‹ L'art du luthierChapitre 91 sur 106 · INSTRUMENTS ATTAQUÉS PAR LES VERS · texte numérisé non relu

INSTRUMENTS ATTAQUÉS PAR LES VERS

De toutes les infirmités dont puisse être affligé un instrument, celle causée par les vers est la plus funeste et la moins réparable. Que faire en eff'et contre les ravages d'un ennemi caché qui travaille à couvert entre les deux surfaces d'une table ou d'un fond et creuse en tous sens des galeries aussi fatales pour le son que pour la solidité de l'instrument car elles rendent le bois seoiblable à du liège? L'aspect extérieur est souvent très peu modifié : quelques petits trous ronds apparaissent çà et là et c'est tout. Mais, si une fracture vient à se produire, comment la recoller? On est en présence d'une substance qui s'effrite et tombe en poussière. C'est à peine s'il reste deux surfaces ayant l'épaisseur d'une feuille de papier entre lesquelles les vers ont mangé tout le bois comme font les termites qui, dans certains pays, anéantissent en peu d'années jusqu'aux charpentes les plus robustes des maisons. Le mal est irréparable. Comment en effet reboucher tous ces tunnels, toutes ces galeries ? Il faudrait tout découvrir, et ce serait la ruine du vernis sans qu'on réussisse & reconstituer les parties détruites. Le mastic de sciure de bois et de colle qu'on a l'habitude d'introduire dans ces cavités ne fait pas très bon effet, car en séchant il prend du retrait et tire à lui les pellicules qui recouvraient les couloirs creusés par les vers, ce qui fait autant de dépressions Quelquefois même le mastic se détache en partie, les poussières provenant des déjections de ces insectes en ayant empêché l'adhérence ; ce sont alors des frise* ments qui se manifestent quand on joue l'instrument.

Les instruments attaqués par les vers sont généralement ceux qui, relégués dans des greniers ou quelque coin diîandonné, restent un grand laiombre d'années sans être joués. Il est fort heureusement très rare que des violons ou des basses dont on se sert journellemeat soient habités par cas bestioles.

Lorsqu'on s'aperçoit qu'un instrument est afteint par les vers, le meilleur moyen pour arrêter les progrès de ces destructeurs, celui du moins que j'ai vu pratiquer avec succès par Rambaux pour sauver des violons de grande valeur, consiste à introduire par une des //dans le corps de l'instrument un verre de montre et de le placer de façon à pouvoir avec un -compte-gouttes y mettre de la benzine, de la créosote ou du sulfure de -carbone. On bouche ensuite les //avec de l'ouate et on laisse pendant huit ou dix jours s'accomplir l'œuvre de ces substances en maintenant l'instrument dans une pièce chauffée de façon à activer l'évaporalion de €elles-ci.

J'ai vu des violons qui avaient subi ce traitement depuis 30 ou 40 ans et les vers n'y avaient plus jamais reparu. J'ai d'ailleurs pratiqué moi-même -cette opération à une magnifique basse de viole de Ruggieri (il padre) qui -était terriblement atteinte et non seulement j'ai réussi a enrayer les progrès du mal, mais j'ai pu encore la conserver pendant 20 ans sans voir reparaître les minuscules ennemis que j'avais définitivement exterminés.

Désireux d'avoir l'avis d'un homme de science sur cette question de la destruction des vers qui préoccupe fort les luthiers, je me suis adressé à M. le docteur Jousset de Bellesme, le savant élève de Claude Bernard, ancien directeur du service de pisciculture de la ville de Paris. Je terminerai ce chapitre en publiant la très intéressante et très humouristique réponse que le distingué physiologue m'a fait l'amitié de m'envoyer :

« Je pense, m'a écrit M. Jousset de Bellesme, que l'insecte dont vous vous plaignez et dont je me plains aussi, car il fait beaucoup de dégâts chez moi en rongeant les parties blanches de mes parquets en mosaïque, €St l'anlhrène ou quelque coléoptère voisin.

D J'ai fait autrefois des recherches sur l'action des substances toxiques sur ces insectes. Je ne sais si elles ont été publiées; je crois bien que non. J'y avais été conduit en observant l'action tétanisante que le pyrèthre exerce sur ces animaux, action des plus remarquables. J'avais été amené -de là à étudier l'effet des vapeurs et j'ai expérimenté successivement les vapeurs d'alcool, d'éther, de térébenthine, de benzine, de formol, de sulfure de carbone, etc., etc. Les deux substances les plus toxiques pour ces insectes sont la benzine et le sulfure de carbone ; mais leur action doit être prolongée, car ces insectes ont le privilège de pouvoir suspendre leur respiration pendant un temps très long.

» Vous avez donc très bien choisi en vous adressant à la benzine. Le dispositif que vous avez employé est ingénieux et convient très bien, puisqu'il oblige les vapeurs à traverser le bois. On obtiendrait le incma

résultat en plaçant l'instrument dans un coffre en zinc fermant hermétiquement ou une sorte de grand bocal et en Ty laissant quelques jours enfermé avec une soucoupe pleine de benzine ou de sulfure de carbone^ car ce dernier produit est très actif également. Mais évidemment votr& procédé est plus pratique lorsqu'il s'agit d'une contrebasse ou même d'un violoncelle. Peut-être dans la construction des instruments pea délicats et non encore assemblés pourrait-on pratiquer la simple immersion dans une de ces deux substances comme moyen préventif. Cependant l'action de la vapeur suffit à condition — cela est très essentiel — que cette action soit prolongée pendant plusieurs jours et même, si c'est possible, pendant deux ou trois semaines, car il y a là non seulement des insectes parfaits, mais des larves et des œufs dont la résistance est encore plus grande.

j> La température joue en cette affaire un rôle important. Pour que l'action soit rapide et sûre, il faut que cette température soit de 20 à 25 degrés. Si elle était basse, un mois ne suffirait pas pour occire cette engeance maudite.

» J'ai observé à propos des anlhrènes un fait assez intéressant et qui n'est pas connu. Les galeries creusées par l'animal sont étroites. C'est u» paresseux qui ne se donne pas plus de mal qu'il ne faut. Il résulte de cette étroitesse que les promenades à deux ne sont pas précisément commodes quand le mois de mai arrive, et que les anthrènes subissent l'influence des effluves amoureuses du printemps. Aussi le mâle, qui est ailé et vole très bien, prend-il son essor et parcourt-il la surface du bois, examinant avec soin chaque trou. En se penchant au bord donne-l-il quelque signal,, fait-il un appel quelconque? Je ne le sais; toujours est-il que la femelle,, lorsque le trou en contient une, vient à l'orifice.

» Sa prudence l'empêche de sortir, car elle a à sauvegarder, non seulement sa propre existence, mais celle de l'espèce. Elle se borne donc à venir mettre à l'air tout juste ce qui est nécessaire, c'est-à-dire l'extrémité postérieure de son corps dont le mâle use tant que ça lui plaît.

» C'est le moment psychologique que je choisis pour épurer mes parquets de cette engeance. En prenant délicatement le mâle, on amène avec lui la femelle tout étonnée de voir intervenir le propriétaire dans une circonstance aussi intime de son existence. C'est, je crois, le seul moment de l'année où les anthrènes quittent leurs galeries; il faut en profiter. »

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