‹ L'art du luthierChapitre 71 sur 106 · VIOLON NORMAL · texte numérisé non relu

VIOLON NORMAL

C'est en procédant de Tidée qui a incité la plupart dos inventeurs à rechercher le moyen d'augmenter la sonorité du violon on perfectionnant la structure de sa table que j'ai élé amené moi-même à construire l'instrument que, d'un mot qui pourra paraître prétentieux, j'ai dénommé le € violon normal ». Je dois cependant dire de suite que je ne prétends tirer aucune gloire de mon invention dont je n'ai peut-être même pas le mérite de la priorité et, si j'en parle, c'est uniquement pour présenter un instrument dont la construction repose sur une conception logique qui pourrait bien n'être pas, linalement, une mauvaise idée.

Quelle est la personne — je ne dis même pas le luthier — qui, ayant un peu étudié le violon et ses congénères de la famille du quatuor, ne se soit fait cette réflexion que le percement des //, en coupant les fibres du bois sur une largeur qu'on peut évaluer au tiers de celle de la table d'harmonie, doit notablement diminuer les qualités vibratoires de celle-ci et amoindrir par suite la sonorité de l'instrument ? De cette I)ensée à celle de supprimer les // il n'y a qii'un pas, et ce pas j'ai cru pouvoir le franchir sans me prendre un seul instant pour un novateur audacieux. Comme je n'ignorais pas d'autre part qu'il est de toute nécessité que la boîte sonore d'un instrument à cordes soit en communication avec l'air extérieur, sous peine de ne plus vibrer, j'ai été tout naturellement amené à percer des ouïes ailleurs et je n'ai pas tardé pour cela à feure choix des éclisses dans la courbure des CC

C'est donc à cette place, peu éloignée de celle des //, dans cette partie de l'instrument qui demeure inerte pendant les vibrationr^, que j'ai prati-

Fig. 78. — « Violon normal ».

que deux ouvertures, ainsi qu'on peut s'en rendre compte par la ligure 78, et je dois dire que cette expérience m'a conduit à des constatations intéressantes. D'abord, il n'est pas douteux que le violon dont la table est intacte a une puissance de résonnance plus considérable que celle d'un violon ordinaire. Ensuite, tandis que je recherchais la dimension la plus propice à donner à ces ouïes d'un nouveau genre et que je parvenais sans peine à la déterminer, je remarquai qu'en la faisant varier, on obtenait des sonoritf^s très différentes et qu'on pouvait même faire parler l'instrument en sourdine. Ces variations d'ouverture s'obtiennent aisément en appliqnant sur les ouïes des bandes de carton mince doublées de peau et percées de trous plus ou moins grands, bandes qui se placent, se maintiennent et s'enlèvent très facilement, grâce à la courbure des CC dont elles ont exactement la longueur et dont elles épousent la forme concave.

Mais alors, pensera-t-on, l'invention est tout simplement merveilleuse. Je suis plus modeste et surtout plus prudent, et je n'afflrme pas que le son qui gagne en intensité gagne également en qualité. C'est avouer que je ne me figure nullement avoir fait une invention destinée à révolutionner la lutherie. La voie était cependant ouverte à des recherches intéressantes et si je ne m'y suis pas engagé davantage, c'est que je sais qu'il faut toujours compter avec la routine et les préjugés, et je crois trop connaître les luthiers et les musiciens pour croire les premiers capables de construire un instrument nouveau qui ne soit pas la copie de ce qu'on a fait depuis trois siècles et les seconds assez audacieux pour oser se présenter devant le public avec un violon dont la table serait vierge d'ouïes. Je ne présente donc mon d violon normal if> à mes lecteurs que comme une simple curiosité.

Je n'ai pas besoin de dire que ma façon de remplacer les //par des ouïes pratiquées dans les éclisses peut s'appliquer à tous les instruments du quatuor. Peut-être même ce procédé pourrait-il être plus apprécié dans la construction des contrebasses. On sait, en effet, que ces instruments ont, d'une part, une sonorité un peu sourde qui y gagnerait certainement et que, d'autre part, leur table, très fragile en raison de la pression considérable qu'elle subit par l'appui du chevalet, s'en trouverait notablement consolidée.

Encore une fois, je laisse le champ libre à ceux qui seraient tentés d'utiliser mon idée pour la réalisation de quelque progrès auquel je serais le premier à applaudir s'il méritait réellement d'être considéré comme tel.

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