aux récentes expositions; elles sont disposées à la façon des lyres berbères et parfaitement accordables: Tout
ce qu'il est permis de dire, c'est que ces instruments sont extrêmement primilifs. i>